Bastille la corneille

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La journée se termine, je sors d’un rendez-vous et consulte le fil de Face de bouc. V. cherche de l’aide pour une corneille à Bastille depuis le milieu d’après-midi. Je lui envoie un message pour savoir si c’est toujours d’actualité, je suis tout près, je peux passer. Elle me rappelle de suite et m’explique la situation : une corneille juvénile est au sol, depuis quelques jours, nourrie par ses parents dans un environnement pas très favorable pour qu’elle puisse rester là. V. a besoin d’une photo pour évaluer l’âge de ce jeune et décider quoi faire. En chemin elle me donne plus de détails sur le lieu, sur les corneilles, sur comment attraper un corvidé etc. En route je fais les poubelles pour trouver un carton. Victoire ma quête est fructueuse Gare de Lyon. Sur place, je suis accueillie comme le messie salvateur même si quelques personnes ont très peur que je sois là pour tuer l’oiseau. Un homme m’accompagne jusqu’à la courette où est installée le jeune d’un beau noir qui semble respirer la santé. Pas de parents à l’horizon. Je fais connaissance avec ce monsieur qui semble très préoccupé par l’oiseau, très en défense. J’évalue les lieux et les modalités de protection vis à vis des parents qui ne manqueront pas de faire un piqué sur moi si je tente de voler leur gros bébé. En voyant le juvénile, je ris intérieurement, mon carton était idéal pour un pigeonneau mais ridicule pour une corneille. Je demande au chevalier servant de la corneille s’il peut me trouver un carton plus grand. Pendant ce temps-là je papote avec les gens qui passent ; l’oiseau me regarde bien dans les yeux. Avec l’intensité d’un videur de boite de nuit pour être sur de ne pas oublier mon visage.

Je n’ai guère d’expérience avec les oiseaux, j’ai dû attraper au sol deux merles, un pigeon, deux pigeonneaux, deux oisillons chardonnerets, un martinet (lui il est vraiment laissé volontairement attraper c’était impressionnant) au bureau et des canards à la campagne. Après j’ai aussi ramassé et mis à l’abri des oiseaux groggy par le choc avec une vitre : grives, merles, mésanges, pic-épeiche. Et l’an dernier je me suis laissée apprivoiser par une pigeonne handicapée, Rosita 🙂

Je rappelle V. Il est clair que l’idéal serait de laisser l’oiseau là. Il est nourri par les parents. Il vole assez pour se percher sur un vélo mais pas assez pour rejoindre ses parents sur leur arbre élancé. A défaut ce serait bien de pouvoir le garder là dans une pièce au calme et continuer à le nourrir jusqu’à ce qu’il vole, ce qui est sans doute l’affaire de deux ou trois jours et le libérer sur place. Oui mais voilà cet endroit accueille du public de tous âges et les piqués des parents font peur à tout le monde. Et les salariés du lieu ne sont pas là assez longtemps pour nourrir l’ado.

Je dis à V. que les parents ne sont pas en garde rapprochée et que j’ai un carton, alors elle me dit de ne pas hésiter. J’ai des lunettes, une casquette, je suis parée pour les vols d’intimidation éventuels. Je ne suis pas très rassurée mais je sais qu’il fait que j’agisse de manière déterminée et rapide. Je me rapproche de l’oiseau perché sur le vélo et referme mes mains sur lui. Il proteste et se débat un peu en croassant. Je fais demi tour et file vers le carton. Trop tard, je sens arriver derrière moi une masse qui passe en rase motte au dessus de ma tête sans me faire mal mais en croassant vivement. Hop j’enferme le jeune. L’adulte se pose tout près de moi et continue son intimidation. Qu’il est gros ! Moi qui avais trouvé Bastille beau bébé joufflu, un petit pigeon quoi, je découvre avec stupeur qu’il est vraiment plus petit que l’adulte, et d’un noir moins profond. Mais beaucoup plus petit. Le tiers peut être de la taille de l’adulte qui me semble immense en comparaison.

