Mouriner

Elle appartient à la génération de l’accélération. Toujours plus d’informations, de faits, de demandes, d’impatience, de besoins, toujours plus vite. De plus en plus vite. Comme s’il n’ y avait pas de limites. Jamais. Même un ordinateur a une capacité mémoire limitée. Immense et limitée. Les humains aussi. Les dieux aussi. Méconnaitre ses limites, c’est foncer droit vers le panneau « erreur fatale ».

Depuis des années, elle emmagasine une expérience riche et limitée, immense et délimitée qui l’alourdit, comme un manteau resté trop longtemps dehors. Il s’est gorgé d’humidité, de pollens, de micro substances nutritives. Un Tillandsia y trouverait son repas mais pas elle. Une souris aura fait son nid dans une manche. Une mésange en aura tiré quelques fils blancs pour tapisser son berceau. Et elle plutôt que de secouer longuement au vent le manteau pour lui redonner sa légèreté d’antan. Non elle le revêt comme une armure, ou comme un talisman peut être. Et elle se remet en marche inexorablement, elle, la jeune fille, qui n’est plus vive et preste comme un oiseau.

Si elle n’était pas si fatiguée, elle pourrait pénétrer le cadeau, l’essence de ce manteau tissé de ses journées : ralentir, encore et encore, d’instant en instant pour en éprouver les glissements dans le sablier. Plusieurs fois elle tombe à genoux sous la charge, chaque fois elle se relève. Le fouet du devoir, l’aiguillon de la reconnaissance, la rétablissent pour pour un moment, pour une heure, pour un jour. Jusqu’à la rechute. J’ai essayé de maintes façons de l’arrêter, par la raison, la démonstration, la menace, le prêche. Rien n’y fait. Elle est aussi têtue que Balaam sur son ânesse. Au début elle me tenait tête, me traitait de vieux gâteux inconscient de la marche du monde.

Maintenant elle  ne répond plus, je ne sais même pas si elle comprend encore ce que je lui demande. Elle bougonne à peine, se tasse d’un côté ou de l’autre, attend que cela passe, les yeux plongés vers le sol. Elle refuse de me suivre, de m’écouter. Alors comme les autres j’attends qu’elle tombe. Parce qu’elle va tomber. Aussitôt que le dernier imbécile, belliqueux et orgueilleux à loisir, qu’elle écoute encore mettra une buche de trop dans la chaudière . Il n’aime pas le feu qui mourine tranquillement,  celui-là, il n’aime pas les braises rosissantes, non il aime les flambées intenses qui rougeoient dans le ciel, la foudre. Il aime le sang qui coule et la destruction. Il se repait de colères et de peurs qu’il attise.

Et je serai là quand elle tombera, je serai là pour la soustraire au vrombissement du monde, pour l’installer dans une tanière animale et sombre où elle pourra tout à son saoul se redécouvrir et mettre les mots juste sur ce qu’elle est. Écouter ce qui se passe en elle. Je serai là, et je ne serai pas seul, nous veillerons tour à tour sur elle.

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