Violence ou pas violence ?

Samedi matin dans le bus. Derrière moi deux jeunes discutent âprement. Ils sont frère et sœur, ils reviennent de la place de la République où ils ont passé la nuit debout avant de se faire expulser. Ils parlent fort, ils parlent de ce qui leur tient à cœur et ne sont pas d’accord. Elle comprend les casseurs, comprend qu’à force de se faire taper dessus, ils répondent, elle comprend que la colère monte face aux CRS qui disent « je fais seulement mon boulot ». Elle connait des casseurs, elle ne les condamne pas. Elle cite Hannah Arendt. Elle dit qu’à un certain point il ne reste plus que cela pour être écouté et peut être entendu. Pour elle la violence est inévitable, peut-être même nécessaire.

Son frère tempête. La violence est inacceptable. Les casseurs pourrissent la Nuit Debout selon lui, la mette en danger, la rende inaudible auprès des médias, alimentent la recherche de sensationnel des médias. Les casseurs, il ne les comprend pas, ne les approuve pas, les condamne. Sa sœur est gênée par la montée du son, l’espace que son frère prend dans le bus samedi matin. Nous passons devant le palais de Justice. Clin d’œil. Le ton monte encore devant le Panthéon.

Je me rapproche d’eux pour leur dire combien je trouve leur débat intéressant, essentiel et nourrissant. Ils sourient ; mes cheveux blancs y sont sans doute pour quelque chose.  Je leur partage ce que je comprends de leur différend. Ils sont intelligents et j’ai envie de les aider à dépasser leur combat de j’ai raison, tu as tort, et leur permettre de profiter de leurs divergences de points de vue pour oser penser autrement puisqu’ils ont la chance d’être frère et sœur, qu’ils semblent prêts à aller ensemble loin dans le débat.

En les écoutant j’entendais des positions idéologiques, je suis pour, tu es contre, comme s’il ne s’agissait que de la question du moyen. J’ai partagé mon ressenti avec eux, la différence entre conflictualité et violence, et le fait que pour moi la violence entretenait le système alors que, me semblait-il, ce qui nous importe c’est que le système change. Et donc que notre responsabilité c’est d’arrêter de le nourrir parce qu’alors sans doute il pourrait s’affaiblir puis s’effondrer tout seul et nous laisser le temps de construire le monde d’après.

Je leur ai dit combien la situation chaotique actuelle me faisait penser au processus de création artistique. On commence tout feu tout flamme et puis on traverse un plateau éprouvant de désert, le sentiment de ne pas avancer, de stagner sans réussir la trouée décisive. Et parfois on rencontre aussi le chaos, le boueux, le lourd, le désespérant. On se met à douter. Je n’y arriverai jamais, c’est moche, c’est nul, cela ne vaut rien, cela n’en vaut pas la peine, plus la peine. C’est dans ce chaos là que c’est important de se souvenir pourquoi on est là, et de faire confiance au travail pas après pas. Ne pas lâcher oui s’il s’agit du travail de transformation. Non s’il s’agit des idéologies. Les idéologies nous empêchent de penser, parce qu’elles excluent, elles nous donnent certes l’élan premier mais nous laissent seuls ensuite avec nos mains, nos cœur, nos têtes et nos semblables pour penser et construire ensemble le monde d’après.

Et puis je leur ai parlé de la différence entre eux et les CRS quand ils s’affrontent, de la protection des CRS par leur rôle, de l’impossibilité quasi de les toucher en tant que personnes, et qu’il me semblait que justement la non-violence était un moyen plus sûr pour les rejoindre dans leur humanité, que je faisais l’hypothèse que pour eux devoir cerner une place occupée pacifiquement par des non violents pouvait engendrer des doutes, pas la violence.

J’ai senti que quelque chose en eux se déplaçait, ils se sont mis à parler de manière beaucoup plus apaisée, ils n’avaient jamais pensé à cela de cette façon m’ont-ils dit.

J’ai interrompu notre échange parce qu’en j’étais arrivée à destination, nous nous sommes dits au revoir et à bientôt sur la place ! Et je suis entrée dans un café en me disant que les nuiteurs allaient traverser un désert aride et que s’il n’existait pas des lieux non pas tant pour penser le monde, que pour penser le mouvement et par quoi les uns et les autres sont agis, la tâche allait être rudement difficile. Et je me suis demandé comment aider cela ? Comment aider à cette prise de recul et comment soutenir le processus de pensée ?

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3 réflexions sur “Violence ou pas violence ?

  1. tâche complexe mais essentiel de sortir de l’émotif pour revenir à la discussion. Il reste qu’il n’y a plus beaucoup d’humain dans les robots violents que sont les CRS. On voit en action la violence de l’État et je ne suis pas sur que la non-violence peut être une réponse et la violence n’est pas non plus une réponse… C’est l’absence de dialogue qui pousse à la violence.

  2. Très interessant, merci !
    Tu as ta place dans ce mouvement avec ton expérience des humains regroupés et agissant.
    Oui, intéressant. Profond. A ciel ouvert tout est là, debout et couché, de côté et branlant, sûr et fort, fragile et qui demande d’agir en pensée, de penser aux agir, d’être politiquement ensemble, très difficile. Un énorme challenge.
    Je me suis dit dernièrement que si je venais à une « Nuit Debout’ je n’aurais rien à dire. Je suis dépassée. Mais j’aurais à apprendre énormément.

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