Olga Tokarczuk, Dieu etc.

Avant d’apprendre qu’elle était lauréate du prix Nobel de littérature 2018, je ne savais rien d’elle, pas même qu’elle écrivait. Certes je connais très mal la littérature d’Europe centrale, mal, pour ne pas dire pas, mais ce n’est pas suffisant quand même !  Le prix Nobel de littérature, selon Wikipédia, récompense annuellement, depuis 1901, un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité grâce à une œuvre littéraire qui, selon le testament du chimiste suédois Alfred Nobel, « a fait la preuve d’un puissant idéal ».

Et pourtant, je ne suis pas capable de te citer dans l’ordre ne serait-ce que les 5 derniers. Parfois je me sens stupide de ne pas connaitre ces auteurs reconnus par ce prix prestigieux. Je me demande comment j’ai pu passer à côté. Comment personne ne m’en a parlé avec des étoiles dans les yeux, comment jamais mes mains ne se sont posées sur l’un de ces livres, dans une bibliothèque ou chez un libraire. Caprices et aléas de la vie. Ainsi

  • 2015 : Svetlana Aleksievitch Biélorussie, écrit en russe
  • 2016 : Bob Dylan États-Unis
  • 2017 : Kazuo Ishiguro Royaume-Uni, né au Japon, écrit en anglais
  • 2018 : Olga Tokarczuk Pologne (prix attribué en 2019)
  • 2019 : Peter Handke Autriche

Tous les ans, depuis maintenant quelques temps, j’essaie un livre ou deux de ces écrivains couronnés, pas toujours avec succès. Parfois je n’arrive pas à rentrer dans le livre, je m’y ennuie ou cela me rebute. C’est donc sans aucune intention particulière que j’ai commandé deux livres d’Olga Tokarczuk chez mon libraire. Pourquoi elle plutôt que Peter Handtke ? Et bien lui je le connais un peu, j’en ai lu un peu. Je relirai. Et comment j’ai choisi ? Et bien j’ai pris les deux titres disponibles, aussi simple que cela. Faire confiance au présent.

Olga Tokarczuk est née en 1962, nous sommes pleinement contemporaines, dans une région de la Pologne d’aujourd’hui dont les frontières ont bougé, elle a été polonaise, puis allemande puis russe, puis polonaise à nouveau. Si tu veux savoir combien l’histoire de la Pologne est difficile, elle l’explique là : (https://www.youtube.com/watch?v=P7GRC8xfE9A)

Pour moi qui suis en questionnement sur s’enraciner et se sentir avoir un chez soi, c’était l’auteure idéale à découvrir.

Tokarczuk elle-même se décrit comme une personne sans histoire fixe: « Je ne possède pas en propre de biographie bien claire, que je pourrais raconter de façon intéressante. Je suis composée de ces personnages que j’ai sortis de ma tête, que j’ai inventés. Je suis composée d’eux tous, j’ai une biographie à plusieurs trames, énorme« , explique l’écrivaine dans une interview pour l’Institut du livre polonais. (https://www.livreshebdo.fr/article/olga-tokarczuk-prix-nobel-de-litterature-2018)

Elle a écrit huit romans, deux livres de nouvelles, reçu de nombreux prix, en Pologne et ailleurs, ses livres ont été adaptés au théâtre, au cinéma, sont traduits dans plus de vingt-cinq langues. Vraiment comment ai-je pu ne pas entendre parler d’elle ? Dans notre bruyante société du spectacle je crois que je deviens sourde. Ma sensibilité s’émousse.

En 2018 elle a reçu le Man Booker International Prize (celui-là je connais), deux fois le prix Nike (polonais, prix décerné chaque année depuis 1997 au meilleur livre polonais de l’année), le prix Transfuge et le prix Jan Michalski qui récompense chaque année une œuvre de la littérature mondiale (et 44 000 euros au passage). Le Nobel fait un peu voiture-balais après un tel palmarès ! Cela n’a plus rien d’un scoop, sinon qu’il est annoncé avec un an de décalage à cause du scandale de l’an dernier. Revenons à Olga.

Son pedigree dit qu’elle est diplômée en psychologie de l’université de Varsovie. Elle a exercé comme psychothérapeute, très influencée par Carl Jung – un 2e point commun entre nous. Elle a publié un recueil de poésie avant de se lancer dans la prose. C’est une femme de gauche, féministe, végétarienne, pro européenne, défenseuse du droit des minorités. Elle a reçu le prix germano-polonais initié en 1991 sous le traité germano-polonais et qui récompense les personnes qui ont accompli quelque chose de spécial pour la compréhension mutuelle et la réconciliation entre les deux peuples et nations. C’est une activiste qui n’est pas du tout au goût du gouvernement conservateur polonais. D’ailleurs l’annonce officielle du prix Nobel en Pologne a d’abord été anonyme, « à une polonaise », avant de livrer quelques minutes plus tard son nom (source : wiki en français).

