Ogham

A l’abri derrière les grilles, je regardais longuement les bâtiments, puis je revins aux traces sur le goudron et les graviers. Mais les marques ne me parlaient pas. J’hésitais à pousser le portail parce que l’inconnu là-bas ne me disait rien qui vaille.

En franchissant le seuil, entre deux grincements funestes, je la sentais en tapinois dans le jardin, prête à bondir. La seule inconnue c’était quand et comment. Elle m’a laissé faire dix pas, douze peut être, puis m’a collé le mollet. Elle n’ a pas planté ses crocs pour m’arracher un morceau de bidoche, non, elle me tournait dans les jambes pour me ralentir et me menacer. Je me suis arrêtée. Ce n’était plus possible d’avancer. Juste apprivoiser le danger, respirer, calmer la rivière de sueur froide. Ne pas s’enfuir. Chercher la force au fond de soi et reprendre la marche. Elle me déséquilibrait sans cesse. C’est à ce moment là que j’ai compris que la marche n’est jamais acquise, c’est une lutte perpétuelle contre la chute. Marcher c’est passer d’un déséquilibre à l’autre. Improbable et incertain.

Les oreilles aux aguets, je scrutais les profondeurs du bâtiment. J’étais certainement arrivée trop tard, il ne resterait plus personne. Par où commencer ? Où chercher ? C’étaient pas vraiment des questions en fait. Je n’avais qu’à écouter mon corps. Il avait senti la bête qui rode, il m’indiquait clairement la direction. Étrange sensation que celle de se diriger sans hésiter dans un endroit totalement inconnu. Je guettais un signe de vie, un souffle, une voix ou un pleur. Quelque chose d’humain. une veste, une écharpe, un paquet de cigarette. Une trace ou une promesse. Je poussais les portes battantes les unes après les autres qui se répondaient dans un balancement sec. Je crois qu’au fond de moi je savais, mais j’avais besoin de percevoir, de sentir, de voir aussi pour éteindre le feu de mon imagination.

Un mégot incongru éclaboussait le sol de sa cendre, trois pas devant moi. Je stoppais net. Je m’accroupis, attrapai précautionneusement la cigarette consumée et la portai à mes narines.  L’odeur était un peu passée et froide. Une gitane. J’eus une pensée vagabonde pour Mondrian qui dessinait dans ses paquets de gitanes. Je rejetai le mégot au loin comme un poisson trop petit pour être gardé. La violence, gardienne invisible du lieu, rôdait encore et déclenchait en moi des salves de peur. Je marchais mécaniquement vers le cloitre. Nul oiseau dans les arbres. Un massif avait été piétinée. Seule la mélisse poussait fièrement vers le ciel. J’esquissai un sourire et me baissai pour attraper une feuille que je froissais. Assise sur mes talons, le visage plongé dans le massif et les doigts odorants, je revivais. Je sentais à nouveau mes doigts, mes mains, mes bras, mes épaules, le mouvement de l’air à l’intérieur, l’appui de mes pieds sur le sol. Mon coeur se calmait un peu.

Je traversai le cloître vers la porte ouest où le soleil frappait le mur de ses rayons. Là-bas une trace de vie peut être. Je me retournais sur le seuil. La bête me sauta à la gorge. Je ne pouvais pas me débattre ni me soustraire. C’était trop tard. La porte de la salle commune en claquant avait perdu ses verres dépolis. Le sol était d’ailleurs jonché d’éclats de verre de toute taille. Mais point de sang.  Éclats de verre, chaise renversée, chariot brimbalant culbuté, chaise d’aisance foudroyée et à demi éventrée au beau milieu du couloir. J’eus un mouvement de recul.

La peinture des murs avait cloqué sous l’effroi, dessinant une curieuse écriture indéchiffrable et troublante. Les murs avaient emprisonné les cris. De ceux qui voulaient s’enfuir, de ceux qui les assaillaient. Qu’avaient-ils bien pu éprouver d’autre que de la terreur, les malades qui vivaient là, surpris dans leur routine. Qu’avaient-ils bien pu éprouver d’autre en voyant ces uniformes anonymes se diriger vers eux pour les capturer. Pas d’échappée possible dans un lieu clos. Ils étaient condamnés dès la première seconde.  Et les plus lucides le savaient. Ils étaient brutalement passés d’un groupe d’humain à un troupeau de bétail. La terreur. Celle là même qui m’avait sauté à la gorge à l’instant me privant de souffle et de jambe. Ni fuite, ni combat, juste un terrible tremblement qui m’agitait de haut en bas. J’étais glacée.

Un merle se faufila à la recherche d’une douteuse pitance. Son bec me fascinait. Éclat jaune d ‘or tombé du soleil qui faisait écho au jaune pâle suintant des murs. Deux long cordons silencieux de larmes descendaient de mes yeux. Le merle déambulait entre les débris, je ne sais s’il cherchait lui aussi à déchiffrer le message au sol. Après quelques hésitations, il vint se poser sur ma chaussure. Et quand il s’envola, je le suivis avec soulagement.

(c) Pali Malom

PS : texte librement inspiré de l’une des photos de l’expo Heterotopia de Vincent J Stoker au Merle Moqueur.

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2 réflexions sur “Ogham

  1. Tès bon texte, juste l’épisode des crocs de la bête dans le mollet qui me semble un peu trop ( je ne sais pas) et ça brise la belle intensité du reste, il me semble que la peur agit mieux quand elle ne mord pas.

    Mais très bon texte quand même.

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