D’un noir si bleu

Il était une fois une grenouille de pierre toute absorbée dans sa méditation. Elle s’appelait Nokomis. Bien posée sur ses postérieurs soigneusement et symétriquement repliés en z, elle écoutait le doux et lent coassement du monde. Sa respiration était tranquille, l’air assez humide pour que l’oxygène pénètre délicatement toute la surface de sa peau. Comme toutes les grenouilles elle respirait de tout son corps, et non de cette étrange manière des humains dont le haut du corps se déplace en saccades. Faut dire qu’avec autant de vêtements et d’ornements partout, leur peau ne pouvait plus leur permettre de respirer. Elle attendait que la nuit devienne d’un noir si bleu, ou d’un bleu si noir pour redevenir grenouille mobile et agile. Comme toutes les grenouilles elle avait deux vies…

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Bleu, si bleu cet oeil du ciel

Bleu, si bleu cet oeil du ciel
Derrière la vitre !
La vie en fleur entre mes cils,
L’azur entier dans mes paupières.
Bleu, si bleu cet oeil du ciel
Derrière la vitre !

Mornes, si mornes ces quatre murs !
La mort imprègne terre et pierre
D’une sueur d’outre-planète…
Frais, si frais ces cris d’enfant
Dans l’alme enclos !

Mais qui l’entendra, claire innocence,
Ton chant trop pur, ta voix trop douce
Dans le vacarme de la nuit !

La force aveugle de l’abîme
Tire de son fouet
Le son aigre de l’agonie !
La peau tendre de la douleur
Saigne au baiser dur de la corde.

Les étoiles meurent sans un soupir
Quelle main levée à l’horizon
Va tendre aux lèvres des héros
L’offrande rouge de l’aurore !

Du sang je n’en ai point versé.
De la mort je n’en ai point semé.
Mes doigts sont clairs comme un printemps
Mon coeur est neuf comme une hostie.

Mais qui l’entendra, chaste Guerrier,
Ta voix trop pure,
Ton chant trop doux
Dans le croassement des ténèbres !

Bleu, si bleu cet œil du ciel,
Derrière la grille
Frais, si frais ces cris d’enfant
Dans la pelouse

La vie en fleur entre mes cils.
L’azur entier dans mes paupières,
L’innocence entre les plis de l’âme…

Jacques Rabémananjara, Antidote, Présence Africaine, 1961
Prison civile, Tananarive, 12 juin 1947