Nous étions des êtres vivants.

Ce roman de Nathalie Kuperman est présenté comme un roman social, et comme une fiction contre le libéralisme. Gallimard a même adjoint une banderole rouge sur la jaquette pour attirer l’oeil « le travail, c’est la santé ». Je l’ai lu avec la même curiosité que Les nettoyeurs de Vincent Petitet, et la même déception. La matière n’est pas assez dense ; et danse entre récit, documentaire, fiction, synopsis. Il y a de bonnes idées [le personnage du choeur qui exprime un collectif mou et moutonnant], de bonnes pages [l’éventration des cartons du déménagement], de bonnes trouvailles [la construction polyphonique  – mais malheureusement, cela ne tient pas ses promesses, c’est un moteur diésel lent à chauffer]. Mais cela ne fait pas un roman qu’on lit avec délectation de bout en bout et qu’on relit avec plaisir. Mais diable, diable pourquoi les éditions Gallimard ont-elles choisi ce livre pour la rentrée dans leur si fameuse et merveilleuse collection blanche. Je ne comprends pas.

L’histoire se déroule en trois actes : menace, dérèglement et trahison. Et une poignée de personnages : Paul Cathéter – repreneur- Muriel, Agnès, Agathe, Dominique, Patrick, Farouk et un choeur, avatar du choeur de la tragédie grecque. Un groupe de presse cherche à vendre une de ses sociétés, et peine à trouver un repreneur. Quand enfin il est trouvé, les salariés expriment, chacun à leur façon, leur ambivalence sur cette reprise pour leur futur. Avec cet entrepreneur c’est une nouvelle idéologie managériale qui déferle. Évidemment pour le pire puisque c’est un voyou déguisé en business man qui ne songe qu’à rationaliser les activités pour revendre et empocher le pactole au passage. Mais c’est tellement cousu du fil blanc que c’en est désolant. C’est quand les personnages commencent à échapper à l’auteur que cela devient bon, pour quelques pages.

Si vous trouvez que j’exagère, lisez le début du roman sur le site de Gallimard ou écoutez la lecture faite de quelques pages par l’auteure elle même ou ouvrez et lisez trois pages au hasard du livre. Il manque sans doute, peut être, à Nathalie Kuperman de n’avoir pas vécu de l’intérieur ce monde qu’elle décrit et qui, dans son roman, est bien trop lisse, bien en deçà de l’horreur quotidienne, bien en deçà des turpitudes. La peur est un animal sournois qui fait son office lentement, très lentement, qui délite les groupes à cette même vitesse infime. Et c’est sans doute extrêmement difficile à rendre par écrit. Possible qu’un tel sujet ne puisse être traité que sous la forme d’un roman noir, et non pas avec une écriture léchée, trop jolie pour toucher nos ombres.

Parce qu’au fond il me semble que c’est cela le sujet crucial, bien plus que la dénonciation du capitalisme sous sa forme libérale. Plongé dans l’horreur, est-ce que je la commets à mon tour ou bien je garde ma lucidité ? Pour sauver ma peau, que suis-je prêt à faire ? C’est tout le sujet de l’expérience de Milgram. Avec notre lot de fusion, rachats, revente, réorganisations, c’est le choix de centaines, de milliers de salariés, de décider, au quotidien  d’explorer leur ombre ou de rester dans la lumière.

J’aurais adoré lire un roman sur ce sujet par Thierry Jonquet. Il n’est plus. Parti trop vite l’an dernier. Mais ses oeuvres restent là, disponibles ! Et la nouvelle écrite sur deux DRH dans un train, est à lire et relire dans l’horreur qu’elle peint très bien.

Publicités

5 réflexions sur “Nous étions des êtres vivants.

  1. Vous vous trompez quand vous écrivez: » Il manque sans doute à Nathalie Kuperman de n’avoir pas vécu de l’intérieur ce monde qu’elle décrit est qui est bien trop lisse dans son roman, bien en deçà de l’horreur quotidienne, bien en deçà des turpitudes. »
    Si vous aviez lu ou écouté les interviews de l’auteure, vous auriez su qu’elle a vécu la vente et la reprise de l’entreprise de presse dans laquelle elle travaillait et qu’elle a quitté. Ayant moi-meme vécu ce genre de chose, je trouve que ce roman met parfaitement en évidence les effets d’un tel événement sur les êtres humains qui le subuissent et révele leur grandeur ou leur bassesse …

  2. Benoit, bienvenue ici. Merci pour la précision biographique que vous apportez et pour votre témoignage contradictoire. Je formulais cette hypothèse de manque d’expérience parce que l’auteure reste (trop) à la surface par rapport à ma propre expérience de cette situation. Les humains que je côtoie au quotidien sont rarement blancs ou noirs dans leurs actions, et leur mobiles infiniment plus variés que ce qui ressort de ce roman là.

  3. Merci pour votre accueil. Je ne trouve pas que les personnages soient noir ou blanc (en dehors du repreneur). Dans mon cas, j’ai cotoyé des individus plus lâches, plus courageux … Mais chaque cas est différent. Ce livre ne se veut pas universel, il est la description d’un cas particulier avec des êtres humains nuancés qui révelent des choses sur eux qu’ils ne connaissaient pas eux-mêmes. Par cela il touche a l’universel …

  4. Je vous trouve un peu sévère sur cet ouvrage. Certes c’est un roman très journalistique plus qu’une narration littéraire. Certes cela tire plus du côté de la « psycho-biographie » que de la peinture de personnages – à deux exceptions près. Oui, comme vous sans doute, j’ai sauté quelques pages que je trouvais trop lourdes mais j’ai néanmoins passé un agréable moment de lecture. Cela se lit vite. Cela ne laisse pas une trace profonde, mais était-ce le but ?

  5. Frankie, bienvenu ici et merci ! vous me permettez de mettre des mots plus précis sur ce qui m’a déçu/déplu dans ce livre. Il reste dans cette veine de « c’est la faute-responsabilité des individus » mais n’explore pas les effets délétères qu’une organisation peut avoir. Et pour cause, cela se passe sur un intervalle de temps trop bref. Je cherchais autre chose dans ce livre que ce qu’il y a. Je vais le relire.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s