L’adulte ne renonce pas. Ailes semi-déployées faisant un bruit d’enfer, il s’efforce de me faire quitter les lieux. Je le repousse doucement à trois reprises. Il finit par accepter de reculer non sans montrer sa franche désapprobation. Dans le carton le bébé s’est tu. L’adulte se perche sur le vélo et commence une attaque en règle. Tout y passe la sonnette, les câbles, les poignées, la selle. Personne ne songe à le chasser de là. Il a les nerfs… et le cœur brisé, il est très très très fâché. A aucun moment pourtant il ne se montre menaçant ou dangereux pour les autres humains qui sont là à présent, attirés par le bruit et l’agitation. Je remercie tout le monde et je pars avec Bastille dans un carton un peu trop grand. Je l’entends glisser. J’appréhende un peu de me faire repérer par les parents dans la rue alors je modifie ma tenue vestimentaire. J’enlève casquette et foulard coloré. Et je demande mentalement à Bastille de rester silencieux. Ce qu’il fera. Certains humains ne sont pas ravis que j’emporte l’oiseau, il y a celui qui dit qu’il faut le laisser aux parents, il y a celle qui me dit mais si vous l’emmenez je lui ai fait un nid pour rien, etc, etc. C’est stupéfiant comment le « care » vient réveiller chez chacun une figure parentale singulière.

Dans le métro il tremble comme une feuille, comme mes chats dans leur caisse de transport. Je pose le carton dans le salon et je file lui acheter de quoi manger, du steak haché à bien humidifier avant de lui en proposer, juste pour ce soir. Je l’installe dans une caisse de transport, la porte ouvrant sur la fenêtre d’où il peut voir et entendre les oiseaux du dehors. Je lui pose des boulettes à manger et je le laisse tranquille. Il va bientôt faire nuit, il ne mangera plus quand il fait sombre. Et vu ce qui tombe comme eau dehors je me dis qu’il est bien là au chaud et au sec. Il est couché dans la caisse sur la taie en flanelle de coton douce et chaude, et sans fils qui dépassent à tirer. La fenêtre est ouverte, l’air frais et les chants d’oiseaux peuvent le rejoindre.

A six heures du matin, la colonie de corneilles dehors me réveille de ses chants. Et puis j’entends une voix fluette dans la pièce à côté. C’est Bastille qui appelle doucement. Quand les corneilles seront parties, il appellera beaucoup plus fort et vigoureusement. Il est bien réveillé ce matin, l’oeil alerte, fait les 100 pas dans sa cage. Quelle profondeur dans le regard de ces oiseaux. Je lui repropose des boulettes de viande à la main, il s’éloigne le plus possible de ma main et garde le bec bien clos. Alors j’essaie à la cuiller, il ne va même pas voir. C’est frustrant de vouloir nourrir et ne pas réussir à trouver la bonne façon. Je n’ose pas y aller franchement à la main comme V me l’a expliqué. Je n’arrive pas à vaincre mon appréhension. Alors je pense aux baguettes, et là miracle il ouvre le bec timidement d’abord puis franchement non sans répandre un peu partout de nourriture autour de lui. Il mange de bon appétit sa ration et se désintéresse aussi vite de la nourriture quand il a son content. Difficile aussi pour limiter l’imprégnation, de ne pas parler à l’oiseau, cela demande une vraie discipline. Une fois rassasié, il n’a qu’une envie : sortir de là, et c’est d’ailleurs nécessaire pour qu’il s’entraîne à voler. A nouveau il se réfugie le plus loin possible de moi et je vois bien qu’il cherche un endroit où se percher. Il n’est pas content d’être à plat.

