Trois heures en conférence de rédaction

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Cet été, le Bec, journal numérique local auquel je suis abonnée, a sollicité son lectorat pour recueillir du feed-back. Puis, poursuivant son désir de se rapprocher de ses lecteurs, le comité de rédaction du journal a décidé de tenir une fois par mois une session de travail chez un lecteur. Sa conférence hebdo de rédaction. Un mardi midi. Deux heures. J’ai dit oui sans hésiter ; quelle occasion unique de plonger au cœur du travail journalistique !

Lancé en janvier cette année sur la toile, ce journal numérique repose sur une équipe composée de journalistes, de pigistes et de bénévoles. Il se veut généraliste, indépendant, financé à terme par ses seuls lecteurs (abonnement 5 euros/mois). Il vise à participer à la vie locale et traite l’information de la vallée de la Drôme en donnant la parole aux gens via des portraits, des interviews, des enquêtes. Il se veut participatif et propose à ses lecteurs de donner leur avis, héberger une séance de travail, proposer des sujets et des contacts ou rédiger des tribunes d’opinion. Sujets de la vallée mais aussi de France ou du Monde du moment qu’ils ont une répercussion locale et qu’ils s’incarnent dans une ou plusieurs personnes de la vallée. Une publication par jour. Bel enjeu.

Alors ce midi, arrivent en voisin.e.s, D. puis C., puis une voiture bien remplie de journalistes, du directeur de la publication et d’une autre bénévole. Tout le monde est venu avec qui à manger, qui à boire. La table est bien garnie. Pour ma part j’ai invité quelques personnes, et seule une amie-voisine a pu se rendre disponible. Nous voilà réuni.e.s autour de la table, au centre trône un gros micro noir, et derrière nous une caméra garde les images de notre réunion de travail. Conférence de rédaction sous forme de déjeuner de travail donc.

Le cadre de travail est posé. C’est une vraie séance de travail et chacun.e peut intervenir quand il/elle le souhaite pour apporter sa contribution au sujet – nous, aussi bien que l’équipe habituelle.

Premier temps, retour arrière sur les articles de la semaine. Chacun.e s’exprime ce qu’il/elle a aimé, trouvé pertinent, pas compris, pas convaincu. Lu, pas lu et pourquoi. Je me suis sentie dans mes petits souliers, je n’avais pas lu ou pas eu envie de lire tous les articles de la semaine. Aucune importance en fait. Ce n’est pas un tribunal des articles mais plutôt une analyse critique, un chaudron pour saisir la quintessence, ce qui fonctionne, ce qui manque éventuellement, ce qui accroche le regard, quelle valeur ajoutée de l’écrit par rapport à l’image ; réaffirmer les partis pris, les intentions, la ligne éditoriale du journal. Passionnant pour mieux comprendre le positionnement du journal, les angles avec lesquels les articles ou vidéos sont créés. La parole circule facilement, il y a de la controverse, du débat, les différences de sensibilité s’expriment. C’est riche.

Est-ce que tel article mérite d’être seul ? Est-ce qu’il doit être le premier d’une série ou autosuffisant ? Comment donner aux lecteurs des éléments de débat sans faire l’analyse à leur place mais en creusant les sujets. Comment trouver l’angle pour traiter le sujet à hauteur d’homme. Jusqu’où aller dans le questionnement en entretien ? Comment décider ce qui relève de la vidéo, de ce qui relève du texte. Faut-il faire des encadrés dans le texte comme autant de mini zooms sur des sujets. Comment toucher un public qui parfois ne regarde que les vidéos, parfois ne lit que les textes ?

Le temps passe à toute vitesse. C’est le moment de passer aux sujets à traiter dans la semaine qui vient. Propositions de sujets à venir, points de vue sur l’actualité, agenda local de la vallée. Mais aussi nos envies, ce qu’on aimerait trouver dans le journal. Lesquels choisir, qui prend quoi en charge. Cela va vite. Je me rends compte qu’il reste assez peu de temps pour discuter en profondeur des angles sous lesquels les prochains sujets seront traités.

