Un brocard

Le voisin nous a prévenu, un brocard s’est sédentarisé dans le coin, entre forêt et prairie. Il n’est pas rare de le voir couché au soleil dans l’après midi sur la pâture au dessus de la maison que nous avons louée en Alsace. Il y a a aussi une chevrette et ses deux petits, mais elle se laisse moins facilement voir.

Et le fait est, tous les matins, peu après le lever du soleil, il sort du bois pour se balader entre les maisons. Je le vois assez souvent d’assez loin quand même. Un matin, j’ai décidé de m’approcher plus près, profitant que je n’étais pas dans le vent. Je marchais à pas menus, chaque fois qu’il tournait la tête. Un remix champêtre de 1, 2, 3 soleil ! Et comme dans le jeu, à un moment, il m’a vue bouger, et zou, en quelques bonds gracieux il a disparu. J’étais déçue de son départ trop rapide à mon goût.

Quelques jours plus tard, je profite du soleil « couchant » (comprendre le soleil qui se cache derrière la montagne et à 17h disparait jusqu’au lendemain). Juste le soleil, pas sa lumière. Donc je bouge ma chaise à chaque reculade du soleil (un autre remix de 1, 2, 3 soleil) pour profiter le plus longtemps possible d’assez de photons pour lire sans fatiguer. A chaque carillon – oui les cloches sonnent toutes les quinze minutes de jour comme de nuit – je bouge ma chaise et je recule de plus en plus vers la barrière de la maison, vers la forêt en fait. Totalement absorbée par ma lecture (en anglais, cela demande encore plus de concentration), j’entends un bruit de pas dans le chemin. Je me retourne, et qui vois-je, le chevreuil trottiner tranquillement dans le chemin, escalader le talus d’un bond, se glisser souplement sous la clôture électrique et disparaitre. Vision saisissante et heureuse.

Le lendemain, le champ dans lequel le chevreuil a disparu est fané. Finies les hautes herbes où se cacher. Je dis cela d’expérience, je suis passée un jour à moins de deux mètre d’un chevreuil couché que je n’avais pas vu.  Il a déguerpi dès que je l’ai dépassé, dans l’autre sens évidemment ! Bref, qui dit champ fané dit autre chemin de promenade à couvert, et sans doute plus d’apparition du chevreuil.

Le soir venu, je reprends mon jeu de chaise qui recule. Et tout à coup, je sens une présence. Je pose délicatement mon livre, tourne la tête. Je ne vois rien. je me lève doucement, toujours rien. Je marche doucement vers la barrière en prenant soin de ne pas faire crisser les graviers, j’ouvre délicatement la porte. Toujours rien. Je regarde les trajets que je connais. Rien. Ah si en fait, là bas, à 50 mètres, je vois une tache brune qui se déplace doucement. Je reste sur le chemin, raide comme un piquet de clôture et j’attends. Monsieur prend son temps et zigzague dans le champ. Il s’arrête derrière un monticule. J’en profite pour bouger moi aussi et me placer à un endroit où la vue est plus dégagée. Et j’attends. Et bientôt je le vois qui contourne le monticule, s’arrête, embrasse l’horizon et continue ses zigzags, franchement dans ma direction. Je savoure ma chance et mon plaisir. Il prends son temps, j’en suis ravie.

Il est maintenant à 30 mètres de moi. Il relève vivement la tête et prend le trot, droit dans ma direction. Je suis très surprise, d’accord je ne suis pas sous le vent, lui oui, mais quand même. Il s’arrête en haut du champ, regarde toujours dans ma direction comme si un aimant irrésistible était caché derrière moi, et il s’approche en trottinant. Il s’arrête à deux ou trois mètres de moi, pas plus.

Il ne me voit pas, aussi incroyable que cela puisse être. Je le vois frémir, son dos tressaille, il est trempé, de sueur sans doute, il est sans doute assez proche pour me sentir à présent, et se demander sans doute pourquoi un fichu piquet de châtaigner pue autant l’humain. J’ai le temps d’admirer sa truffe noire, son museau tout fin, ses andouillers, de plonger mes yeux dans le silence insondable des siens, de détailler sa robe. Je l’entends respirer et je sens bien qu’il est nerveux. Que sent-il que je ne perçois pas ? Il hésite sur le chemin à emprunter : passer devant moi et filer sous la clôture électrique pour traquer les dernières gouttes de lumière ou rebrousser chemin vers la sombreur de la forêt. Ses oreilles s’agitent en tout sens comme s’il se sentait traqué. Peut être est-ce seulement mon odeur qui le perturbe à ce point.

Il hésite, fait tourner ses oreilles comme un gyrophare et décide de repartir d’où il vient à petites foulées. plus il s’éloigne de moi, plus il accélère. Et il disparait rapidement dans le bois aux giroles (mais c’est une autre histoire…) Et moi je reste là, en silence, en état second, saisie par la grâce de cet instant magique et incroyable, pleine de gratitude pour cette vie sauvage entrevue quelques secondes.

6 réflexions sur “Un brocard

  1. Oui Laure, instant magique et grande joie. Et si j’en crois les conseils de Cédric, photographe animalier, je dois cette chance au silence des geais qui étaient indifférents à notre présence, à ma position immobile, jambes jointes, à ma tenue, beige sur fond beige, c’est neutre à souhait. je regrette juste de de ne pas l’avoir sifflé quand il est reparti, histoire d’admirer une dernière fois son museau. Selon Cédric, cela les arrête… 🙂

  2. oh c’est amusant d’être à Guebwiller où je n’ai jamais mis les pieds pour ma part alors que c’est un des berceaux de la famille…

  3. Ariane, franchement, te priver de connaitre une pâtisserie aussi magnifique que la pâtisserie Dany Husser, c’est dommage. Elle est somptueuse, la patronne est un amour de commerçant, c’est délicieux et ils ont une collection de rakus très très belle (en fait c’est cela qui m’a attirée initialement avant que je rentre demander s’ils avaient une linzer pour ma gourmandise…)
    http://www.patisserie-husser.fr/
    Si tu as une bonne adresse de Linzer à paris, je prends !!!!! Biz

  4. merci pour l’info, je note pour mon prochain voyage en terre alsacienne (c’est rare !). A Paris, je ne sais pas, je mange rarement des Linzer Torte ! Je vais consulter mon réseau gourmand…

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