Olga Tokarczuk, Dieu etc.

Avant d’apprendre qu’elle était lauréate du prix Nobel de littérature 2018, je ne savais rien d’elle, pas même qu’elle écrivait. Certes je connais très mal la littérature d’Europe centrale, mal, pour ne pas dire pas, mais ce n’est pas suffisant quand même !  Le prix Nobel de littérature, selon Wikipédia, récompense annuellement, depuis 1901, un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité grâce à une œuvre littéraire qui, selon le testament du chimiste suédois Alfred Nobel, « a fait la preuve d’un puissant idéal ».

Et pourtant, je ne suis pas capable de te citer dans l’ordre ne serait-ce que les 5 derniers. Parfois je me sens stupide de ne pas connaitre ces auteurs reconnus par ce prix prestigieux. Je me demande comment j’ai pu passer à côté. Comment personne ne m’en a parlé avec des étoiles dans les yeux, comment jamais mes mains ne se sont posées sur l’un de ces livres, dans une bibliothèque ou chez un libraire. Caprices et aléas de la vie. Ainsi

  • 2015 : Svetlana Aleksievitch Biélorussie, écrit en russe
  • 2016 : Bob Dylan États-Unis
  • 2017 : Kazuo Ishiguro Royaume-Uni, né au Japon, écrit en anglais
  • 2018 : Olga Tokarczuk Pologne (prix attribué en 2019)
  • 2019 : Peter Handke Autriche

Tous les ans, depuis maintenant quelques temps, j’essaie un livre ou deux de ces écrivains couronnés, pas toujours avec succès. Parfois je n’arrive pas à rentrer dans le livre, je m’y ennuie ou cela me rebute. C’est donc sans aucune intention particulière que j’ai commandé deux livres d’Olga Tokarczuk chez mon libraire. Pourquoi elle plutôt que Peter Handtke ? Et bien lui je le connais un peu, j’en ai lu un peu. Je relirai. Et comment j’ai choisi ? Et bien j’ai pris les deux titres disponibles, aussi simple que cela. Faire confiance au présent.

Olga Tokarczuk est née en 1962, nous sommes pleinement contemporaines, dans une région de la Pologne d’aujourd’hui dont les frontières ont bougé, elle a été polonaise, puis allemande puis russe, puis polonaise à nouveau. Si tu veux savoir combien l’histoire de la Pologne est difficile, elle l’explique là : (https://www.youtube.com/watch?v=P7GRC8xfE9A)

Pour moi qui suis en questionnement sur s’enraciner et se sentir avoir un chez soi, c’était l’auteure idéale à découvrir.

Tokarczuk elle-même se décrit comme une personne sans histoire fixe: « Je ne possède pas en propre de biographie bien claire, que je pourrais raconter de façon intéressante. Je suis composée de ces personnages que j’ai sortis de ma tête, que j’ai inventés. Je suis composée d’eux tous, j’ai une biographie à plusieurs trames, énorme« , explique l’écrivaine dans une interview pour l’Institut du livre polonais. (https://www.livreshebdo.fr/article/olga-tokarczuk-prix-nobel-de-litterature-2018)

Elle a écrit huit romans, deux livres de nouvelles, reçu de nombreux prix, en Pologne et ailleurs, ses livres ont été adaptés au théâtre, au cinéma, sont traduits dans plus de vingt-cinq langues. Vraiment comment ai-je pu ne pas entendre parler d’elle ? Dans notre bruyante société du spectacle je crois que je deviens sourde. Ma sensibilité s’émousse.

En 2018 elle a reçu le Man Booker International Prize (celui-là je connais), deux fois le prix Nike (polonais, prix décerné chaque année depuis 1997 au meilleur livre polonais de l’année), le prix Transfuge et le prix Jan Michalski qui récompense chaque année une œuvre de la littérature mondiale (et 44 000 euros au passage). Le Nobel fait un peu voiture-balais après un tel palmarès ! Cela n’a plus rien d’un scoop, sinon qu’il est annoncé avec un an de décalage à cause du scandale de l’an dernier. Revenons à Olga.

