Je lui ai succédé dans son appartement et je me souviens encore de la grande pièce rongée par les trous des chevilles pour que sa bibliothèque serrée lui permette de rassembler là ses livres. je me sentais intimidée d’habiter la maison d’un écrivain. Puis nos enfants sont allés à l’école ensemble, nous habitons le même quartier. Aujourd’hui sa silhouette me hante, j’ai si souvent l’impression de le voir passer au coin des grilles de la rue piétonne, la pipe à la bouche, plongé dans ses pensées avec ses éternels godillots avachis ou promenant le chien de son fils.

Je savais qu’un de ses livres portait le numéro 2000 de la fameuse série noire, c’est le loueur de l ‘appartement qui me l’avait dit, effaré que je ne connaisse pas un si fameux écrivain. Je suis curieuse, j’ai cherché le numéro 2000, je ne l’ai pas trouvé et tant mieux par ce que je crois qu’à l’époque je n’étais pas capable de lire Mygale. Alors j’ai regardé les autres titres : La bête et la belle ne me disait rien ; j’ai choisi dans le rayon un livre au titre étrange Les orpailleurs. Je l’ai lu, je l’ai dévoré serait plus correct. Et je n’ai plus jamais regardé le monde de la même façon ensuite. J’ai lu Mon Vieux, Ils sont votre épouvante  et vous êtes leur crainte, La folle aventure des Bleus, Rouge c’est la vie, Comedia, la vigie, Ad vitam eternam, Jours tranquilles à Belleville, Du passé faisons table rase. Je suis chanceuse, j’ai encore tout plein de livres de lui à lire. A relire ensuite.

Thierry Jonquet est mort cet été, il se battait pour sa vie depuis un an, et ce combat il l’a perdu. C’est bien trop tôt, il était bien trop jeune pour partir. Sa voix singulière et son regard aiguisé vont singulièrement nous manquer pour éviter l’engluemetn quotidien. Et comme le disait un de ses amis à ses funérailles :  les caïds du quartier ricanent, maintenant que plus personne ne sera là pour râler de leurs trafics. Ses funérailles ont été un moment extraordinaire d’humanité, un florilège d’hommages à l’ami, à l’homme engagé et courageux, à l’écrivain aussi bien sûr, au voisin. Pas de pathos, pas de decorum, rien que des mots qui sonnaient juste et un dernier clin d’oeil à ses convictions : rouge était son cercueil.

Son parcours est une vraie leçon de vie et son œuvre une invitation à regarder notre monde sans complaisance.

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