Quelques heures plus tard c’est le temps du départ, j’ouvre la caisse pour le transférer dans un carton, direction le CEDAF. C’est quand je l’attrape qu’il ouvre son bec le plus grand. Paradoxe. Il n’essaie pas de me piquer la main. Il n’a eu aucun comportement agressif à mon égard. Juste de la méfiance normale. J’ai trouvé ce matin un carton plus adapté à sa taille pour ne pas trop le bringuebaler. J’hésite à mettre des copeaux de chanvre pour augmenter le confort. Et nous voilà reparti tous les deux pour 45 minutes de métro. Que c’est bruyant ces engins ! Il est sage comme une image, beaucoup plus calme que dans le carton d’hier soir. L’école vétérinaire c’est immense. Je trouve non sans mal la porte du CEDAF. Nous sommes quatre avec un oiseau, deux juvéniles, deux adultes. Je remplis le document d’admission et hop, je confie Bastille à la vétérinaire qui arrive à point nommé. La pièce assez grande est remplies de « cages » adaptés pour les animaux. Il y a les caisses de transport chient chat qui conviennent pour la majorité des animaux. Des cages spéciales pour les fouines. Des boites spéciales pour les chauve souris. Des box vitrés pour les cervidés uniquement. C’est impressionnant la diversité des animaux qui passent par ce lieu. Insoupçonnable.

De retour à la maison je n’entends plus que deux chants d’oiseaux : les merles et leur mélopée incroyable et les discussions de corneille. Je ne comprends rien à ce qu’elles se disent mais j’entends bien toutes les variations notamment d’intensité et d’accentuation. Et quand je ferme les yeux je vois Bastille au sol et ses beaux yeux noirs, le bec grand ouvert pour manger.

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Déjà vu

stantoine

Je sors sur un nuage de cette exposition sur les parfums. Mille flagrances décomposées délicieuses. Des poudriers incroyables. Du féminin, du sensuel, du parfumé. Le cerveau reptilien est à la fête. Je sors rejoindre une amie. Je la trouve en discussion avec un homme, ou plutôt hélée par un homme, une gestuelle de séducteur gentil un peu lourdaud. Une voix particulière qui timbre, vaguement familière. Ce n’est pas de la drague, c’est plus de la séduction, une attente d’un retour différent, d’un regard différent. Nous nous mettons en route et il nous emboîte le pas. Il parle haut, il parle fort, ne semble guère attendre de réponses à ses questions. Il fait la conversation tout seul. Et puis il commente nos chaussures pour tenter de deviner ce que nous faisons là à Saint Antoine L’abbaye. Quel genre de touristes du mois de mai nous sommes. J’ai des chaussures plus randonneuses que celles de mon amie, il en conclut que je suis une marcheuse plus sérieuse. Je tourne la tête en souriant, s’il savait, et croise son regard. Je suis étonnée je m’attendais à une face rubiconde un peu alcoolisée. Il a bu, c’est certain (et il le dira lui même quelques pas plus loin) mais il n’est pas saoul. Son agitation vient d’ailleurs. Elle lui donne des yeux brillants comme des diamants et intenses. D’une intensité chimique, trafiquée, exagérée. Et en même temps, il est complètement présent, il nous regarde vraiment comme des personnes, pas des objets. Il a un physique assez particulier, dégingandé, lui aussi vaguement familier. Quel étrange étranger. Mon amie qui sait rabrouer quand elle est importunée ne dit rien, elle est plutôt souriante même. Et cela m’intrigue aussi. Elle l’a reconnu, pas moi et c’est très bien ainsi.

Il vient de finir un tournage, il est allé boire un coup et il est sorti encore costumé du bistrot. Il y a de l’affairement autour de lui mais à distance. L’équipe Costumes aimerait bien récupérer sa tenue. Le chauffeur aimerait savoir quand il aura besoin de lui. L’assistante de production aimerait qu’il regagne la chambre d’hôte où il loge. Des fans aimeraient bien un autographe, d’autres aimeraient un selfie avec lui. Et lui qu’aimerait-il ? Il reste avec nous, aveugle aux sollicitations externes, comme si nous lui servions de rempart. Sa voix s’est un tout petit peu adoucie, il a calé son rythme sur le nôtre plus tranquille. Nous bavardons du tournage, du film, de son rôle, de son amie la réalisatrice, de tout, de rien et nous nous quittons sur l’importance d’avoir de la joie et du plaisir dans son travail malgré tout. Nous nous séparons à la croisée des chemins, il n’a pas fait trois pas hors de notre cercle qu’il est rattrapé, hélé, houspillé. Curieuse rencontre et curieuse vie que la sienne.