Nom patronymique

La conscience du nom m’est venue à l’école. Année après année, je détestais ce moment de la rentrée où il fallait remplir la fiche de renseignements pour les enseignants. Je ne comprenais pas pourquoi cette fiche ne pouvait pas glisser simplement comme nous d’une classe à la suivante et n’être refaite qu’en cas de changements. Je maudissais mes parents pour la longueur de mon prénom et enviais secrètement mes copines au prénom court. Je rêvais de m’appeler Anne. Nom de famille ? Pourquoi mon nom définirait-il ma famille quand, dans ma parentèle, il y a bien plus de personnes avec un autre nom qu’avec le mien. Alors de quoi témoigne-t-il ? Le nom du père. Seulement le nom du père comme le dit son étymologie. Est-ce que je suis plus d’une lignée que d’une autre ?

Enfant, je me souviens qu’on disait de mon nom que c’était celui d’un enfant trouvé. Un prénom pour patronyme. Père défaillant et disqualifié d’emblée par le nom même qu’il transmet. Alors j’avais cinq prénoms, les quatre officiels de mon état civil, plus ce petit dernier un peu obscur, un peu douteux. Un nom qu’on ne brandit pas haut et fort, avec fierté. Un nom qui invite à tenir un rang modeste. Un nom pourtant déjà présent dans nos vies quotidiennes, au cul de certaines voitures. J’aurais préféré m’appeler Simca comme nos premières voitures. Cela claquait bien tandis que mon nom, sitôt énoncé, avait une saveur de renoncement, d’effacement. Un nom toujours mal orthographié, bien français avec ses consonnes que ne prononcent que les étrangers donnant soudain au nom un relief singulier. Comme si ces lettres habituellement muettes pouvaient recéler un trésor. A défaut de me faire un nom, je pourrais toujours me faire un prénom.

Côté maternel, c’était plus patriotique mais le nom s’est éteint faute de descendance masculine. Seules ma mère et ses sœurs le portent encore au regard de l’État français, puisque les lois de notre pays nous donnent, en nom d’usage seulement, celui de notre époux, comme si nous ne pouvions jamais tout à fait appartenir à une autre famille que celle du père.

Je me suis mariée, prénoms identiques, patronymes différents. Me voilà de nouveau confrontée au nom. Puisque je ne peux plus me distinguer par mon prénom, comment trouver et prendre ma place ? J’ai glissé les deux noms sur le plomb du typographe, alliance cette fois d’un prénom et d’un métier courant. A un prénom très long, j’ai donc pris le luxe d’ajouter un nom encore plus long qui déborde joyeusement des cases des formulaires. Cela me réjouit de ne pas rentrer aisément dans les cases prévues à cet effet. Je suis surprise en revanche du nombre de personnes qui décident impunément de ne retenir que l’un des deux noms pour me désigner. Non je refuse la scission. J’ai deux noms et j’entends qu’ils figurent tous les deux. Apparaît alors dans ma vie professionnelle un curieux sigle. Je deviens FRB, fusion extrême, acronyme facile et rapide à écrire. Intimidant à prononcer sauf pour ceux qui jonglent aisément avec les consonnes liquides :  Strč prst skrz krk !

La peinture et l’écriture m’ont doucettement poussée vers d’autres vêtements sonores. Ceux de l’état civil ne me convenaient pas. Besoin de tisser une autre identité, choisie par moi seule, avec une sonorité douce, aux origines amérindiennes. Une langue très descriptive, loin des concepts et de la pensée. Une langue qui chante la nature et son observation. La langue de l’enfance. Pali Malom : enfin heureuse, en paix. Et je prends tout à coup conscience que la racine de paix de mon prénom (Fried en allemand) s’est malicieusement invitée dans cette nouvelle identité, comme un ADN immuable.

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6 réflexions sur “Nom patronymique

  1. Super
    Finalement, ce thème que JMD nous propose est intéressant, curieux et passionnant, un peu voyeur, j’aime.
    J’ai écrit un texte, il faut que je le revois un peu.

    Celui ci dans Scribulations ??

  2. Ah ah! Je ris des pensées communes que j’ai avec toi. Ça fait un moment que je réfléchis à ce nom non de nom. D’où mon Point d’ailleurs!
    J’aime ton texte !

  3. oui j’aime très fort ton texte… (…) et je prendrai le temps d’y répondre vraiment quand je serai plus en forme

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