Drôles de fils

J’ai l’impression que ces fils là, c’est comme les mauvaises herbes. Si l’on n’y prend pas garde et que l’on oublie de nettoyer un coin, cela pousse et cela rend la vie plus difficile. Et plus on attend, plus c’est difficile à enlever, plus les blessures infligées par leur tranchant sont mauvaises

Je discutais vendredi soir avec un jeune qui a changé de lycée cette année. Il est passé du collège de notre quartier « défavorisé  » à un lycée réputé du centre de Paris. Il a pu gouter la force des préjugés et l’étroitesse d’une partie de ses pairs. Certains ont mis des semaines avant de lui parler parce que lui c’était forcément la racaille, il n’était donc ni fréquentable, ni digne d’intérêt. Pas facile à digérer ! Bon quand la racaille apprend le grec et cartonne en maths, cela fait tache… et perturbe les visions du monde ! Il évoque ensuite son extrême surprise au moment du ramadan de voir la cantine pleine à craquer, lui qui avait l’habitude de la voir déserte à cette période ; sa surprise de voir l’école bondée comme tous les jours le jour de la fête de l’Aïd. Pour lui l’absence des uns et des autres pour leurs fêtes religieuses va de soi, cela fait partie du vivre ensemble.

Intriguée, je demande à ma fille si elle a vécu le même choc quand elle a changé d’établissement en seconde parce qu’elle n’en a jamais parlé. Ma question l’amuse beaucoup ; sa réponse est abrupte : « mais maman, aucun élève de ma classe ne savait où j’habitais, ils ne connaissent absolument pas Paris. »

Et les deux, en cœur d’ajouter plus tard dans la soirée, avec beaucoup de douceur, devant ma mine ahurie, « mais tu sais, ils n’ont jamais rien vu d’autre que leur quartier, alors ils ne savent pas, ils ne peuvent même pas imaginer la vie ailleurs. »