Dernier temps de travail – puisque le media est associatif – un échange consacré à la recherche d’un service civique : quelles missions lui confier ou non, quelle charge de travail cela génère pour les journalistes, où trouver des informations complémentaires, quelle durée proposer ? Des questions bien concrètes pour trouver la perle rare qui embarquera ce projet singulier d’un journal numérique local, à l’instar des radios locales dans les années 80.

Il est l’heure, feed-back sur cette belle séance de travail. Nous étions cobayes, d’autres lecteurs/trices vont à leur tour pouvoir découvrir en réel une conférence de rédaction. Les bienheureux/ses ! Puis tout le monde s’ébroue et repart dans son monde familier, qui en vélo, qui en voiture. Avec mon amie nous avons des étoiles dans les yeux. Waouh quel projet, quel boulot, et quelle belle équipe !

Le site du Bec : www.lebec.info

Tout savoir sur le projet : Interview du fondateur et de la journaliste

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Ragnar Jónasson

Selon Wikipedia, Ragnar Jónasson est avocat ; il enseigne le droit d’auteur à l’université de Reykjavik. Il a traduit quatorze romans d’Agatha Christie de l’anglais vers l’islandais. Il se lance dans l’écriture avec la publication d’un roman policier intitulé Fölsk nóta (2009), premier volet de la série policière Dark Iceland dont le personnage récurrent est le jeune policier Ari Thór. Dans Snjór (Snjóblinda, Snowblind en anglais 2010), le jeune homme, qui vient tout juste de sortir de l’école de la police de Reykjavik, est envoyé à Siglufjördur, le village islandais le plus septentrional, pour enquêter sur un double meurtre. Dans Mörk (Náttblinda, 2014), il est chargé de faire toute la lumière sur la mort de son collègue, l’inspecteur Herjólfur, assassiné alors qu’il se livrait à une enquête près d’une vieille maison abandonnée.

J’ai découvert cet auteur et ses romans parce que Nátt vient de sortir et m’a tapé dans l’oeil chez mon libraire. Alors j’ai pris la série au commencement parce que j’aime bien les polars islandais, parce que je suis très curieuse de comprendre quelle est la vie dans ces régions où le soleil disparaît complètement (là à Siglufjördur c’est 72 jours par an), régions de tradition de pêche et agriculture fruste, parce que dans les policiers islandais la nature est un personnage à part entière, pas facile à apprivoiser, qui ramène au réel et aux limitations humaines en permanence, parce que ces romans sont écrits dans un huis clos qui peut être oppressant, et c’est très dépaysant pour moi.

Et cette lecture est tombée à point nommé, parce que je viens de finir la relecture attentive d’un manuscrit et, du coup, mon œil est aiguisé aux incohérences dans le texte, aux procédés stylistiques un peu lourdauds, aux scènes un peu incongrues et décalées par rapport à la narration principale, aux tics de langage, aux tics de construction, à l’intrigue pas tout à fait ficelée.

Et ces romans-là, au moins les deux premiers, sont un très bon cours pour qui veut s’initier à cela, ce sont des romans pas tout à fait mûrs même si l’un d’eux a obtenu des prix littéraires. D’ailleurs pour le second c’est la version anglaise qui fait office de texte définitif et non la version Islandaise.

Ragnar Jónasson a traduit Agatha Christie, il a pris des cours d’intrigue auprès d’un grand maître. Il sait jouer de la complémentarité entre ses protagonistes policiers, sait faire rebondir l’histoire dans un cours nouveau, mélanger passé et présent comme si les secrets du passé se réinventaient encore et encore jusqu’à leur résolution. Il est beaucoup moins convaincant sur la psyché humaine et les relations de couple (cela frise même l’invraisemblable), mais je ne vois pas pourquoi il ne gagnerait pas en profondeur et en crédibilité au fil de ses romans. Internet apparaît, pas encore comme personnage, mais je sens que cela va prendre plus de place. Pas de moutons, ni d’elfes, plus de harengs, mais de la neige, du blizzard, de la tempête, du froid, de la nuit, et un village septentrional au ralenti.

