Livres sans ivresse

Paris. A deux jours d’intervalle, en visite dans des librairies, je suis chassée par le son, vociférations presque, d’un homme. Bien campé sur ses jambes, tel un acteur sur scène, il récite les ventes de tel ou tel livre, rappelle le score de vente de la librairie, raconte les livres comme des scénarios. 100% sur le storytelling, rien sur l’écriture, la langue, la recherche de l’auteur. Son objectif : prendre les commandes ; du mois ? du trimestre ? du semestre ? Les livres comme objet de grande consommation. Sa voix remplissait tout l’espace de la librairie. Merchandising et résumés tapageurs. Malaise et découragement en sortant les mains vides.

Prague. Paradis des librairies. Les tchèques ont la réputation comme les Allemands d’être de très gros lecteurs. Le salon du livre de Prague n’a d’ailleurs rien à envie à celui de Paris : en 2017 44 000 visiteurs (pour un pays de 10,5 millions d’habitants), 638 auteurs participants représentants 27 pays, 396 éditeurs issus de 31 pays. Grosse programmation de débats, d’événements, participation de classes, etc. Cette année il se tiendra du 10 au 13 mai, le pays d’honneur est Israël et le thème les Comics. Choc dans une des plus grosses librairies de Prague de retrouver beaucoup de couvertures de livres connus : livres sur le Hygge, livres de coloriage à gogo, best sellers de cuisine (Jamie Oliver, Yotam Ottolenghi…), et les monstres sacrés internationaux, vaches à lait des librairies sans doute : Dan Brown, Carlos Ruiz Zafón, J. K. Rowlings, Elena Ferrante. Au rayon « officiel » des Best sellers, 100% d’auteurs tchèques et des couvertures de livres bien différentes des nôtres. Très peu de livres brochés, pas de poches ou presque, une multitude de formats. Mondialisation du marché du livre d’un côté, offre très locale d’autre part. Tiens combien d’auteurs de langue tchèques connais-tu ? ou as-tu lu ? Tu risques de répondre Kafka ou Kundera – le premier écrivait en allemand, et le second écrit maintenant en français – et Vaclav Havel, voire peut-être Jaroslav Seifert – journaliste et poète, prix Nobel de littérature en 1984.

Mon panthéon personnel est composé de Karel Čapek (inventeur du mot robot et auteur du délicieux L’année du jardinier), Bohumil Hrabal (un monde complètement à part et jubilatoire et inclassable), Květa Legátová (La belle de Joza) et les histoires de Krtek la petite taupe (une série TV au départ).

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Aneigissage

Paris est recouvert ce matin d’un épais vêtement blanc moelleux, scintillant et léger. 15 centimètres, pas loin, recouvrent la couvertine du balcon. Imposante barrière naturelle. Les mésanges après quelques hésitations, se sont posées le plus naturellement pour aller à la mangeoire au toit blanc. A peine une trace à la surface de la neige tant elles sont légères. J’ai nettoyé leurs perchoirs de la neige pour qu’elles puissent s’installer et déchiqueter les graines de tournesol.

Les pigeons ont fait quelques mouvements d’approche mais sont restés prudemment à distance. Ils sont installés en dortoir sur les rebords de trois fenêtres de l’immeuble d’en face, le plus protégé des vents, et dont les couvertines sont restées immaculées. Peut être y fait-il aussi plus chaud. Les deux pigeons plus familiers, Joli cœur et sa nouvelle compagne, se sont posés pour voir de plus près. La neige les accueille dans une jolie corbeille. Ils flottent à la surface de la neige, comme un canard sur l’eau, comme une poule qui couve, les plumes légèrement ébouriffées. J’imagine leurs pattes profondément enfoncées, je ne les vois pas. Ils ne semblent pas gênés du tout. Toutefois ils ne prennent pas le risque d’un aneigissage au sol….

Nom patronymique

La conscience du nom m’est venue à l’école. Année après année, je détestais ce moment de la rentrée où il fallait remplir la fiche de renseignements pour les enseignants. Je ne comprenais pas pourquoi cette fiche ne pouvait pas glisser simplement comme nous d’une classe à la suivante et n’être refaite qu’en cas de changements. Je maudissais mes parents pour la longueur de mon prénom et enviais secrètement mes copines au prénom court. Je rêvais de m’appeler Anne. Nom de famille ? Pourquoi mon nom définirait-il ma famille quand, dans ma parentèle, il y a bien plus de personnes avec un autre nom qu’avec le mien. Alors de quoi témoigne-t-il ? Le nom du père. Seulement le nom du père comme le dit son étymologie. Est-ce que je suis plus d’une lignée que d’une autre ?

Enfant, je me souviens qu’on disait de mon nom que c’était celui d’un enfant trouvé. Un prénom pour patronyme. Père défaillant et disqualifié d’emblée par le nom même qu’il transmet. Alors j’avais cinq prénoms, les quatre officiels de mon état civil, plus ce petit dernier un peu obscur, un peu douteux. Un nom qu’on ne brandit pas haut et fort, avec fierté. Un nom qui invite à tenir un rang modeste. Un nom pourtant déjà présent dans nos vies quotidiennes, au cul de certaines voitures. J’aurais préféré m’appeler Simca comme nos premières voitures. Cela claquait bien tandis que mon nom, sitôt énoncé, avait une saveur de renoncement, d’effacement. Un nom toujours mal orthographié, bien français avec ses consonnes que ne prononcent que les étrangers donnant soudain au nom un relief singulier. Comme si ces lettres habituellement muettes pouvaient recéler un trésor. A défaut de me faire un nom, je pourrais toujours me faire un prénom.

Côté maternel, c’était plus patriotique mais le nom s’est éteint faute de descendance masculine. Seules ma mère et ses sœurs le portent encore au regard de l’État français, puisque les lois de notre pays nous donnent, en nom d’usage seulement, celui de notre époux, comme si nous ne pouvions jamais tout à fait appartenir à une autre famille que celle du père.

Je me suis mariée, prénoms identiques, patronymes différents. Me voilà de nouveau confrontée au nom. Puisque je ne peux plus me distinguer par mon prénom, comment trouver et prendre ma place ? J’ai glissé les deux noms sur le plomb du typographe, alliance cette fois d’un prénom et d’un métier courant. A un prénom très long, j’ai donc pris le luxe d’ajouter un nom encore plus long qui déborde joyeusement des cases des formulaires. Cela me réjouit de ne pas rentrer aisément dans les cases prévues à cet effet. Je suis surprise en revanche du nombre de personnes qui décident impunément de ne retenir que l’un des deux noms pour me désigner. Non je refuse la scission. J’ai deux noms et j’entends qu’ils figurent tous les deux. Apparaît alors dans ma vie professionnelle un curieux sigle. Je deviens FRB, fusion extrême, acronyme facile et rapide à écrire. Intimidant à prononcer sauf pour ceux qui jonglent aisément avec les consonnes liquides :  Strč prst skrz krk !

La peinture et l’écriture m’ont doucettement poussée vers d’autres vêtements sonores. Ceux de l’état civil ne me convenaient pas. Besoin de tisser une autre identité, choisie par moi seule, avec une sonorité douce, aux origines amérindiennes. Une langue très descriptive, loin des concepts et de la pensée. Une langue qui chante la nature et son observation. La langue de l’enfance. Pali Malom : enfin heureuse, en paix. Et je prends tout à coup conscience que la racine de paix de mon prénom (Fried en allemand) s’est malicieusement invitée dans cette nouvelle identité, comme un ADN immuable.