Etoiles filantes

Tout a commencé par un inventaire à la Prévert : une devinette replète chaussée de sandales brunes, un rideau de givre sur un verre de vodka, des malles de mots oubliés, de peurs et de larmes, des larmes, des étoiles et des pas innombrables. Des bichons, des petits lapins, des anges gardiens, des rencontres, des découvertes, des personnes à aimer. De la douceur, d’infinies collines de douceur nichées au creux des lèvres, des bras, de soirées entières. Des appartements encore éclairés, des rues de Paris presque vides, des taxis à contresens. Leur lumière jaune comme des étoiles filantes dans la nuit. Faire un vœu.

Et puis, des gouttes de sang sur le trottoir. Un homme presque mort. Les mains du gisant ont commencé à bleuir au bout du blouson sale. Je tremble d’une peur imbécile entachée de mort et de violence. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le recouvrir de mon manteau et le bercer en attendant les secours. Je ne vois pas son souffle soulever sa poitrine, le filet d’air est tellement léger. Le menton incrusté dans les côtés, les yeux clos, il ne bouge pas. Le sang ne coule plus, il a dessiné une calotte rouge sombre sur ses cheveux.

De l’autre côté ses compagnons de rue ne bougent pas. Ils m’ont juste dit, il dort, laisse le tranquille. Ils ne sont pas sensibles, ils savent jusque que s’ils lâchent prise à leur tour, s’ils franchissent cette ligne ténue entre résistance et abandon,  ils vont sombrer eux aussi. Ils se protègent par le silence.

Je ne sais plus s’il est mort ou vivant, j’ai le cœur qui cogne, je me sens triste et fatiguée, impuissante à retenir la vie qui s’en va. Je sais que je ne suis pas assez assez costaud pour ce combat là, c’est trop lourd pour moi. Soudain il rompt le silence par un ronflement comme seuls les hommes savent en faire. J’éclate de rire. Jamais un ronflement ne m ‘a semblé si doux à entendre. Il s’amplifie et explose en une longue toux sifflante, un râle de douleur qui me glace. Je lui parle, j’ai posé la main sur son épaule et je sens là, sous l’étoffe quelque chose qui palpite encore. Ses paupières s’agitent follement. Je suis assaillie par le souvenir d’autres convulsions. Je redoute la crise qui va venir inexorablement et qui va secouer son corps de haut en bas, le transformer en surhomme invincible une fraction de seconde.

Je lui demande comment il s’appelle, ses lèvres dessinent en silence un prénom que je ne réussis pas à déchiffrer. Je continue à lui parler, garder son attention, lui garder la tête hors du néant par le contact de ma main et de mes mots, laisser la musique et le rythme des phrases , le guider hors de l’obscurité épaisse. Mal… j’ai mal, me dit-il avec un très grand effort. Je lui demande s’il s’est battu. Il me répond dans un souffle  « épilepsie ». Je suis soufflée de sa lucidité. Épilepsie, dernier rempart du corps avant la chute fatale. Il essaie d’attraper ma main, en vain, alors je la glisse dans la sienne, il n’arrive à rien serrer du tout. Et dieu qu’elle est froide. Et puis, après un long moment, son poing se referme sur ma main. La vie a repris le dessus.

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