Garder les yeux fermés

La salle était assez petite, feutrée, délicate, assourdie, elle se laissait remplir chaque fin de semaine par une troupe hétéroclite, souvent familiale, parents et bambins. Elle se laissait fouler par mille et deux talons qui ne la meurtrissaient pas. Le rose vibrant de ses panneaux, rehaussé d’un cadre brun tranchait sur le turquoise des portes et des murs. C’était d’un goût parfait. Le velours des sièges s’était affadi avec les années et le frottement de tant de derrières. Les enfants avaient toujours couru, joué, glissé de siège en siège. Ils aimaient arpenter les allées encore clairsemées pour tromper l’attente. L’excitation montait doucement comme un rapace dans son courant ascensionnel, elle oscillait parfois. Il en fallait de longues minutes pour que la salle se remplisse, pour qu’après tant de désirs, d’espoirs et de rêves explose enfin le spectacle.

Le spectacle, moment de grâce où les frontières s’abolissent, le rideau se lève et l’espace entre les spectateurs et les acteurs devient vivant. L’énergie coule à flots, elle se déverse dans la salle, elle devient le sang de la salle. L’émotion transporte la vie dans l’assemblée comme l’oxygène dans le sang. C’est elle qui fait bouger les lignes, colore la représentation que chacun construit et déconstruit dans son univers intérieur. Parfois sa magie permet le partage. L’émotion est contagieuse. Si elle ne cimente pas les mêmes histoires, elle voyage dans les corps pour réveiller ce qu’on croyait éteint, pour remplir les failles et les faire tinter. Souvent c’est à travers les failles que la lumière est la plus vive. Unité de lieu. Huis clos d’intensité.

Aujourd’hui, la salle est suppliciée. Même en fermant les yeux je ne me souviens plus du rideau peint, des éclats de rire, des derniers acteurs qui se sont produits là. Je ne me souviens plus des baisers échangés, des caresses dans le  noir, de l’émoi de mon coeur sentant une main se glisser sur mon bras. Je ne me souviens plus du souffle chaud des garçons sur mes joues, dans mon cou, sur mes lèvres. Je ne me souviens plus des mains qui glissaient sous mes cheveux et me faisaient frissonner. Je ne me souviens plus de la pulpe de leurs lèvres. Je ne me souviens plus du parfum de leur langue. Je ne me souviens plus de la chaleur qui montait de mon ventre.

Le temps n’a pas eu le droit de prendre ses aises et dissoudre la salle doucement dans l’oubli des hommes. L’équilibre est détruit. En quelques secondes, la poutre maitresse a tout éventré, et les rangées et la scène.  L’harmonie est rompue, brutalement ; du rond et du féminin il ne reste que des traces. L’agression est trop forte, je m’attends à voir les murs chanceler et s’effondrer. Toute la violence de cet écroulement me broie à mon tour. Elle déclenche colère et dégoût.

Seule la poussière pourra prendre son temps pour se déposer en linceul sur cet anéantissement, pour maquiller la scène du crime. La salle bée désormais dans la lumière crue du dehors, ouverte à la morsure du vent, de la pluie, et des pillards.

(c) Pali Malom

PS : texte librement inspiré de l’une des photos de l’expo Heterotopia de Vincent J Stoker au Merle Moqueur.

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3 réflexions sur “Garder les yeux fermés

  1. Belle évocation de la mémoire. Évocation simple d’un passé perdu, évocation qui donne l’impression de ressentir les émotions de ses instants. Mémoire des sens.

    Merci pour ce beau texte.

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