Ecouter, partager & transmettre

Dans ma bibliothèque, j’ai peu de livres dédicacés. Quelques uns. Dédicacés à la main, et quelques uns mentionnent mon nom dans les remerciements. Je trouve cela chaque fois émouvant. Émouvant que les rencontres puissent à ce point être puissantes (tu noteras l’allitération poussive). Parmi la petite poignée (que des livres pro pour l’instant, mais je ne désespère pas !) un livre dédicacé que j’aime beaucoup. La dédicace surtout.  Elle dit ce que les rencontres sont dans nos vies. Elle dit les envies qu’elles fécondent.

Voilà ce qui est écrit :

La réflexion a commencé dans une voiture dans la Bresse, puis continué autour d’une table chez moi… et voilà le travail.

Je lui avais proposé de venir passer quelques jours dans le gîte en Bresse que j’avais loué, il succédait à une camarade de jeu de ma fille. Nous étions dans une vieille ferme à colombages remplie de soupirs, d’histoires secrètes, de toiles d’araignées et de chuchotis. Tant et si bien que le lendemain de notre arrivée les filles m’avaient expliqué très sérieusement que nous devions aller acheter de l’ail, une tresse, Et qu’elles ne pourraient pas dormir sinon à cause de tous les vampires qui traînaient par là.

Aussitôt dit, aussitôt fait, nous revînmes de la grande capitale de la Bresse (Louhans !) avec la tresse d’ail désirée. j’eus le droit d’en conserver deux têtes, une pour la cuisine, une pour ma chambre (d’ailleurs celle là fut installée sans me consulter !). Et les autres disposées dans la ferme par la science anti-vampire de ces demoiselles. Je n’avais pas le droit de les toucher ni les déplacer. Pas même le jour du grand ménage de départ. je dus expliquer à la propriétaire très amusée qu’elle trouverait de l’ail un peu partout, lubie de ces demoiselles. Elle ne posa pas de questions.

Bref l’experte anti-vampire nous quitta après une semaine et fut remplacée par un adulte moins sensible à ces bestioles et qui promenait sur le monde un regard singulier. Il aimait la poésie des « petites choses » qu’il donnait à voir sous forme de photos singulières, souvent en noir et blanc.

Nous arpentâmes ensemble les routes de la Bresse et ses curiosités touristiques. Et je revois encore le virage près de la sublissime ferme bressane reconstituée où tout commença. Le démon de la transmission le taraudait, il avait envie d’écrire, persuadé qu’il ne savait pas assez bien écrire comme tant d’autres. Notre conversation fut tissée d’écriture – il savait que j’écrivais – de création – il commençait à trouver sa voix en tâtonnant en atelier photo – et de transmission. Nous venions de terminer tous les deux un énorme projet mort né, comme tant d’autres dans cette boite qui nous avait fait vivre un bon moment. Nous avions tous les deux envie et besoin de remettre en ordre cette expérience et comprendre les raisons de l’échec et tous les empêchements que nous ne cessions de rencontrer. Nous avions besoin de penser ce que nous vivions (ô sacrilège pour la machine à laminer) Il a quitté la boite pas très longtemps après ce projet, expulsé par la structure, moi presque dix ans plus tard !

Alors les routes de la Bresse ont patiemment écouté nos échanges, nos boucles rejoignaient les leurs en douceur. Quand il prenait un sujet, il ne le lâchait pas. Les digressions étaient nombreuses, mais nous revenions toujours au cœur de l’étoile. Et lui, sitôt revenu à Paris  continué à entretenir les petites pousses. Il les a partagées avec d’autres, et surtout avec un amicollègue, renard briscard dont la boite n’a pas réussi à briser les reins (c’est pas faute d’avoir essayé !). Nous avons eu un diner délicieux très animé pour tirer les fils, élaguer, ajouter, débattre. Ils aimaient tous les deux discuter pour abraser les idées. Et ils ont écrit le livre tous les deux. Un beau succès puisqu’il a été publié en 2003, refondu et réédité en 2011 ce qui n’est pas si fréquent dans les éditions professionnelles.

De son côté, il a planté en moi quelques germes qui s’épanouissent doucement. Des témoignages de vie très forts, des engagements humains, une manière d’être adossée à des valeurs républicaines fortes, une délicatesse exquise, un rire inimitable, un air dégingandé chic.  C’est lui qui m’a éclairée sur l’implication (le choc Le Pen au 2e tour des présidentielles) sur l’importance des architectures invisibles (de l’importance des mange-debouts pour structurer un espace), sur l’intelligence collective (de  l’organisation dans l’espace des groupes de travail), sur la photo, sur le partage, sur la fraternité possible, savoir penser sa vie et rester loyal à soi-même. Oser vivre sa sensibilité, oser aller de l’avant pour construire son chemin, partager le meilleur avec eux qu’on aime.

Pourquoi je parle de lui aujourd’hui ? C’est que je viens d’apprendre qu’il est parti hier. Dix ans de lutte contre un cancer qui n’a pas voulu lâcher les mâchoires qu’il avait plantées dans le corps de cet homme sensible et délicieusement humain. Il va me manquer, il va nous manquer, et pas que sur les routes de la Bresse.

***

« Avec sa disparition, une lumière s’est éteinte » disait ce midi son ami de quarante ans. « Maintenant c’est l’ombre et le silence. »

Quand il a déménagé rue des Bluets, en face de la maternité, il a dit avec son humour bien à lui, « c’est drôle je m’installe près d’une maternité alors que mon chemin me mènerait plutôt au Père Lachaise. »

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2 réflexions sur “Ecouter, partager & transmettre

  1. Pourquoi ne pas citer le livre et les auteurs ?
    Et puis je lis et je me dis: il ne faut pas attendre que les gens soient morts pour les louer, nous raconter avec eux. Tu le fais déjà mais lire ce matin ici produit sur moi cet effet. Parfois je me dis « si je le ou la perds, alors j’écrirai »
    Pourquoi ? Parce que l’aiguillon de la douleur ravive le besoin ultime de parler, de parler à la face du monde ? De cracher l’amer et travailler la matière ?

  2. Citer le livre ou ses auteurs, c’est comme étiqueter les fleurs, ou légender les photos ou les tableaux, c’est prendre le risque de déconnecter l’autre de sa partie sensible qui entre en résonance. J’avais déjà parlé de lui très furtivement là.
    Oui j’en suis comme toi à me dire pourquoi ne pas parler des vivants aussi même si je le fais déjà. Tiens tu vois un vivant dont j’avais parlé est mort la semaine dernière, je n’en ai rien dit.
    Peut être que la séparation, la mort rend l’essentiel de l’autre plus accessible, d’une vibration plus visible. Va savoir. J’aime bien ton image d’exploration de la matière avec les mots.

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