Je ne bouderai mon plaisir pour autant, j’ai lu les deux premiers opuscules à la suite, avec un certain délice, sans trop de suspense puisque je sais que je me fais balader et manipuler de page en page, ce ne sont pas des « page-turner », mais plutôt des livres au rythme tranquille, sans scènes gore (c’est très propre, et pour l’instant le médecin légiste est un parfait inconnu sans corps ni visage…). J’ai aimé me balader dans l’hiver de cette petite ville, tenter de trouver mes marques avec le policier nouveau venu, retrouver l’atmosphère pesante des petits villages où tout le monde connaît tout le monde depuis des générations, où faire confiance peut être un défi.

J’ai été frappée par l’omniprésence du krach financier de 2008 et de l’explosion du volcan Eyjafjöll en 2010. Cela a visiblement imprégné durablement la vie de l’île. C’est aussi ce que j’aime des policiers, des romans noirs plutôt, c’est le fond de la vie réelle en trame. C’est dans ces moments-là que Thierry Jonquet me manque, j’aurais tant aimé lire comment il aurait retranscrit les gilets jaunes.

Dans la forêt (Into the forest)

Avec ce livre d’anticipation, Jean Hegland nous fait plonger dans une forêt, ou plutôt au bord de la forêt, à la lisière, zone la plus riche pour les biotopes, lieu de coexistence d’êtres des deux mondes, lieu de contact, de dangers et de merveilles. La forêt ne se laisse pas apprivoiser si facilement ; belle ténébreuse l’hiver, elle devient plus hospitalière au printemps. Forêt étrangère, perçue comme dangereuse, qui devient amie après l’apprivoisement, après que les jeunes filles se glissent en elle comme on se glisse dans un vêtement, forêt qui se révèle aussi nourricière pour qui sait reconnaitre une plante d’une autre.

Le roman commence avec deux sœurs qui vivent dans une maison en bord de forêt, loin des plus proches voisins. La civilisation s’est doucement effondrée – l’électricité, la nourriture, l’essence ont progressivement fait défaut. La mère est morte, puis le père et les deux sœurs adolescentes ont dû apprivoiser leur nouveau monde, apprivoiser leur nouvelle relation et leur manière d’être ensemble et d’être au monde. Elles se débrouillent comme elles peuvent pour survivre et tenter de réinventer une vie « normale » alors qu’elles sont coupées de tout. Elles sont réduites à elles-même et doivent tout réapprendre à partir de leurs propres expériences, et apprendre à se nourrir seules de la forêt autant que de leur potager.

L’histoire est racontée à travers le personnage de Nell qui quitte progressivement le monde insouciant de l’enfance, traverse les épreuves de la vie, murit doucement, en souffrant terriblement de son besoin d’exister dans les yeux d’une autre personne – son père, sa mère, son copain, sa sœur. Nell apprend tout à partir des livres. Eva est à l’inverse de sa sœur un feu follet bien ancré en elle-même et dans son corps. Nell veut faire des études supérieures, Eva de la danse. Autosuffisante, plus prompte à expérimenter d’abord et réfléchir ensuite. Entre les sœurs, deux visions du monde s’opposent, l’une plutôt fourmi l’autre plutôt cigale.

Jean Hegland ne nous enseigne pas un guide de survie, l’approche survivaliste n’est pas son propos, elle nous questionne plutôt sur nos choix de vie, et nos critères de choix, nos priorités, l’importance que nous accordons aux autres, au tissage de lien, à prendre soin de nos relations avec nous-même et nos aimé.e.s.. Elle revisite aussi les savoir faire anciens, savoir faire de peuples premiers bien plus accordés à leur environnement que nous-même.