Olga Tokarczuk adore le voyage, en avion, en train, en bus. Elle adore le mouvement (https://www.youtube.com/watch?v=0o_clmBrpQs). Et son monde est en mouvement, sans guère de points fixes. Dans ce premier livre que j’ai découvert Dieu, le temps, les hommes et les anges ( « Prawiek i inne czasy » en polonais) publié en 1996 en Pologne et en 1998 en France, il est question d’un petit village, Antan, situé au milieu de l’univers. Le livre commence au début du siècle et s’étale sur trois générations, jusqu’aux années 60. Un village qui est une quintessence de la Pologne. Un roman écrit comme un conte qui dit l’essentiel des passions humaines. La vie quotidienne brutalement trouée par la guerre, puis le retour de la paix avec un nouvel ordre des choses, et de nouvelles questions. L’arrivée de la société de consommation, l’attrait des villes, la mode… Le rationnel se même à l’irrationnel, les règnes animaux, végétaux, humains tissent ensemble un univers commun tantôt étrange, féerique, effrayant, joyeux, turpide, poétique, fou, désolant, incompréhensible parfois. L’auteure casse les frontières et les codes, chaque chapitre très court livre un bout de l’Histoire, intitulé « le temps de … » vu par les yeux ou la vie d’un des protagoniste, humain ou non-humain, féminin, masculin, animé, inanimé. Elle ausculte notre condition humaine à hauteur d’homme, parfois de bête.

L’existence de chacun de nous est ponctuée par le temps : le temps de naître, le temps de grandir, le temps de désirer, le temps d’aimer, le temps de créer, le temps de souffrir et de mourir. Le temps de manger. On boit et on mange beaucoup dans cet opus. Les petites histoires de chacun se transforment peu à peu en contes, en archétypes, dévoilant de fragiles instants de vérité.

Les femmes ont une place singulière. Ce sont les gardiennes du vivant de bout en bout du livre, elles tiennent un rôle central dans le lien entre les personnes, dans la manière de faire monde, de s’accommoder des différences et des aléas de la vie. « D’une manière générale, il nous faudrait que des filles. Si toutes les bonnes femmes se mettaient d’accord pour n’accoucher que de filles, il y aurait la paix dans le monde« .

La plume d’Olga Tokarczuk est légère, délicate, précise, fraîche, originale, faussement simple. « Isidore regarda une nouvelle fois autour de lui, s’efforçant de voir les choses comme lui suggérait Ivan Moukta. Il banda son esprit, écarquilla les yeux au point qu’ils larmoyèrent. Alors, un très court instant, il entrevit un autre univers. L’espace, morne, s’étendait à l’infini. Tout ce qui s’y trouvait, tout ce qui vivait était impuissant et solitaire. Les événements se produisaient par accident, et quand l’accident faisait défaut apparaissaient des lois mécaniques. machine rythmique de la nature. Pistons et engrenages de l’histoire. »

Je l’ai lu à petites touches, lu pendant des voyages, ce qui n’était pas prémédité mais allait bien dans le sens de la lecture par fragments. J’ai ralenti la lecture parce que je ne voulais pas sortir de cet enchantement. Je ne sais pas par quels sortilège lire la vie de ces femmes polonaises pendant ces années-là a pu faire resurgir dans ma mémoire les histoires de femmes de mon village ; sans doute que les évocations des vieux moulins à café, la foultitude de détails, y sont pour quelque chose.

Café !?

Je ne sais pas si tu fréquentes les cafés. Dans mon enfance on me disait que ce n’était pas un lieu ni pour les femmes ni pour les gens éduqués. Que les femmes venaient y chercher leur mari saoul les jours de paie pour récupérer l’argent du ménage avant qu’il ne soit trop tard. Et puis Paris est venu par dessus cela, et la vie étudiante est ponctuée de cafés. Ceux des révisions, ceux des RV, ceux des pots après le cinéma, ceux des gares, des aéroports, des aires d’autoroute, ceux des chagrins de séparation, ceux des moments de rêveries, ceux des pauses écritures, puis ceux des instantanés de vie, ceux des phrases hors contexte, ceux des habitué.e.s, ceux des joueurs, ceux des frigorifiés, ceux des désintégrés, ceux de petits trafics, ceux des sympathisants, ceux de drague. On se repassait précieusement les adresses de café où après une heure d’assise on ne te faisait pas recommander sous peine de déguerpir. Startruc a pas mal cassé ce code là.

