Silence, je goûte mon âme

Je viens chaque samedi. Les gestes font partie du rituel, de la préparation du plaisir. L’index sur la sonnette décorée de lettres colorées qui dansent. Mon oreille se glisse sous la porte, et traverse les pièces jusqu’à la trouver. Je l’entends repousser son fauteuil, se lever, pousser une porte, puis une deuxième et puis ouvrir la porte en grand, le visage lumineux et aimant. Nous entrons au salon, je m’arrête sur la margelle, près de la cheminée pendant que les autres passent au bureau, régler leurs affaires, en faisant craquer les lames de chêne.

Je défais un à un mes vêtements que je pose soigneusement sur le dos d’un fauteuil. Et chaque samedi, je m’assieds dans ce grand salon blanc. Sur cette même banquette un peu usée, témoin muet des visiteurs qui s’attardent. Elle ressemble au banc de l’un de mes mes rêves, banc sur lequel je m’asseyais pour écouter une vieille femme me raconter des contes importants.

Je m’assieds donc, je me pose sur mes deux os pointus, mes « sitting bones » et puis j’appuie mes deux pieds soigneusement sur le sol, j’apprends à sentir le sol inégal sous le tapis élimé. Parfois je me déchausse, surtout quand brûle le feu dans la cheminée, je fais chauffer le creux de mes pieds, près des braises.

Au début je me penchais en avant, vers la pile de magazine que je triais, par taille, par couleur, par sujet, par date de parution. Comme un jeu de cartes. Comme une patience toujours renouvelée. Parfois j’ouvrais une revue au hasard pour lire un article de ci, de là. Parfois je dévorais un magazine en entier. Combien de fois ai-je eu la tentation de déchirer une page ou deux ? J’ai fini par glisser dans mes poches un carnet et un crayon pour noter les trésors que je trouvais. Et puis au fil des semaines, je me suis penchée moins souvent, moins longtemps, jusqu’à oublier les lettres qui dormaient dans les pages des revues impeccablement alignées.

Je me levais parfois pour aller bouger une braise, souffler un peu d’air, nourrir le feu d’une nouvelle bûche, repousser une éclaboussure brûlante qui menaçait le tapis. J’ai eu bien souvent l’envie de m’asseoir par terre, juste devant le feu, mais la table aux journaux me gênait. Je n’osais pas la bouger. Et puis je ne suis pas certaine que j’aurais eu assez de force de toutes façons.

Les premières fois, j’avais très envie de ne pas rester là, de demander l’autorisation de sortir pour revenir plus tard, d’aller gouter l’agitation de la rue en contrebas, de profiter de cette fabuleuse tranche de temps libre. Mais cela n’a pas duré longtemps.  Rapidement j’ai gouté le calme et le silence qui régnaient là. Rapidement j’ai pris du plaisir à rester dedans, à l’intérieur, à ne rien faire, ne rien attendre, ne rien projeter. Juste être là.

Certains samedi, je m’absorbais dans la contemplation des fleurs, des amaryllis qui se déployaient avec volupté, des narcisses parfois, des bulbes souvent. Des fleurs qui rythmaient les saisons. Blanches comme le salon, ou roses parfois. D’autres jours je contemplais les marionnettes indonésiennes en bois qui semblaient répéter une danse ancienne sur leur mur blanc. Et puis, progressivement, j’ai cessé toute activité. J’égrenais le temps à ne rien faire et à goûter pleinement ce temps, suspendu, qui m’était offert. Je me reposais du tumulte du monde, du vacarme de ma tête. Je goûtais ce tête à tête avec moi même comme un moment rare et précieux, un moment de douceur, de tendresse, de compréhension, de sollicitude.

J’ai découvert, dans ce silence, parfois déchiré des craquements du bois, le goût singulier de mon âme, et j’ai aimé prendre soin d’elle.

Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ;  mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. Psaume 130

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