L’autrice s’appuie sur la forêt, sur la maison, pour nous faire gouter ce qu’elles ont de spécifique. Ce ne sont pas une forêt anonyme et une maison parmi d’autres, non, ce sont deux entités qui ont leur vie propre, leurs vibrations, et leur accordage particulier. Et visiblement,  toutes nos cordes n’ont pas la même sensibilité pour détecter les menues variations de notre environnement ;  et nous n’avons pas les mêmes facultés pour savoir « lire » nos sensations aussi surement que des mots.

 

Décidément Gallmeister publie de beaux auteurs de la veine du Nature writing, dans de beaux livres très bien brochés, résistants et très agréables à tenir en main.

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister poche, 310 p.
http://jean-hegland.com/writing/

En voiture Camille ! (Cercando Camille)

Bindu de Stoppanni fait un pari ambitieux, donner à voir la maladie d’Alzheimer à travers les yeux d’un aidant, en l’occurrence Camille, sans pathos. Ancien reporter de guerre en Bosnie, son père Edoardo a des moments d’absence durant lesquels il ne la reconnait plus, mais surtout il cherche Camille. C’est une question de vie ou de mort, et il ne s’agit pas de sa fille Camille. Camille fait tout pour aider son père, elle en perd son boulot, tandis que son frère n’a qu’une idée, le mettre en maison de retraite.

Un jour Camille décide d’arpenter littéralement les routes de la mémoire de son père en l’emmenant avec elle en Bosnie. Elle a reconstitué un itinéraire et laisse les flashes de son père faire le reste. En chemin elle rencontre un auto-stoppeur violoncelliste et nomade que son père prend pour son ancien interprète. Et les voilà partis tous les trois à la recherche de la mystérieuse Camille disparue, dans un road movie inhabituel.

De l’histoire je ne dirai rien de plus sinon que la scénarisation est un peu inaboutie, les séquences pas très liées ni forcément très vraisemblables. Je ne sais si c’est une manière d’essayer de nous donner à voir la mémoire fragmentée et l’incessante recomposition du monde intérieur d’Edoardo ou si ce sont juste des fragilités de scénario.

Je n’ai pas l’expérience de cette maladie et de ses ravages tant pour la personne malade que pour ses proches. Je sais seulement combien c’est épouvantablement éprouvant et difficile. Et il me semble que ce film, à petites touches, montre bien cela. Tantôt Camille me touche, m’attendrit, tantôt elle m’exaspère, et pour autant je la comprends. Tantôt elle est dans la compassion, tantôt elle flirte avec la maltraitance tant les aléas de la vie peuvent la mettre hors d’elle parfois. Je comprends qu’elle se débatte autant, qu’elle ne puisse accepter que son père sombre, qu’elle ne puisse accepter qu’elle ne peut pas l’aider au fond, que ce soit si douloureux d’être confronté à des pans entiers de la vie de son père qui lui sont inconnus. Et le naufrage d’Edoardo est poignant, tout bascule en une seconde, tout revient en une seconde. C’est épuisant pour un enfant, même adulte, de ne jamais savoir qui est en face de soi. C’est plus simple pour le tiers étranger, le violoncelliste, qui accepte de lâcher pied et se perdre avec Edoardo dans sa mémoire, parce qu’au fond ce n’est pas si grave et que cela ramène du calme dans le tumulte d’Edoardo.

La vie s’invite au détour des routes, des rencontres, dans ce qu’elle a de plus simple et puissant, de plus « pulsionnel ». La vie se célèbre au présent et c’est sans doute là que Camille a le plus de chance de pouvoir rencontrer son père. Instant après instant.

