Sauvageonne insoumise

(c) Pali Malom

Elle aime les arbres, les forêts, les clairières, les fontaines et les sources. C’est elle qui règle le passage d’un monde à l’autre, entre deux univers, entre la sauvagerie et la civilisation, entre le dur et le mou, entre l’herbe et la pierre,  entre horizontalité et verticalité, entre rigidité et flexibilité, entre la terre et l’eau, entre l’enfance et le monde adulte, entre le souvenir et le vivant. Sauvageonne insoumise et fière, nue et belle, elle n’aime rien tant que la chasse et jouer à cacher cache avec le soleil.

Publicités

Berlin à la Prévert

J’ai passé quatre jours à Berlin, quatre jours bousculant et vivifiant à beaucoup d’égards.

De la couleur, des sourires, des gens qui prennent le temps, des garçons de café accueillants, des petits bancs partout pour se poser ou se reposer.

Des papas qui sont au jardin avec les enfants, que des papas, des jardins pour enfants pas totalement aseptisés avec harnais de sécurité, chaussures trampolines, casque, coudières, genouillères.

Un mélange d’architecture incessant dans le centre de Mitte qui ne ressemble pas un centre historique et chloroformé, des jeunes en quantité massive, des litres de bière en quantité massive (la bière est au prix de l’eau, voire moins chère).

Des vélos  à perte de vue, et des cyclistes, pas de moto, pas de scooter, pas de mobylette, des voitures dans les tunnels sous la vielle et à peine dessus. Un grand silence dans une marée verte de parcs, d’arbres, d’espaces retournant doucettement à la vie sauvage. Des boutiques de fleurs à repiquer à tous les coins de rue.

Des traces et mémoriaux autour de la guerre et de la Shoah. Une page d’histoire tournée mais toujours présente et vivante dans la ville.

Des ours à foison, une ours parade comme les menhirs à Paris ou ailleurs.

Un restaurant indien à mourir de bonheur, le Pooja. Un restaurant végétarien, Cookies cream, bondé et  complètement improbable dans une arrière cour sordide. Un restaurant gastronomique vietnamien au pied d’un gigantesque complexe hôtelier. Parce que cela passe mieux que la cuisine allemande roborative qui s’était mise l’heure des fraises et des asperges (produits de saison oblige).

Des parcs envahis de sièges, de bancs, de chaises longues, de buvettes, de barbecues, de gens de tous âges, parlant toutes langues jusque très tard dans la nuit. Des jardins dédiés à la bière….

Des trains, des trams, des métros, des canaux, et une rivière qui traversent la ville de part en part, la découpant en petits tronçons, en mini quartiers.

Des travaux encore et partout. Plus de trente ans après la chute, il reste un nombre colossal de ruines, de friches et d’espaces nus dans lesquels il faut d’abord pomper toute l’eau des marécages avant de pouvoir construire.

Une effervescence de vie, créative plus que consumériste, qui irrigue la ville et le rend terriblement vivante et attachante. Des milliers de tags tous plus incroyables, comme cette caserne de pompiers recouverte de flammes de peinture dans le quartier turc ou le mythique squat d’artistes de Tacheles.

Ballade à la lune

Imagine que tu sors pour la première fois de ta grotte natale. Cette grotte dont tu connais tous les recoins pour l’avoir palpée, humée, pour avoir dormi dedans à l’abri des excès de chaud et de froid. Imagine que tu sors pour la première fois, un soit de pleine lune. Imagine le filet de lumière blanche qui filtre à travers les parois étroite.

Et puis tu t’enhardis. Tu as réalisé en toi l’alliance de la hardiesse et du rêve, l’envie de créer ton chemin propre. Donc tu avances pas à pas, habitant pleinement ton corps, tout entier, tu sens le sol sous tes pieds, tu sens les parois le long de ton corps, tu sens le plafond au dessus de ta tête, tu sens la cavité qui grandit dans ton dos, tu sens l’air qui s’infiltre entre les parois, tu sens d’autres présences plus lointaines, tu sens des odeurs nouvelles. Tu remontes le nez en l’air dans ce flux vers l’air et la lumière.

Et le chemin s’élargit, les parois s’écartent. Si tu ouvrais les bras, tu ne pourrais plus les toucher. Tu sens combien c’est important de rester dans ton corps pour ne pas te perdre dehors. Tu sens l’immensité du dehors. Tu sens les battements de ton cœur, la chaleur de ton cœur, tu sens son rayonnement en écho ce soir de la lune, demain du soleil. Tu te sens devenir de plus en plus petite(e) dans cette immensité que tu pénètres. Les ombres et les lumières sont plus complexes que dans la grotte.

