Repose en paix

C. m’a prise par le bras tout doucement ce midi et m’a emmenée un peu à l’écart. Le visage mystérieux. Elle a a levé les yeux sur moi, me sondant : « est-ce que tu sais déjà ? » Elle n’a pas eu besoin de m’en dire plus. Les larmes sont montées. « Elle est morte hier. Et dire que je l’ai eu lundi dernier, elle espérait une permission de sortir cette semaine ».

On dit qu’on voit défiler sa vie lorsque l’on meurt. Moi je vois souvent défiler l’histoire de ma relation avec cette personne quand elle meurt. J’ai tout revu en quelques battements de cils pendant que C. avait délicatement posé sa main sur mon bras.

Je revois ce jour de mars où j’étais passée, mon bébé dans les bras, saluer cette petite troupe qui m’accueillait à mon retour de congé maternité. Je la revois tout au fond du plateau, près de la fenêtre, le regard s’émerveiller un instant sur celui de ma fille. Vibrante et silencieuse. Et puis la même, cinq jours après ma reprise qui vient me voir avec une note d’instruction et m’annonce, troublée, qu’elle ne comprend pas les informations reçues. De sa voix rauque et quasi masculine ravagé par les gitanes qu’elle fumait depuis des années et des années.

C’était l’experte de l’équipe, je n’y connaissais rien du tout. Je l’ai regardée  interloquée, et je lui ai dit « moi non plus, tu sais, qu’attends-tu de moi. ? » Elle voulait qu’on la lise ensemble et que je lui dise pas après pas ce que je comprenais, moi qui n’était pas alourdie de tout un savoir. Cela nous a pris la journée. Elle a fait mon éducation technique ce jour-là. Il est resté des zones obscures pour quelques jours encore. Jusqu’à ce qu’elle et moi, on comprenne presque même temps que ce qu’on nous demandait de faire était faux. Nous là, sur notre site, mais partout ailleurs aussi. Cela nous paraissait inconcevable.

L’été suivant, j’avais pris un stagiaire pour l’été et je lui ai confié le tutorat de cette jeune femme étrangère qui parlait bien français, jusque ce qu’il fallait. A. l’a prise sous son aile, et l’a couvée comme une mère poule. C’était la première fois qu’elle avait charge d’âme. Elle a pris soin de cette jeune femme comme elle l’aurait fait de sa propre fille. Cette fille qu’elle n’a jamais eu eue. Elle prenait un plaisir manifeste à guider et transmettre, à exister et briller dans le regard de la jeune stagiaire.

Elle n’a pas eu d’enfants, son double drame sans doute. Drame parce qu’elle a été amputée d’une partie de sa vie féminine, femme mais pas mère.  Elle qui n’a jamais connu ses parents biologiques. Drame aussi parce qu’avec un ou des enfants elle aurait eu, peut être, la force et l’envie de s’arracher de son foyer et de rompre sa relation conjugale. Elle serait partie, j’ai envie de le croire, pour ne pas qu’il s’en prenne à eux. Elle n’existait déjà plus à ses propres yeux.

Je me souviens d’un matin où elle avait repris le travail après un nième arrêt de travail pour fracture. Je lui ai demandé de venir dans mon bureau. J’ai pris de ses nouvelles, et je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas continuer comme cela. Je lui ai dit que j’étais inquiète pour elle, que je ne pouvais pas croire que la malchance s’acharne à ce point sur elle pour provoquer fractures, lésions et hématomes multiples. Je lui ai dit qu’elle méritait tellement mieux que cela. Elle s’est mise à pleureur en silence.

Je lui ai demandé comment nous pouvions l’aider, et j’ai vu la terreur brûler ses yeux. Elle a pris un mouchoir, tamponné ses yeux, chassé sa terreur et m’a dit d’une voix éteinte, je n’ai pas besoin d’aide, j’ai besoin de travailler, est-ce que je peux partir maintenant ?

Tout le monde s’y est cassé le nez, ses collègues, les syndicats, l’assistance sociale, le médecin du travail.  Elle ne voulait pas, ne pouvait plus quitter son enfer. Et moi je n’ai jamais pu admettre de ne rien pouvoir faire.

J’ai changé de site, elle aussi. Nous nous sommes perdues de vue. Et puis à l’occasion d’une nième réorganisation et centralisation, nous nous sommes retrouvées sur le même site. Quelques mois avant son départ en préretraite. Elle était physiquement à bout, le corps usé et abimé,  mais ne voulait pas arrêter de travailler. Je crois que c’était la seule chose qui la gardait en vie au fond.  Son cancer a été diagnostiqué quelques mois après son départ de l’entreprise.  Cancer de la gorge. Garder à jamais les mots tout au fond de soi. Elle est morte à quelques semaines de ses soixante ans. Comme si la retraite était un continent inaccessible pour elle dans cette vie ci, comme si la paix et la douceur lui été refusées, jusqu’au bout. Tout une vie à la dure, à repousser les extrêmes endurables. Je trouve cela injuste, profondément injuste.

Repose en paix, A. Là où tu es, plus rien ni personne ne peut te faire de mal. Enfin. Je t’envoie mes pensées douces.

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3 réflexions sur “Repose en paix

  1. Frisson, que la main de cet ange de plus, à nous tendue, par le récit que tu nous fait. Merci Frédérique de nourrir et cajoler notre essentiel, tremblé humain.

  2. ah….oh un départ et tant d’une vie passée, oui peut être enfin plus de bleus nulle part sauf sur un nuage où elle plane et ne se soucie plus de rien. Mon père est mort la première année de se retraite, d’un cancer de la gorge d’un bon fumeur. Le travail qui permet de vivre et de tenir. une drôle de chose, ça

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