Personne n’a raison ni tort, chacun se débrouille avec qu’il est et ce qu’il peut supporter. Et moi spectatrice j’ai mes larmes pour rester en contact avec la douceur au fond de moi, rester touchée par la part d’humanité fragile de chacun.e et ne pas tomber dans l’effroi.

en replay sur Arte jusqu’au 28 février
https://www.arte.tv/fr/videos/070742-000-A/en-voiture-camille/

Libres pâquis

Amitié précieuse éclatée en temps fragmentés
Aucun morceau ne manque
Notre géographie singulière, terra incognita
Nos paysages pas sages traversés de doutes
Ne sont répertoriés par aucun site

Et pourtant notre toile maintient sa partition colorée
Quelques pas, quelques blancs, notre mélodie
Quelques noires, des silences et toujours la vie
La vie circule sur le boulevard des cadences parfaites

Quelques sourires parfumés de pollens au cul des bourdons
Les primevères qui font vivre le vert des gazons
Les crocus comme des soleils miniatures sur les talus
Des nigelles cachés égouttent le lait de l’hiver à l’ombre
Et les narcisses en secret préparent leur miroir doré
Les mots s’égrènent dans le sablier des tasses de café

Nous partageons aujourd’hui les fruits de demain
Pas d’enjeu, pas de poids, nos sacs sont légers
Et les amaryllis peuvent s’y épanouir

Nos souvenirs sont nos fils de trame
Et nous filons la laine de nos mots
La laine qui fera la chaleur de nos cœurs
La beauté du partage touche nos ciels intérieurs
Les rires sèchent les versants de larmes

Un métro vous emporte loin, si loin.

Que reste-t-il ?

Hier soir c’était le lancement du livre « Que reste-t-il de nos rêves » de Flore Vasseur. Un petit bout de femme haut comme trois pommes qui écrit en apnée. Son dernier livre parle de la trajectoire étonnante d’Aaron Swarz, jeune prodige américain de l’internet, qui s’est suicidé (ou qui a été suicidé) pour échapper à la peine de prison de 35 ans qui lui pendait au nez. Son crime : avoir téléchargé au MIT où il était étudiant des fichiers, accessibles gratuitement aux étudiants mais par paquet de 10. Téléchargé seulement. Il ne les avait ni vendus, ni promis, ni rien. Il a restitué les fichiers, l’éditeur a retiré sa plainte, mais l’administration Obama l’a poursuivi.

Aaron Swarz c’est lui qui a travaillé avec Larry Lessig pour nous offrir les Creative Commons, c’est lui qui a crée l’Open Library, le flux RSS pour permettre à chacun de s’informer librement sans qu’un algorithme ne le fasse pour nous, c’est lui encore qui a conçu, développé et offert des boites à lettres cryptées pour les journaux et les lanceurs d’alerte.

Fervent protecteur de la démocratie, il voulait changer le monde, protéger nos libertés sur Internet. Il a été détruit à 26 ans ; il est mort le 21 janvier 2013.

Je n’ai aucun souvenir de sa mort en 2013, ni même de son nom, aucun souvenir des débats sur la loi SOPA aux USA, je me souviens des remous en revanche de la loi War on Terror de G. Bush junior. Sinistre petite sœur de notre état d’urgence à la française. La remilitarisation sournoise de nos démocraties. J’ai découvert sa pensée au travers des échanges avec des citoyennes de #MA VOIX. Et en lisant ce livre, me sont revenues en mémoire des bribes de discussion. J’avais même l’impression d’entendre la voix de Q. sur les mots d’Aaron.

Ce livre n’est pas une biographie authentique. C’est plus l’histoire de la quête de l’auteure pour redonner corps, chair et souffle à cet activiste qui l’a profondément touchée. Pour le retrouver, elle part aux USA sur ses lieux d’enfance et de ses tranches de vies, à la rencontre de certains de ses proches, famille, ami..s, activistes, à la recherche de sa présence persistante. Sous la plume de Flore, Aaron Swartz n’est pas un fantôme qui hante le monde de la toile, c’est une source qui nourrit, un berger qui montre un chemin de la vie debout.