Son pedigree dit qu’elle est diplômée en psychologie de l’université de Varsovie. Elle a exercé comme psychothérapeute, très influencée par Carl Jung – un 2e point commun entre nous. Elle a publié un recueil de poésie avant de se lancer dans la prose. C’est une femme de gauche, féministe, végétarienne, pro européenne, défenseuse du droit des minorités. Elle a reçu le prix germano-polonais initié en 1991 sous le traité germano-polonais et qui récompense les personnes qui ont accompli quelque chose de spécial pour la compréhension mutuelle et la réconciliation entre les deux peuples et nations. C’est une activiste qui n’est pas du tout au goût du gouvernement conservateur polonais. D’ailleurs l’annonce officielle du prix Nobel en Pologne a d’abord été anonyme, « à une polonaise », avant de livrer quelques minutes plus tard son nom (source : wiki en français).

Olga Tokarczuk adore le voyage, en avion, en train, en bus. Elle adore le mouvement (https://www.youtube.com/watch?v=0o_clmBrpQs). Et son monde est en mouvement, sans guère de points fixes. Dans ce premier livre que j’ai découvert Dieu, le temps, les hommes et les anges ( « Prawiek i inne czasy » en polonais) publié en 1996 en Pologne et en 1998 en France, il est question d’un petit village, Antan, situé au milieu de l’univers. Le livre commence au début du siècle et s’étale sur trois générations, jusqu’aux années 60. Un village qui est une quintessence de la Pologne. Un roman écrit comme un conte qui dit l’essentiel des passions humaines. La vie quotidienne brutalement trouée par la guerre, puis le retour de la paix avec un nouvel ordre des choses, et de nouvelles questions. L’arrivée de la société de consommation, l’attrait des villes, la mode… Le rationnel se même à l’irrationnel, les règnes animaux, végétaux, humains tissent ensemble un univers commun tantôt étrange, féerique, effrayant, joyeux, turpide, poétique, fou, désolant, incompréhensible parfois. L’auteure casse les frontières et les codes, chaque chapitre très court livre un bout de l’Histoire, intitulé « le temps de … » vu par les yeux ou la vie d’un des protagoniste, humain ou non-humain, féminin, masculin, animé, inanimé. Elle ausculte notre condition humaine à hauteur d’homme, parfois de bête.

L’existence de chacun de nous est ponctuée par le temps : le temps de naître, le temps de grandir, le temps de désirer, le temps d’aimer, le temps de créer, le temps de souffrir et de mourir. Le temps de manger. On boit et on mange beaucoup dans cet opus. Les petites histoires de chacun se transforment peu à peu en contes, en archétypes, dévoilant de fragiles instants de vérité.

Les femmes ont une place singulière. Ce sont les gardiennes du vivant de bout en bout du livre, elles tiennent un rôle central dans le lien entre les personnes, dans la manière de faire monde, de s’accommoder des différences et des aléas de la vie. « D’une manière générale, il nous faudrait que des filles. Si toutes les bonnes femmes se mettaient d’accord pour n’accoucher que de filles, il y aurait la paix dans le monde« .

La plume d’Olga Tokarczuk est légère, délicate, précise, fraîche, originale, faussement simple. « Isidore regarda une nouvelle fois autour de lui, s’efforçant de voir les choses comme lui suggérait Ivan Moukta. Il banda son esprit, écarquilla les yeux au point qu’ils larmoyèrent. Alors, un très court instant, il entrevit un autre univers. L’espace, morne, s’étendait à l’infini. Tout ce qui s’y trouvait, tout ce qui vivait était impuissant et solitaire. Les événements se produisaient par accident, et quand l’accident faisait défaut apparaissaient des lois mécaniques. machine rythmique de la nature. Pistons et engrenages de l’histoire. »

Je l’ai lu à petites touches, lu pendant des voyages, ce qui n’était pas prémédité mais allait bien dans le sens de la lecture par fragments. J’ai ralenti la lecture parce que je ne voulais pas sortir de cet enchantement. Je ne sais pas par quels sortilège lire la vie de ces femmes polonaises pendant ces années-là a pu faire resurgir dans ma mémoire les histoires de femmes de mon village ; sans doute que les évocations des vieux moulins à café, la foultitude de détails, y sont pour quelque chose.

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