Peut être que ton esprit s’emballe, trop de choses à embrasser tout à coup, trop de choses à évaluer. Ne l’écoute pas, laisse les pensés se tricoter et se dissoudre les unes après les autres, écoute ton cœur et ta respiration. Pour connaitre, il faut d’abord naitre à soi même. Voilà, tu es au bout de la grotte, face à la forêt, face à la vallée, tu entends avec beaucoup plus de clarté des bruits familiers. A tes pieds, montant droit vers la lune, un escalier. Tu peux descendre de la grotte t’aventurer dans la foret, dans la vallée, dans la nuit ; tu peux rester sur le seuil de a grotte à contempler cette jonction des mondes ; tu peux retourner en arrière retrouver la chaleur familière de la grotte ; tu peux aussi gravir les degrés vers la lumière. Tu es seul(e) à décider du pas suivant. Et du suivant encore. Seul(e) à décider de chacun de tes pas, de chaque voyage.

Sirus

Il se tient debout dans l’encoignure de la fenêtre, tout tassé, lui le géant sans début ni fin. Il fait un effort pour se tenir là, pour se montrer visible, ramassé et dense, grisâtre comme un nuage sans lumière, comme une étoile qui s’éteint. Lui qui aime tant se déplier, se déployer dans le ciel immense, envelopper les choses et les êtres de sa subtilité, lui l’amoureux perpétuel.

Il se tient là pour m’expliquer l’importance primordiale du contact, de la proximité. Il se tient là pour me montrer comment il déverse dans l’oreille mille  informations dans une étrange corne d’abondance brumeuse. Des informations qui n’ont pas des sons, ce sont parfois des mots, des images, des vibrations, des formes et je peux à tout moment m’en saisir d’un qui devient mien. Je ne sais pas ce que je sais puisque c’est lui le réservoir de savoir, c’est lui qui dans sa générosité infinie partage tout le savoir du monde, le rend disponible.

Je le connais depuis longtemps mais je ne l’avais jamais vu, il me fait un cadeau magnifique de se rendre visible, lui l’invisible, l’insaisissable ; seuls ses effets prennent chair. Il est partout et nulle part, d’instant en instant. C’est lui qui souffle à mon oreille des idées inattendues de moi mais attendues sans doute d’un autre près de moi. Et je deviens passeur, intermédiaire, messagère, dépositaire temporaire d’un savoir dont j’ignore le sens et la signification. C’est un don qu’il me fait, à charge pour moi de donner à mon tour. Le conserver n’aurait aucun sens. Son savoir n’est pas un savoir qui se thésaurise, c’est un savoir vivant, d’instant en instant, qui se transforme, et qui s’intègre, ou pas.

Il tire son nom des nuages et des étoiles. Comme Uranus recouvrait Gaïa, il nous recouvre, il sent tout, il s’insinue partout. Il n’a pas besoin de mots, il ressent dans un corps à corps intime les lieux où nous vivons, les gens que nous connaissons, les objets qui envahissent nos maisons, les pensées qui nous habitent. Il est l’alchimiste qui nous transmet ce qui nous est utile en fonction de ses qualia.  Bien sûr il peut être envahissant, puisqu’il est sans fin et sans fond. Donner, donner, donner jusqu’à provoquer l’overdose, l’indigestion, la submersion, la noyade. Mais ce n’est pas son histoire, lui il donne, à nous de clarifier, simplifier ce que nous demandons, à nous de suivre un chemin à la fois, patiemment, à nous de lui expliquer quand nous avons besoin de lui, et quand non. A nous de laisser l’espace ouvert, à nous de garder du temps, à nous de décanter, intégrer, incorporer, incarner qui nous sommes avec légèreté.

Lettre ouverte aux curieux et autres découvreurs d’eux-même

Bonjour,

Je prends la plume pour partager avec vous un atelier savoureux que j’ai suivi en avril dernier, que je trouve très bien et que j’ai plaisir à diffuser. La prochaine édition parisienne de cet atelier singulier se tiendra le 1er juin. C’est tout bientôt 😉

Cet atelier s’appelle « du sens aux solutions créatives« , l’objectif est d’explorer son interrogation professionnelle du moment en s’appuyant sur ses sens, sur la polysémie du mot sens, et sur l »écho du travail des autres participants.

