La danse des similitudes

Il neige ce matin sur Paris, lumière blanche et feutrée mais pas le son encore ouaté. Pourvu que cela dure !

Le grippe progresse en France, le mal-être en entreprise aussi. Et si c’était lié ? Les similitudes sont troublantes entre le mode de production intensif de la viande et le mode d’organisation des grandes entreprises. Explications.

Début décembre je suis allée voir La route que j’avais lu cet été. Hier, j’ai regardé un documentaire bouleversant de la télévision suisse romande, un presque remake d’Erin Brokovitch, sauf que cette fois, le produit toxique en question ce n’est plus le chrome  tétravalent, mais le virus A/H1N ou ses avatars. Et la compagnie américaine, Campofrio/Smithfield propriétaire de Justin B*idou entre autres. Merci à Fabrice de Planète sans visa du partage. En cherchant sur la toile, j’ai vu que cette multinational se comportait de la amême manière en Caroline du Nord, en Pologne… Pas rassurant !

Dans les « fermes » Caroll de La Gloria (vous vous souvenez le petit village mexicain où un petit garçon était le premier malade officiel de la grippe porcine), vivent 3 000 mexicains et 100 000 porcs. Oui, oui, vous avez bien lu, entre 90 et 100 000 porcs.

Qu’est-ce qui se passe dans cet élevage où les porcs vivent soit dans des cages si petites que sans doute ils ne peuvent pas se retourner, soit « en stabulation libre » mais avec une telle densité que les mouvements sont aussi réduits ? Ils attendent la mort mais pas très patiemment. Ils sont ultra stressés, ultra malades et ultra dopés aux hormones pour grandir plus vite, ultra nourris aux bons maïs et soja ogm dopés. Sur le sujet, je vous recommande l’excellente vidéo copier-cloner

Dans un élevage extensif, la mortalité – explique cet excellent reportage – c’est 5 à 10% du cheptel soit 500 à 1000 porcs par an. Beaucoup plus que le nombre de porcs que les villageois élèvent dans leur arrière cour mais qu’on accuse d’être des agents toxiques (tiens tiens). Là n’est pas le propos.

Brutalement cela m’a fait penser à un autre univers, celui des grandes entreprises. Heureusement que nous ne sommes pas à 5 à 10% de mortalité chez les salariés de France Télécom (100 000 salariés en France).

Que se passe-t-il dans ces grandes entreprises ? On regroupe les salariés dans des bureaux de plus en plus grand, ce ne sont pas encore des boxes ni des cages mais c’est déjà de la promiscuité si chère aux élevages intensifs. Et c’est encore plus souvent accompagné de dépersonnalisation : un caisson pour ses affaires, pas un papier qui traine, pas une photo perso. Rien qui vous permette d’avoir une attache, rien.

Des bureaux tous pareils, pour des gens tous pareils. La prestation doit être homogène, uniforme, standard. En théorie, en idéologie. Sus à la diversité !

On prône la mobilité, c’est vrai c’est bien de casser les liens interpersonnels, de déraciner les gens, de leur faire vivre des changements de plus en plus rapides tant et si bien qu’ils n’ont même plus le temps de vivre les transitions dans des conditions satisfaisantes pour pouvoir tourner les pages de leur vie sereinement.

Alors quoi les salariés sont stressés, comme les cochons de la Gloria qui se battent et se tuent parfois, fous qu’ils sont devenus dans cet environnement qui nie toute forme de vie. La Gloria est une usine de production de viande, pas un site d’élevage de porcs. En sommes nous si loin dans nos boites (pas mal l’image que cela véhicule, non ?). Les salariés sont stressés, les open space les rendent malades, le bruit les épuise, la promiscuité les fait tomber encore plus souvent malades, et que dire des conditions de transport urbain. Mais qui mesure cela ???? Vous savez bien, ce n’est que résistance au changement.

Et comme il faut que les entreprises innovent pour sur-vivre, alors  on réinvente des formes de collectif, on recrée de la diversité le temps d’une séance de créativité, parce que c’est dans le divergence que naissent les idées, pas dans le clonage et la reproduction intellectuelle ! C’est quoi la cohérence ? Demander soudain des idées à des personnes à qui le système demande en permanence de l’exécution, juste de l’exécution. Comme s’il y avait des jours où on a le droit et le devoir d’utiliser ses neurones, et d’autres non. Malheureusement les nouvelles connexions neuronales ne se créent pas en claquant des doigts, surtout dans un univers aseptisé, standardisé, uniformisé. C’est tout le contraire qui est nécessaire.

L’absurdité totale là-dedans c’est que l’on sait que ce système n’est pas viable. Même dans les centre d’appels ils ont compris, chiffres à l’appui que la productivité n’est pas augmentable à l’envi, que passé un certain stade, les salariés deviennent contre-productifs. C’est pareil pour les travailleurs du savoir !

Le vivant se développe harmonieusement dans un système ouvert, traversé par des flux différents, des rythmes différents. Pas dans un système standardisé, uniformisé, pas avec une idéologie où l’un peut dominer l’autre.  Je reboucle sur La route parce que finalement c’est une métaphore de notre monde. Certains armés, forts parce qu’en bande, tentent d’asservir tout le vivant qu’ils trouvent, hommes compris, parce que leur survie vaut plus que tout. Les seuls qui résistent ce sont des familles, ou des morceaux de famille, les liens du coeur sont plus forts que les liens des fusils.

Quoi d’autre encore comme similitude ? Le sort fait aux anciens, aux « ermites de la forêt » comme les appellent les Hindous ! On sait par exemple que les bancs de poissons, les clans de mammifères établissent des « cartes » géographiques du monde dans lequel ils vivent, qu’ils se transmettent de clan à clan des savoirs, de pêche notamment. Allez lire Moukmouk si vous en voulez plus.  La destruction massive des bancs de poisson et des anciens met en péril les générations futures qui doivent réinventer tout. En élevage intensif, les jeunes animaux n’ont aucun modèle parental de sociabilisation. Ils passent du monde de l’enfance au monde adulte sans transition. Pareil en entreprise, les anciens ne sont plus là pour éclairer la route, rappeler les éléments forts de la culture, donner du sens et du relief à ce qui surgit, tisser l’histoire de l’entreprise. Alors on a inventé le story telling… Tout est comme cela, c’est à désespérer.

Nous ne sommes pas propriétaires de la vie de ce qui nous entoure, ni de nos vies, nous sommes simplement traversés par un souffle qui commence , nous traverse, et nous quitte. C’est la loi du vivant.

Oui, je suis en colère.

La neige s’est arrêtée, pour l’instant.

Publicités