J’avais été très troublé par la lecture de l’Adversaire. Troublée qu’Emmanuel Carrère réussisse à ce point à rentrer dans la peau de ce personnage lisse, si coupé de lui-même.

J’ai lu les critiques élogieuses, lu des entrevues tout à fait intéressante à l’occasion de la sortie en mars du dernier D’autres vies que la mienne, et pourtant je n ‘avais pas envie de le lire, pas plus qu’Un roman russe. Je ne voyais pas l’intérêt de lire le récit de la mort d’un enfant ni celui de la mort d’une jeune femme, aussi brillante soit l’écriture.

Oui il écrit effectivement ces deux histoires, mais surtout il écrit sur lui même, sur son incapacité à aimer, sur ses désastres intérieurs, sur le renard qui lui ronge les entrailles et le coupe de la vie. Il écrit un entrelacs et le miracle se produit. Il écrit sa deuxième naissance au monde, celle où il s’accouche lui-même pour devenir capable d’aimer et de travailler. C’est poignant, c’est bouleversant, c’est dérangeant. J’ai épuisé un paquet de mouchoirs, mis des jours à lire ce roman de 300 pages parce que cela ne se lit qu’à petites goulées.

Ce livre est édité par POL qui est un éditeur d’œuvres pas faciles, et la lignée avec Charles Julhiet me semble cette fois si forte, c’est troublant. C’est bien au contact d’autres vies que la sienne, dans cette inédite ouvertures aux autres, à leurs blessures, à leurs fêlures qu’il trouve un chemin dans sa nuit. Après ce livre, je crois que ce n’est plus possible de penser encore qu’on peut se construire seul, sans les autres, qu’on n’est pas pétri et façonné par les liens qui nous unissent aux autres, qui nous entravent ou nous font grandir.