Un très fuligineux personnage

Si, si, je vous dis, vous l’avez déjà vu passer. Pas très grand, la démarche souple du chat, discret, l’ombre d’une barbe de quelques jours sur les joues. Vous ne vous souvenez pas ? Pourtant je vous assure qu’il ne porte pas d’imperméable indistinct qui le ferait passer pour une ombre. C’est un homme extrêmement mystérieux. Un pull noir à col pour garder le cou bien au chaud, un pantalon noir, des baskets noires sorties d’un film de SF.  Ses sous vêtements ? Ah désolé ! demandez-lui vous même, je n’en sais rien : il porte un pantalon normal, pas un baggy !

Un sac noir sur l’épaule, et parfois dedans un album noir, avec plein de pages noires qui servent d’écrin à de troublantes images. Pourtant il ne pratique pas la magie noire. Ailleurs il porte en prolongement de son œil un appareil, noir bien entendu. Et ses yeux ? Et non, perdu ! Ils ne sont pas noirs du tout. Ils sont mordorés, moussus, pétillants à souhait. C’est juste la pupille qui est noire comme le charbon.

Bon, cela y est, cela vous revient ? Vous l’avez vu passer ou vous l’avez croisé déjà, marchant tranquillement pour ne pas soulever de nuages de poussière. Bon d’accord vous aurez peut être besoin d’une pince monseigneur pour casser le cadenas de sa timidité. Ou d’une échelle télescopique pour le rejoindre là où, sans que vous n’ayez rien vu, il est à présent juché – un invraisemblable perchoir. Ou encore d’une torche pour éclairer la trace de ses pas dans un lieu perdu.

Les cafetiers ont longtemps cru que c’était un critique culinaire déguisé. Il débarque à l’improviste, personne ne le voit entrer, personne ne le voit sortir. Il s’assied immanquablement à la lumière et commande un chocolat. A toute heure du jour et de la nuit, quelle que soit la saison. Avec un sourire exquis, une lumière douce sur le visage, il vous regarde, vous attrape avec ses yeux et vous demande « vous faites du chocolat chaud ? »

Alors quoi, même si vous venez de nettoyer la machine, vous la rallumez, vous faites mousser le lait et vous lui servez le chocolat chaud dont il a envie. Et vous ne pouvez pas vous empêcher de le regarder à la dérobée, déguster avec gourmandise chaque gorgée de ce liquide à la couleur improbable. En souriant. Et vous guettez le retour de son regard.

Là, vous comprenez qu’il n’est pas critique gastronomique. Vous comprenez qu’avec des yeux pareils, il perçoit le monde avec tout son corps. Il sent les lieux et devine la beauté où elle est, la beauté cachée dans la ville, dans les ruines, la beauté qui sombre dans l’effacement des ans. Chaque paysage devient une expérience sensorielle nouvelle. Et vous vous prenez à rêver de voir avec ses yeux, de pouvoir sentir le monde qui vous entoure comme si vous le découvriez pour la première fois, de savoir révéler le temps et son pinceau qui balaie les œuvres humaines. Sa prunelle est plus précise, plus rigoureuse et légère que la plus exceptionnelle chambre noire. C’est une Linhof (ou une Cambo) qui n’existe pas encore –  elle capte avec une infinie délicatesse les subtiles variation de lumière et de vie.

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