Hier soir, pour le lancement du livre, Flore a proposé aux invité.e.s qu le souhaitaient de lire des extraits de l’ouvrage, au gré des envies, à la condition d’expliquer pourquoi on avait envie de lire ce passage précis-là. L’une a choisi de lire un extrait sur la maman de Aaron Swartz, une autre sur le Guerrilla Open Access Manifesto, un autre sur la première rencontre avec Larry Lessig, un autre encore, l’incroyable campagne contre la loi SOPA… Curieusement personne n’a choisi d’extrait sur l’écriture ou le rapport singulier de Flore à son personnage. Cela a donné un joli kaléidoscope des thèmes du livre, de ce qu’il vient soutenir ou nourrir. Une illustration que la diversité des sensibilités est à l’œuvre, partout, tout le temps. Un joli moment de rassemblement et d’humanité.

Le site de Flore Vasseur :
https://florevasseur.com/books/ce-quil-reste-de-nos-reves/

Et pour découvrir Aaron Swartz en « vrai » :

 

Inflammation du verbe vivre

« N’oublie pas. Ce que tu cherches est simple. »

C’est C. qui m’en a parlé pour me dire combien cela l’avait touchée. J’ai vu que cela se jouait jusque fin novembre. Pas trop de temps à perdre. Jamais vu encore de spectacle de cet auteur. En revanche déjà lu, dévoré même, Anima, cet ovni littéraire incroyable qui aborde un sujet effroyable. Wajdi Mouawad se cogne les sujets difficiles de son époque et de ses ancêtres. Il a une relation étroite à la mort, très étroite, elle s’invite partout et il joue avec elle. Cela me tenait un peu à distance. Mille fois j’ai pris Incendies sur la table de mon libraire, mille fois je l’ai reposé. Je trouve cela difficile de lire du théâtre. Il me manque la voix des autres sur le papier. Et en même temps auteur un peu « familier » parce que j’ai dans mes tiroirs quelques poèmes de son frère.  Les hasards de la vie, merci L.

Première fois donc que j’allais voir un spectacle de lui. Première fois que j’allais au théâtre de la Colline, familier aussi par mon petit cousin qui y travailla il y a une dizaine d’années. Clin d’œil à G.

Première fois que j’allais seule au théâtre. J’ai pourtant des amies chères qui y vont souvent et m’invitent régulièrement. Je décline consciencieusement. J’ai pourtant failli appeler C. avant de prendre ma place et puis je me suis dit, oh ! elle l’a déjà vu, c’est sûr. Tellement déjà vu, oui, que nous assistâmes à la même représentation sans le savoir. Je l’ai découvert sur Instagram en rentrant à la maison. Nouveau clin d’œil.

Première fois depuis des années que j’allais au théâtre tout court. Une chance incroyable avec une place très bien située, le premier jour choisi. Choisi alors même que j’avais déjà un dîner. Zappé. Scotomisé le dîner. Inconcevable. Merci J. de ton indulgence avec ma mémoire sélective.

Bref je savais bien avant même le lever de rideau que quelque chose d’essentiel m’attendait.

Pour patienter avant le début de la pièce, je finissais un chapitre du livre La foi d’un écrivain de Joyce Carol Oates, celui intitulé Notes sur l’échec. Excellente introduction à la pièce, mais je ne le savais pas encore.

« Vingt-quatre siècles après la création de Philoctète, Wahid entreprend de monter cette tragédie de Sophocle, l’immortel porteur des peines du monde. Mais le décès du poète Robert Davreu, qui devait en assurer une nouvelle traduction, complique son travail. Afin de retourner aux origines de la pièce et d’en imaginer la scénographie, il entame alors un voyage en Grèce, à la recherche des malheurs du grand Argonaute. » nous dit le synopsis. Pas très parlant mais fil d’Ariane essentiel.

