Le matin où j’ai appris la nouvelle de ma mort

Le matin où j’ai appris la nouvelle de ma mort, j’étais assis dans mon bureau du 2e étage face à la baie vitrée. Je regardais le soleil se lever et tremper la Seine dans un jus rose et or. Le pont de Neuilly était complètement saturé comme tous les matins. Je contemplais ce tronçon de Seine bordé d’arbres entre la tour où j’étais assis et ce pont grouillant et répugnant. Un gros insecte métallique et grisâtre qui tentait de plonger dans les entrailles de la terre.

Cette portion de Seine était un havre pour les yeux. D’abord les couleurs du levant qui caressaient son dos et donnait un inhabituel relief doré à son léger clapot. Frémissement de peau aquatique sous les rayons tendres de novembre. Ensuite les rouges de l’automne qui mordorent tous les arbres qui la ceignent. Et l’ombre des branches bientôt dégarnies sur leur versant ouest. A cette heure, nul aviron encore pour fendre l’eau aussi précisément qu’une fermeture éclair. Je me suis toujours demandé quel spectacle s’offre ainsi au regard de l’avironneur qui plonge entre ces deux lèvres d’eau gonflées.

J’étais assis là depuis bientôt une heure, depuis l’ouverture automatique des portes électriques. J’avais signalé ma présence au gardien des lieux en glissant ma carte de plastique dans la fente prévue à  cet effet. Quelque part le monstre anonyme savait donc que j’étais là, prêt à en découdre, la peur au ventre de perdre mon boulot. Le peu d’énergie qui me restait encore, et qui parvenait à surnager par-dessus mon stress intense, me permettait de profiter du lever matinal de soleil et d’en savourer le sel.

J’étais usé, stressé parce que je résistais au changement, claironnait mon supérieur à qui voulait l’entendre, broyé lui aussi par le langage éthéré et convenu des faiseurs de changement, très chers et tous puissants. Faiseuses d’anges qui détruisent le vivant, le créatif. Faiseurs d’ombre des temps modernes. C’est tellement plus simple d’utiliser la force et la coercition que la joie, le plaisir. Contraindre plutôt que donner envie. Nos dirigeants se comportent comme des montreurs d’ours du siècle dernier. Quel manque sordide d’imagination.

J’étais assis là, tentant de ramasser les morceaux épars de moi même pour affronter une nouvelle journée de souffrance. J’écoutais la radio, seule voix, qui, loin d’être agréable au moins n’était pas hostile. La speakerine annonça avec la voix de circonstance qu’un drame humain (je me demande toujours ce que sont les autres drames) s’était déroulé tôt ce matin dans les locaux encore inoccupés d’une tour de La défense. Un employé sans souci, très bien noté par sa hiérarchie (et blablablabla) quoique un peu surmené ces derniers temps (ben oui rentrer régulièrement à plus de minuit chez soi pour repartir à vers 6 heures, cela use) s’était tranché la gorge avec un morceau de baie vitrée.

Les autorités sur place ne savent pas encore si c’est un malheureux accident – cette baie vitrée était fendue depuis plusieurs semaines et pas réparée malgré les nombreux signalement – ou si c’est un suicide. L’enquête permettra de déterminer avec précision les circonstances du drame.

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