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J’ai pris ce livre de Joseph Boyden dans mes mains bien souvent sur les tables de libraire, comme si un magnétisme particulier me hélait. Chaque fois je le reposais en me disant non, je n’ai pas envie de lire un livre sur la boucherie de la première guerre mondiale. Le monde est assez moche pour que je ne lise pas en plus des trucs moches (bon d’accord je lis des polars qui racontent des histoires moches aussi).

Et puis il y a eu un déjeuner en avril à Nantes où nous avons parlé lecture, et où l’un des présents a fait la louange de ce livre qui l’avait bouleversé et qu’il avait finalement, avec bien des tergiversations acheté, parce qu’écrit par un Canadien. Il m’avait promis de me le prêter, et puis quand il est venu à Paris, il avait oublié. Moi aussi j’avais oublié le livre entre temps, et puis, au moment de partir en vacances, je le retrouve en édition de poche sur la table du libraire de ma rue. Alors cette fois je relis la 4e de couverture et je me dis, j’essaie.

J’essaie parce que c’est écrit par un Canadien, j’essaie parce que c’est écrit par deux voix originales de la tribu Cree , celle d’une vieille femme, et celle d’un homme qui s’est enrôlé avec son meilleur ami pour venir faire la guerre en Europe. J’ai dit j’essaie parce que j’estime qu’en France nous avons contracté une dette énorme pour ces hommes qui sont venus nous aider à rester “libres”, dans un combat qui les dépassait. J’essaie parce que cela commence par cette vieille femme venue en canoë chercher le survivant de la guerre et que j’aime les histoires de canoë qui sont si loin de ma culture.

C’est un livre remarquable d’intensité qui raconte la descente aux enfers de ces deux jeunes Crees dans les tranchées et qui adaptent leur technique de vie à ce monde étrange en France. Ainsi ils se font à nouveau chasseurs silencieux et aux aguets pour assurer leur survie, pour détecter les mouvements et les traces des ennemis en face. Cet en face aux frontières floues. Remarquable au moins autant parce qu’il raconte aussi la remontée des enfers du survivant, morphinomane avancé, amputé d’une jambe, son retour vers la lumière. Le retour en canoë est son retour à la vie.

Niska, vieille femme usée, gardienne des traditions et d’un savoir très particulier, à chaque coup de rame remonte la rivière et tire l’homme du fond de l’enfer. Elle témoigne que le mode de vie des nomades, leur manière d’être au monde, leur manière de s’ajuster à la réalité de l’instant, de ne pas chercher des explications et des mots sur tout, de tisser du lien en silence est aussi un mode de guérison. Oui  la présence accueillante, patiente, bienveillante  et aimante de Niska est un remède puissant.

C’est bien sûr une réflexion sur l’humanité, et ses frontières fragiles, mais aussi aussi une réflexion sur l’identité, ce thème si cher à nombre d’auteurs canadiens.

Mercredi, gare de Nantes 16h56. Je rate le train de Paris de 17 heures. Qu’a cela ne tienne, je rentre dans le point R pour y baguenauder. La libraire est pour moi le lieu de flânerie par excellence et j’ai bien du mal à me projeter dans le monde des librairies électroniques. Je ne saurais pas choisir un livre sans le soupeser, l’ouvrir, lire une page au hasard. Regarder son voisin, hésiter. Me demander lequel j’ai vraiment le plus envie de lire. Bon j’hésite entre Le sumo et Les états d’âme. Deux poids, deux écrits très différents. Et après cette belle journée riche, studieuse, intense et ensoleillée, j’ai envie de légèreté, de douceur, d’humanité paisible. Va pour Eric Emmanuel Schmitt. Christophe André attendra encore un peu.

Et je me retrouve dans le train de 17h30, bien calée dans mon fauteuil à faire connaissance avec Jun. Jeune paumé des rues japonaises qui vit non pas de rapines mais de ventes de figurines en plastiques illégales, innombrables avatars du fameux canard de bain jaune. Il se traine une haine totale de l’humanité, des mots, il s’efface du monde, un peu sur le mode des anorexiques. Seulement voilà, tous les jours il croise le même bonhomme qui ne lui dit qu’une phrase “je vois le gros en toi”. Et cette ritournelle fait passer Jun par toutes les émotions pour le conduire finalement par les pieds dans une école de Sumo dont il sortira…. à vous de lire si vous voulez savoir comment.

Il y a page 56 un admirable dialogue entre Jun et le maitre de Sumo qui commence ainsi : “Tu penses mal, Jun ! m’avoue Shomintsu en soupirant. D’abord parce que tu penses trop. Ensuite parce que tu ne penses pas assez.”
La suite est délicieuse.

Bine entendu, je l’ai fini bien avant d’arriver à Paris parce qu’il est tout fluet, 100 pages, cela peut sembler très léger. Mais 100 pages de délices que je vais ‘m’empresser de preter à un ou une amie. ce n’est pas le genre d elivre que l’on garde, je en crois pas, c’est plutôt un livre à racheter et offrir. cela ne m’était pas arrivé cette sensation depuis La courte échelle de Noelle Chatelet. Je ne sais plus combien de fois ce livre est passé dans mes mains.

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