Wajdi Mouawad qui incarne Wahid se présente seul sur une scène presque nue dans une ambiance à la « en attendant Godot ». Un écran, des bâches, une porte. Il s’est suicidé. Il s’adresse à nous – les morts – dans la salle. Saisissant. Le décor est campé.
Commence une longue tirade qui me transperce de part en part… « je me suis pendu à la corde de mes révoltes… personne ne repasse par son passé et l’on n’a jamais vu de serpent se revêtir de la peau dont il a mué… ». Je pourrais lui souffler son texte. Il aura suffi d’une minute pour que je sois complètement happée et suspendue à ses lèvres. Oui quelque chose d’essentiel m’attendait qui ne me lâchera pas.  J’avais l’impression que la pièce s’adressait à moi ; mes jeunes et joyeux voisins – même celui qui a gardé son bonnet blanc tout le spectacle – n’existaient plus.

La pièce dure deux heures sans entracte, c’est passé beaucoup, beaucoup trop vite, tellement vite que, quand les lumières se sont rallumées je me suis dit qu’il fallait que je revienne, que j’étais passée à travers tant et tant de choses. Tant de références, d’allusions à des auteurs grecs bien sûr, mais aussi l’Alice de Lewis Carroll, Woody Allen et tant d’autres

Wajdi Mouawad m’a parlé de la vie, de la mort, de la création, de mes errances, de la Grèce tant aimée devenue l’ombre d’elle-même, de notre monde qui meurt, de notre jeunesse qui meurt, de mes colères, de la crise migratoire, de la crise économique, de la crise écologique, de la crise morale. Nous sommes morts et peut être pouvons-nous encore remonter à la surface et à la vie. Nous sommes dans l’Hadès mais ce n’est pas irrémédiable.

La mise en scène contemporaine et la scénographie sont vraiment ciselées. La vidéo omniprésente est très pertinente. Et Wahid peut ainsi dialoguer avec les personnages des vidéos, se perdre lui-même dans les images en les traversant, plonger dans les décors à l’endroit et à l’envers.

Comme dans Anima il donne la parole à des personnages inhabituels : chiens, chaussure, dieux grecs – tout est vivant ; et dans des langues variées : français, arabe, grec, anglais.

Le texte peut sembler décousu ou paraître lourd – certains de mes voisins se sont copieusement ennuyés, d’autres ont trouvé cela larmoyant ! Ce n’est pas une pièce à consommer, c’est une pièce exigeante pour le spectateur et l’acteur qui se met à nu – au sens propre et figuré – avec courage et désespoir.

J’ai commencé à pleurer quand Wahid part à la rencontre de son âme et ma jeune voisine n’a eu de cesse de me regarder interloquée. Je crois que mes larmes étaient insupportables pour elle. Elle n’était pas du tout du tout touchée. Elle avait à peine plus que ces adolescents suicidés que va rencontrer Wahid et qui lui transmettent des messages destinés aux adultes. Face à l’abjection de ce qu’ils nous donnent à voir, ma voisine se trémoussait au rythme de la musique, portée par les décibels et les scènes de pornographie. Je suis sortie bouleversée, étonnée, émerveillée et triste, KO debout en quelque sorte. Une question résonne encore : « qu’est-ce qui m’a éloigné(e) de mon âme ? ». Qu’est-ce qui nous éloigne de notre âme ? Le réquisitoire que fait Mouawad est implacable.

Il métabolise la boue de notre époque pour nous parler d’identité, de guérison, du miracle de la création, de la vie ensevelie qui ne demande qu’à renaitre. « Vivre ! Vivre ! Cela serait donc cela vivre ! Tout n’est donc pas perdu ! ».

Merci Wajdi Mouawad. Merci.

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Pour voir le teaser :