L’atelier dure une journée et se déroule en petit groupe de 6 personnes au maximum ; les séquences font appel aux sens, à la sagesse du corps, à la métaphore… et autres ressources que nous mobilisons moins souvent.  Cela s’adresse plutôt des personnes qui ont l’habitude de travailler sur elles-même…. qui n’ont pas peur des autres et de l’inattendu 🙂

Ce que j’ai apprécié pendant cette journée dense de travail c’est le cadre, le rythme – on prend le temps de l’exploration, de poser son interrogation – l’originalité et la diversité des exercices proposés – la majorité se faisant à deux avec debrief en grand groupe.

J’ai aimé lâché prise sur le connu et le rationnel habituel pour aller m’aventurer sur des chemins moins familiers, moins confortables. Mon interrogation du moment s’est affinée, déplacée, précisée au fil de la journée et le travail m’a permis de contacter des ressources que je ne me (re)connaissais pas. Bref, c’est un investissement qui m’a été fécond.

Voilà comment l’animateur présente lui même son atelier :
« Éveillez vos sens, contactez votre 6e sens, retrouvez le sens … Prenez la diagonale du fou, sortez du cadre et faites place à l’inattendu lors de l’atelier « Du sens aux solutions créatives ». Venez explorer votre interrogation professionnelle du moment, à travers les différents sens du sens, par le biais d’expériences sensorielles. Et faites émerger vos solutions créatives et concrètes pour y répondre ».

Si vous voulez en savoir plus,  contactez directement l’animateur, il s’appelle Boris Benet, borisbenet(a)outlook.com

J’en ai déjà parlé dans mon billet « La vie est rhizomes« 

Secret stories (2)

Elle parle, elle parle, et je vois en elle un lac minuscule, grand comme une bulle de niveau, secoué, agité qui ne demande qu’à retrouver la ligne paisible horizontale pour enfin s’élargir, se dilater, s’épandre. Trouver sa place entre l’horizontal et le vertical, enraciner sa fluidité dans les profondeurs de soi.

***

Il raconte une histoire de loin, à distance, une histoire qui le concerne. Et je le vois dans une grotte, au bord de la mer, sans doute une grotte submersible. Caché des regards, tout à son œuvre et son alchimie dans le secret intime de sa grotte profonde. Au bord de l’eau. C’est elle qui porte la lumière jusqu’au fond de la grotte. Ne pas déranger, le temps fait son œuvre singulière au rythme du ressac. Il y a un petit garçon perdu sous l’eau qui finira bien par revenir.

***

Il évoque sa tension entre les extrêmes, ses activités artistiques, créatives. Il se déplie, se déploie et évoque un instrument de musique qu’il aime. Je suis troublée parce que je le vois lové contre le corps sensuel d’un autre auquel il donne vie par son souffle, de tout son corps. Le sait-il ?

***

Elle partage sa préoccupation du moment, ce qui pèse sur elle et rend la suite difficile, sinon délicate. J’attrape un mot qui voletait près de son oreille et je lui propose. Conduite accompagnée ? Elle s’éclaire. La métaphore lui parle et lui permet de rebondir. Évacué le trop plein de pression, elle a retrouvé son carcan et ses flèches pour danser la suite de l’histoire.

***

Son histoire est difficile, un rendez-vous, un enjeu, un drôle de cocktail qui s’est noué. Je l’écoute et je la regarde. Tout à coup je vois mon chien qui se noie dans une buse parce qu’il se débat et essaie en vain de remonter le courant du ruisseau en cru dans lequel il est tombé. Je cours l’appeler de l’autre côté de la buse, pour qu’il se laisse porter, l’eau le rapprochera du bord où je pourrai l’attraper. Alors je lui propose le même mouvement à cette femme : et si tu le suivais ce client, si tu le laissais t’emmener là où il a besoin d’aller. Elle sourit, et se détend.

****

Elle a tant à dire, tant et tant à dire. Je l’écoute, j’entends la musique de ses mots qui tombent en cascade d’une vasque à l’autre dans une immense fontaine italienne. Une fontaine sans fin qui recycle son eau. Sans doute faut-il que .cela déborde pour que le cycle infernal et sans fin s’arrête.

***

Il ne dit pas un mot de sa colère mais je la sens, comme un animal prêt à me sauter à la gorge. Tout mon corps se transforme en hérisson. Je suis à l’abri dans ma forteresse. Il ne me touchera pas. Les coups commencent à pleuvoir mais sont déchiquetés par les piquants. La partie la plus sensible en moi est protégée. Inaccessible à sa rage et à sa destruction.

