Zébrures

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Je te l’ai peut être déjà raconté, un matin d’hiver, je croise une femme en haut des marches que j’arpente tous les matins. Ce matin comme tous les matins d’hiver elle est là, emmitouflée sous des couches de vêtement. Parfois je lui donne quelque chose à manger, parfois quelques sous, souvent juste des mots. Et puis ce matin-là je me suis arrêtée un peu plus longtemps. Je lui ai demandé de quoi elle avait le plus besoin. Elle m’a regardée, surprise et m’a demandé de répéter, alors j’ai changé ma phrase et je lui ai demandé qu’est-ce qui vous manque le plus là, qu’est-ce qui vous serait le plus utile. Son visage s’est éclairé et elle m’a dit : un pantalon chaud. D’accord je lui réponds. Vous faites quelle taille ? Elle me regarde comme si je lui avais parlé tibétain. Quoi ? Quelle taille pour le pantalon ? Elle éclate de rire. Ah la taille du pantalon ? facile ! Elle ouvre les bras, tourne sur elle-même et me dit : Voilà tu as vu, maintenant tu sais !

A l’intérieur de moi quelque chose a fait glong. Entre surprise et sidération. La simplicité de sa réponse venait attaquer la falaise de mes questions. A chaque fois que je me demandais quelle taille elle pouvait bien faire, je la revoyais virevoltant devant moi sous ses couches de vêtements. J’avais peur de me tromper, peur de prendre trop petit, trop grand, de lui faire injure. Tout se bousculait en moi pour me mettre dans d’incroyables empêchements alors que tout ce qu’elle demandait, elle, c’était un vêtement chaud pour moins subir la morsure du froid. Et elle s’en fichait si c’était sa taille ou non, cela pouvait changer selon les couches déjà portées. Elle me parlait d’un monde inconnu, celui du présent, du maintenant, du avoir chaud là, tout de suite.

L’autre matin, celui du café suspendu, cela a refait glong.  Glong quand il m’a demandé de l’aide pour un café, glong quand je l’ai vu rassembler ses sacs, glong quand j’ai senti son odeur, glong quand j’ai senti l’hostilité des serveurs du café, glong quand j’ai senti son malaise à lui dans ce lieu. Il me faisait penser à ces chats errants qui font tout pour se faire oublier, devenir transparents invisibles, indétectables. Nous étions seuls dans le café, l’heure était matinale, et il a passé un long moment à chercher où poser ses sacs. Où les poser pour ne pas gêner le passage. Où les poser pour ne pas les perdre de vue. Où les poser pour qu’on les oublie parce que plus tout ces sacs disent où il vit. J’ai compris qu’il ne pouvait pas baisser la garde, jamais, même avec moi, même le temps d’un café. Non pas que je sois dangereuse, je pense qu’il a développé un flair suffisant pour sentir les gens de l’intérieur, et savoir que non ; mais il devait rester vigilant parce que dans mon inconscience je pouvais le mettre en danger. Et peut être l’ai-je fait en rentrant dans le café plutôt qu’en restant dehors. Longtemps après je me suis demandé si ce café offert dans ce lieu où il n’était pas bienvenu  n’était pas en fait une violence de plus que je lui faisais. Et cette somme de violences minuscules, quotidiennes, et bien je crois qu’elle fait vieillir vite, très vite, parce que tu ne peux jamais vraiment te poser et te reposer.

Et quand je suis dans ma grotte perchée sur la colline, que je regarde les mésanges venir dévorer les graines de tournesol que je leur donne, les pigeons essayer tous les stratagèmes possibles pour atteindre ces graines, je pense à lui. Je me dis que nous vivons très différemment, et en même temps nous avons peut être cela en commun, une déchirure dans la journée, pouvoir regarder les oiseaux voler dans le ciel, sans bagage physique ou psychique pour les alourdir. S’émerveiller. Pouvoir nous réjouir d’être des humains en vie.

Et je me dis aussi, tu as raison Laure, que c’est bien difficile parfois de rejoindre l’autre, juste le rejoindre quand on partage « seulement » notre humanité. Cela nous permet quoi ?

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Une réflexion sur “Zébrures

  1. Emouvant.
    Par contre je ne te rejoins pas totalement sur les dernières phrases. Le mot  » réjouir » peut être. Mais c’est à eux de dire ce qui les réjouit, que nous reste-t-il en commun dans ce quotidien qui est pour eux une galère perpétuelle, une souffrance sans fin. Et c’est par les tout petits bouts que l’essentiel se joue, comme tu le dis : un pantalon chaud et la question de « la taille » devenue dérisoire, hors cadre. Et par ce café dans un lieu qui n’accueille pas, un endroit facile pour toi et heurtant pour lui.

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