Ecrire

COUV-Osons-la-fraternite-wJe me souviens de ma sidération le lendemain matin en découvrant les attentats de la nuit, de ma colère à l’annonce de la proclamation de l’état d’urgence, de ma colère lors de sa prolongation, de mon sentiment d’impuissance, de mon refus de céder à la peur. Les mots de Hölderlin m’ont souvent traversée, comment habiter poétiquement le monde ? J’ai lu beaucoup de poésie après les attentats de novembre. Il n’y a que dans cette lecture-là que je trouvais de la consistance, de la densité et du vivant.

Alors lorsque Christine Marsan nous a écrit début décembre pour nous proposer de rédiger un Manifeste qui démontre notre résistance à un État sécuritaire et qui se fasse l’écho de nos initiatives, c’est avec un poème que j’ai eu envie de contribuer, de faire ma part. Écrire pour ne pas devenir folle. Les premiers mots sont venus rapidement : Sont-ce tes pas dans l’effroi de ma nuit noire ? Sont-ce tes armes dans l’inacceptable des jours ? Est-ce ton ombre sur mes épaules éprouvées ? Est-ce ton feu dévorant la lumière des visages ? Et puis d’autres ont suivi, doucement, ils ont fait leur chemin en moi.

Ensuite il y a eu la découverte des textes des autres, la relecture, le travail pour ciseler les textes, la construction d’une cohérence entre des textes avec des focales très différentes, le choix de l’ordre, le choix du titre, de l’image de couverture, la confection des mini bios avec les auteurs. Des moments intenses. La folle excitation du manuscrit terminé et envoyé à l’éditeur ; la découverte puis la relecture de l’épreuve. Le fou rire des coquilles oubliées que le correcteur a impitoyablement traquées (mais il en reste quelques unes ô rage ô désespoir). La longue attente silencieuse et confiante. L’émerveillement ensuite de tenir l’objet dans les mains. Devoir tenir le secret encore un peu jusqu’au moment de sa sortie d’abord au forum Terre du ciel (oser la fraternité) puis en juin en librairie. Lorsque le livre parait et sa vie ne nous appartient plus :

Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète

Il en est d’un livre comme de toute œuvre de création, c’est un incroyable travail d’équipe qui associe une somme impressionnante d’acteurs : les initiateurs, les auteurs, la famille des auteurs parfois, leurs assistant.e.s, les coordinatrices, les relecteurs, l’éditeur, son assistante, le graphiste, le correcteur, l’illustrateur, le monteur de la couverture, le marchand de papier, d’encre, l’imprimeur, le façonneur, l’équipe de l’imprimerie, l’attachée de presse, le diffuseur, les libraires, les journalistes, les blogueurs, Internet… et les lecteurs. Tu te rends compte de cette incroyable assemblée nécessaire pour faire un livre ! de tout le temps qu’il faut ! Et cette joie d’avoir été l’un des maillons qui ont transformé une idée en un livre.

Alors maintenant le temps des lecteurs et des lectrices est venu. Ce sont eux qui vont par leur lecture recréer les œuvres, se laisser déplacer par les textes et laisser germer en eux peut être quelque chose de neuf. C’est quand tu arrives au bout de la lecture que le livre peut poursuivre son travail au noir dans la lenteur et le silence. Autant de lecteurs, autant de lectures, autant de fruits inconnus.

L’urgence c’est de continuer de tisser et retisser ensemble un peu de ce lien si essentiel qui nous garde humains et qui se nomme fraternité, cette amitié fraternelle dont je parlais dans le précédent billet

Publicités

3 réflexions sur “Ecrire

  1. Bravo, merci Frédérique pour cet article. J’aime beaucoup tes mots, la sensibilité que je connais de toi, ce regard vif sur le monde et la mise en sens que tu construis en reprenant le fil de histoire, ce qui a mis en mouvement un ensemble de personnes dont toi. Encore encore !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s