L’âge aidant, il me semble que les cafés sont moins des lieux de mes rendez-vous, que des moments, des lieux de vie, d’immersion dans des vies. A l’étranger, peu de pays ont l’équivalent de nos cafés, ou de nos cafés-terrasse, et cela me manque, me poser au milieu de la ville pour devenir observatrice tranquille est une activité que j’aime. Fréquenter un même café à des heures différentes c’est plonger dans des couches de société différentes. L’heure de l’embauche des artisans, l’heure des mamans après l’école, l’heure des travailleurs indépendants, des coworkers, des désoeuvrés, puis à nouveau l’heure des ouvriers et des employés sans cantine. L’après midi, c’est lent jusqu’à l’heure de fin des classes et ensuite la frénésie reprend. Parfois jusque tard dans la nuit avec une population bien différente. A l’heure de l’apéro en face de chez moi, les barbes sont de sorties, et les bières aussi, peu de diversité. La sono a grimpé d’une flèche, cela devient assourdissant et impossible de tenir une conversation. Apparemment on ne va pas au café pour parler, pour se parler, juste pour être ensemble au même endroit. Quelque chose m ‘échappe un peu.

L’autre jours, sur la table de la merveilleuse librairie L’utopie, je vois ce livre : Cafés, etc. de Didier Blonde. La jaquette se termine par ces mots: « Assis à une table de café, Didier Blonde observe et croque en de délicieuses anecdotes, avec beaucoup d’empathie et de délicatesse, un monde en perpétuel mouvement. Célébration de plaisirs minuscules et subtil autoportrait.  » Alors, après quelques hésitations, je l’ai saisi, acheté et emporté. Et je me suis assise à côté de l’auteur, dans les dizaines de cafés qu’il évoque – pour certains familiers comme le Général Lafayette, pour beaucoup d’autres parfaitement inconnus. Au fur et à mesure que je lisais me sont revenu en mémoire des lieux, des rencontres, des atmosphères, mes préférences : au comptoir ou en salle ? plutôt vitrine ou au fond ? avec ou sans verre d’eau ? seule ou accompagnée ? avec ou sans livre ? avec ou sans journal ? en silence ou en lien avec les autres clients ? juste en passant ou en me posant ? etc. Ce roman éclaté, comme un album photos d’instantanés nous plonge avec délice dans des tranches de vie disparates, dans des lieux où, à coup d’observations minuscules se dresse un autoportrait délicat de l’auteur. Un auteur qui aime les cafés et leur matière romanesque et qui connait mille anecdotes entre cafés et artistes du XXe siècle. Bref une lecture réjouissante.

Trois heures en conférence de rédaction

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Cet été, le Bec, journal numérique local auquel je suis abonnée, a sollicité son lectorat pour recueillir du feed-back. Puis, poursuivant son désir de se rapprocher de ses lecteurs, le comité de rédaction du journal a décidé de tenir une fois par mois une session de travail chez un lecteur. Sa conférence hebdo de rédaction. Un mardi midi. Deux heures. J’ai dit oui sans hésiter ; quelle occasion unique de plonger au cœur du travail journalistique !

Lancé en janvier cette année sur la toile, ce journal numérique repose sur une équipe composée de journalistes, de pigistes et de bénévoles. Il se veut généraliste, indépendant, financé à terme par ses seuls lecteurs (abonnement 5 euros/mois). Il vise à participer à la vie locale et traite l’information de la vallée de la Drôme en donnant la parole aux gens via des portraits, des interviews, des enquêtes. Il se veut participatif et propose à ses lecteurs de donner leur avis, héberger une séance de travail, proposer des sujets et des contacts ou rédiger des tribunes d’opinion. Sujets de la vallée mais aussi de France ou du Monde du moment qu’ils ont une répercussion locale et qu’ils s’incarnent dans une ou plusieurs personnes de la vallée. Une publication par jour. Bel enjeu.

Alors ce midi, arrivent en voisin.e.s, D. puis C., puis une voiture bien remplie de journalistes, du directeur de la publication et d’une autre bénévole. Tout le monde est venu avec qui à manger, qui à boire. La table est bien garnie. Pour ma part j’ai invité quelques personnes, et seule une amie-voisine a pu se rendre disponible. Nous voilà réuni.e.s autour de la table, au centre trône un gros micro noir, et derrière nous une caméra garde les images de notre réunion de travail. Conférence de rédaction sous forme de déjeuner de travail donc.

Le cadre de travail est posé. C’est une vraie séance de travail et chacun.e peut intervenir quand il/elle le souhaite pour apporter sa contribution au sujet – nous, aussi bien que l’équipe habituelle.

