Viens !

Lorsqu’on frappa à la porte, je répondis mécaniquement : «entrez». Je me levai de mon bureau pour accueillir le nouvel arrivant. La porte s’ouvrit doucement, m’arrêtant dans mon élan. Je levai les yeux. Un homme se tenait dans l’entrebâillement, légèrement intimidé, ne sachant pas s’il devait faire un pas, me tendre la main ou me tendre la joue. Je sentis mes yeux s’allumer et se plisser de plaisir, l’ébauche d’un sourire glissa sur mon visage.

Je fis un pas vers lui en ouvrant les bras. «Entre, je t’en prie».  Il se rapprocha et je tendis mon visage vers lui. «Bonjour !» dis-je. Il embrassa l’air près de ma joue, suffisamment près pour que je le respire à pleins poumons. Il sentait les sous-bois frais d’un après-midi d’été. Une odeur mélangée avec une note de tête très verte, un peu moussue, portée par une senteur de terre et de feuilles mordorées. Pur délice. Je m’imaginais le flacon de parfum chez Lutens, tout près de « Arbre ». Quant à moi je sentais la tubéreuse fraîche du matin, très florale et pas du tout capiteuse.  J’imaginais volontiers la décharge qui me traverserait s’il posait sa main sur moi. C’est inouï ce qu’une respiration peut provoquer : plaisirs et promesses. Il recula d’un pas.

– Je ne savais pas si je devais te serrer la main ou te faire la bise» ajouta-t-il comme si le silence lui semblait suspect.

– Tu as fait le bon choix, moi j’avais envie de t’embrasser.

Il me regarda surpris, une légère rougeur sur son visage comme s’il hésitait entre deux interprétations. Son regard se fit pénétrant, délicieusement pénétrant. Je vis une esquisse de sourire fleurir sur son visage. Cela me ravissait.

Nous nous installâmes à la table de réunion et nous mîmes au travail. Je ne perdais pas une goutte de plaisir, le soleil tapotant ses cheveux, leur donnant un relief plus profond, les palpitations de ses narines quand il parlait, la ligne de ses doigts enserrant son stylo plume, la texture de ses ongles bien coupés, la forme de ses lèvres. Dieu que j’avais envie d’aller mordiller sa lèvre supérieure, de retrousser ses lèvres du bout de la langue, d’aller explorer les contours de sa bouche.

Il portait un costume clair, une chemise beige et des boutons de manchettes très discrets. Un certain raffinement et souci du détail. J’aurais aimé qu’il fasse très chaud, qu’il tombe la veste pour apercevoir un petit carré de peau près du poignet. Mais non ! Nous travaillâmes près de deux heures. Chaque fois que son bras ou son pied effleurait une partie de mon corps, je me tendais encore un peu. Comme un archer zen qui bande son arc, centimètre par centimètre, lentement. Notre réunion se termina, il ramassa ses affaires qu’il glissa dans sa sacoche. Il attendit que je me lève pour en faire autant. Je me glissai entre lui et la porte, c’était tout ce que je pouvais faire pour l’instant. La main sur la poignée, je lui lançai un « à bientôt » sonore et joyeux. J’avais envie de le revoir et cela s’entendait. Tant mieux. Il sortit.

Je restai un moment, seule et songeuse. Cet afflux de désir inopiné me laissait amusée. De quelle chimie s’agissait-il ? J’avais déjà eu plusieurs fois l’occasion de le rencontrer. Certes le petit serrement au ventre, la dernière fois, m’avait alertée, mais sans plus. Comment avait-il pu m’envahir à ce point en un instant. Cette plongée dans l’inconnu du désir me faisait sourire. J’avais rarement ressenti un tel élan du corps, une telle envie de goûter et toucher l’autre, une telle simplicité. Certes je ne lui avais pas sauté dessus, quelques restes d’éducation avaient réussi à me civiliser un peu. Je m’imaginais la même rencontre dans un train, dans un musée ou un aéroport. Ma retenue aurait volé en éclats. Je me serai donnée cette liberté là, de dire mon désir, de mettre des mots sur mon émoi, de me rapprocher.

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9 réflexions sur “Viens !

  1. Laure, le printemps a commencé à repousser gentiment l’hiver, et la tubéreuse fraiche a un monde intérieur très riche qui ne demande qu’à fleurir 😉

  2. Mmmmmmmmmm…
    Et maintenant j’attends la suite avec encore davantage d’envie…

    Ce qui me touche ici ce sont les restes d’éducation… Dans la nature, flairer le sexe de l’autre est la politesse absolue.

  3. Pendant qu’elle me parle, je dessine négligemment du bout des ongles des arabesques autour de son genou. J’aime son intelligence et la façon dont elle s’y prend pour mettre à distance ses émotions, pas dans un refus systématique de ne vouloir rien ressentir mais plutôt pour montrer la puissance de son caractère, sa capacité à compartimenter ses sentiments. Elle fait cela depuis tellement longtemps qu’elle maîtrise parfaitement ce détachement de soi-même.
    Je la regarde assis en dessous d’elle, par le bas et je m’attarde dans le pli du jean que je caresse avec la pulpe d’un doigt. J’aime ressentir combien je suis synchronisé avec quelque chose en elle, quelque chose qui fait naître une rougeur à la pointe des pommettes. Elle continue de taire ce que son corps accepte, ce qu’il me dit sans vergogne et sans détour. Dissocié, je parle tour à tour et en même temps à deux personnes qui partage le même espace. Et quand je parle à lui, dans ce dialogue sensoriel, il comprend que je ne suis pas indifférent à son contact.
    Elle, toujours, me parle en ignorant que son corps et moi, initions une relation charnelle par l’entremise d’un contact fugitif, aussi tenu que le pied de Carolyn Carlson quand il effleure, parfois, le sol, puis repart, donnant la confusion d’un attouchement indécent, l’illusion d’une connivence oubliée entre l’air et la terre. Je ferme les yeux et m’abandonne, je lui parle d’un ailleurs, d’un parfois, d’un peut-être … et le temps s’écoule lentement dans la douceur du matin, et je continue en écriture automatique, l’histoire que dessine ma main sur un parchemin rugueux …

    Soudain sa voix s’étrangle. Un trop plein de chaleur remonte depuis son plexus et la submerge. Elle se noie dans l’air chauffé à blanc et peine à séparer les molécules d’oxygène dont sa tête à besoin. Elle me crie « Arrête de faire ça ! ». J’obtempère et dans le même souffle, je lui glisse d’entendre ce que son corps brurle. Furieuse, elle ferme les yeux pour me fuir et, patatras, se met à écouter des vibrations ignorées, des sensations incertaines. Soufflée, interloquée, son visage se fige, puis finalement, elle sourit … chafouinement … je reprend mon manège digital. Muette, elle réconcilie, alors, l’étrange qui vit en elle dans un abandon délicieux. Ce que je découvre maintenant sur son visage est bien désormais le plaisir d’une communion partagée.

    Viens à toi !

  4. Paola, oui c’est l’image que j’ai choisie comme profil !

    Laure, beau sujet ! Je te fais une réponse mais cela va prendre un peu de temps.

    Eva, du côté de la vie, oui cela s’est sur !

    Frédéric, j’ai eu envie à mon tour de faire rebondir mes mots avec les tiens, cela donne l’incipit « Arabesques » 😉

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