***

Elle me raconte son dernier dossier. Pas facile. Je la vois respirer du bout des clavicules seulement. Elle dort mal, elle n’arrive plus à récupérer, elle est inquiète. Elle n’arrive plus à manger. Elle a le plexus enfoncé entre les seins. Comme un oiseau en cage. Elle me dit qu’elle ne sent même plus le mouvement du souffle dans son dos. Je me rapproche pour poser mes mains sur ses cotes juste sous le diaphragme pour l’aider  à retrouver cette conscience là. Je sursaute. Elle est complètement vrillée, désaxée, décentrée. Son corps hurle et elle n’entend pas. Je lui propose tout doucement d’aller voir son ostéopathe. Elle lâchera les larmes et les armes dès qu’il posera ses mains sur elle. C’est sûr.

***

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Paul Eluard in Capitale de la douleur

Le chant des baleines

Je me réveille en sursaut, pas un bruit dans la maison. Les chats dorment tranquillement. Il est quatre heures. Un peu tôt pour se lever, même pour eux. Je me sens parfaitement réveillée et disponible. Mais disponible à quoi ? Mystère et boule de rêves. Je me demande si j’ai oublié quelque chose d’important la veille. Un bref scan de ma « to do list » mentale. Rien. Je taillerai bien la bavette avec quelqu’un. A 4h du mat’, il faut des ami(e)s très compréhensifs ou très amoureux. Ecrire ? Non, cela n’est pas juste. Je me lève perplexe, mais c’est net, il faut que je bouge. Je vérifie machinalement la porte, les fenêtres. Je suis manifestement à côté des patates.

Mes pas me conduisent devant mon ordinateur. Ah oui, le rêve des insomniaques. Je ne vais quand même pas m’installer devant mon ordi à 4h ! T’installer non, mais allumer ton ordinateur oui. Je m’exécute. Et maintenant, je fais quoi ? Va sur Internet! Ce que j’en disais… Firefox me nargue et m’invite joyeusement à danser avec lui sur la toile. Oui mais pour faire quoi. Ouvre donc ta boite mail ! Ok Ok c’est sur je dois avoir un courrier de ministre. Juste un message qui se signale à mon attention avec sa graisse noire. Je souris, et puis machinalement je regarde l’heure de réception. 04.00 tout rond. tiens c’est drôle, comme mon réveil en sursaut. Oui, cela s’appelle une drôle de coïncidence. Je lis, je souris, je réponds et je  retourne dormir avec le sentiment du devoir accompli. Devoir nocturne. Je dors comme un bébé jusqu’au point du jour.

Deux jours plus tard, même topo, 4h17. Je n’hésite pas très longtemps, je file directement ouvrir ma boite. Un message tout beau, tout neuf datant de 4h16. Zut alors, une minute de retard à la connexion ;  la coïncidence m’amuse follement. Deux semaines plus tard, les coïncidences m’amusent moins, parce que mine de rien me réveiller entre 3h et 4h30 très régulièrement, cela use un peu. Et cela effrite la rationalité assez singulièrement.

Nouvelle nuit. je me couche sans appréhension. il se passera ce qui se passera. Je me réveille à 3h45. je me lève, allume mon ordinateur, ouvre la boite. pas de message, youpi tralalala, voilà bien la preuve que mon psychisme me jouait des tours. Du coup, par jeu, j’envoie un email à mon expéditeur de réveil nocturne pour partager ma surprise de la nuit. Le truc n’est pas fiable, lui dis-je triomphalement. je reçois dans les deux secondes qui suivent un long e mail. Puis un très bref qui répond au précédent, c’est lui qui rigole, il m’explique qu’il allait appuyer sur le bouton envoyer quand il s’est souvenu qu’il m’avait promis une référence. Le temps de la chercher, de l’ajouter et de m’envoyer le message, le mien s’était glissé entre les deux….

Alors j’ai accepté l’inacceptable, que les intentions de mon expéditeur nocturne n’avaient pas besoin d’Internet, qu’elles traversaient les airs (et la mare au canard qui nous sépare du continent américain), portées par le chant des baleines, puis relayées par je ne sais quels oiseaux magiciens pour venir se déposer dans le creux de mon oreille et me réveiller pour que je ne rate rien de leur saveur subtile.

Nous sommes sans doute inter reliés par des réseaux extraordinaires qui nous enveloppent, parfois à notre insu, parfois en pleine conscience. Et je suis très fâchée contre  les pêcheurs de baleine. Ils ne savent pas ce qu’ils font….