Premier temps, retour arrière sur les articles de la semaine. Chacun.e s’exprime ce qu’il/elle a aimé, trouvé pertinent, pas compris, pas convaincu. Lu, pas lu et pourquoi. Je me suis sentie dans mes petits souliers, je n’avais pas lu ou pas eu envie de lire tous les articles de la semaine. Aucune importance en fait. Ce n’est pas un tribunal des articles mais plutôt une analyse critique, un chaudron pour saisir la quintessence, ce qui fonctionne, ce qui manque éventuellement, ce qui accroche le regard, quelle valeur ajoutée de l’écrit par rapport à l’image ; réaffirmer les partis pris, les intentions, la ligne éditoriale du journal. Passionnant pour mieux comprendre le positionnement du journal, les angles avec lesquels les articles ou vidéos sont créés. La parole circule facilement, il y a de la controverse, du débat, les différences de sensibilité s’expriment. C’est riche.

Est-ce que tel article mérite d’être seul ? Est-ce qu’il doit être le premier d’une série ou autosuffisant ? Comment donner aux lecteurs des éléments de débat sans faire l’analyse à leur place mais en creusant les sujets. Comment trouver l’angle pour traiter le sujet à hauteur d’homme. Jusqu’où aller dans le questionnement en entretien ? Comment décider ce qui relève de la vidéo, de ce qui relève du texte. Faut-il faire des encadrés dans le texte comme autant de mini zooms sur des sujets. Comment toucher un public qui parfois ne regarde que les vidéos, parfois ne lit que les textes ?

Le temps passe à toute vitesse. C’est le moment de passer aux sujets à traiter dans la semaine qui vient. Propositions de sujets à venir, points de vue sur l’actualité, agenda local de la vallée. Mais aussi nos envies, ce qu’on aimerait trouver dans le journal. Lesquels choisir, qui prend quoi en charge. Cela va vite. Je me rends compte qu’il reste assez peu de temps pour discuter en profondeur des angles sous lesquels les prochains sujets seront traités.

Dernier temps de travail – puisque le media est associatif – un échange consacré à la recherche d’un service civique : quelles missions lui confier ou non, quelle charge de travail cela génère pour les journalistes, où trouver des informations complémentaires, quelle durée proposer ? Des questions bien concrètes pour trouver la perle rare qui embarquera ce projet singulier d’un journal numérique local, à l’instar des radios locales dans les années 80.

Il est l’heure, feed-back sur cette belle séance de travail. Nous étions cobayes, d’autres lecteurs/trices vont à leur tour pouvoir découvrir en réel une conférence de rédaction. Les bienheureux/ses ! Puis tout le monde s’ébroue et repart dans son monde familier, qui en vélo, qui en voiture. Avec mon amie nous avons des étoiles dans les yeux. Waouh quel projet, quel boulot, et quelle belle équipe !

Le site du Bec : www.lebec.info

Tout savoir sur le projet : Interview du fondateur et de la journaliste

Ragnar Jónasson

Selon Wikipedia, Ragnar Jónasson est avocat ; il enseigne le droit d’auteur à l’université de Reykjavik. Il a traduit quatorze romans d’Agatha Christie de l’anglais vers l’islandais. Il se lance dans l’écriture avec la publication d’un roman policier intitulé Fölsk nóta (2009), premier volet de la série policière Dark Iceland dont le personnage récurrent est le jeune policier Ari Thór. Dans Snjór (Snjóblinda, Snowblind en anglais 2010), le jeune homme, qui vient tout juste de sortir de l’école de la police de Reykjavik, est envoyé à Siglufjördur, le village islandais le plus septentrional, pour enquêter sur un double meurtre. Dans Mörk (Náttblinda, 2014), il est chargé de faire toute la lumière sur la mort de son collègue, l’inspecteur Herjólfur, assassiné alors qu’il se livrait à une enquête près d’une vieille maison abandonnée.

J’ai découvert cet auteur et ses romans parce que Nátt vient de sortir et m’a tapé dans l’oeil chez mon libraire. Alors j’ai pris la série au commencement parce que j’aime bien les polars islandais, parce que je suis très curieuse de comprendre quelle est la vie dans ces régions où le soleil disparaît complètement (là à Siglufjördur c’est 72 jours par an), régions de tradition de pêche et agriculture fruste, parce que dans les policiers islandais la nature est un personnage à part entière, pas facile à apprivoiser, qui ramène au réel et aux limitations humaines en permanence, parce que ces romans sont écrits dans un huis clos qui peut être oppressant, et c’est très dépaysant pour moi.

Et cette lecture est tombée à point nommé, parce que je viens de finir la relecture attentive d’un manuscrit et, du coup, mon œil est aiguisé aux incohérences dans le texte, aux procédés stylistiques un peu lourdauds, aux scènes un peu incongrues et décalées par rapport à la narration principale, aux tics de langage, aux tics de construction, à l’intrigue pas tout à fait ficelée.

Et ces romans-là, au moins les deux premiers, sont un très bon cours pour qui veut s’initier à cela, ce sont des romans pas tout à fait mûrs même si l’un d’eux a obtenu des prix littéraires. D’ailleurs pour le second c’est la version anglaise qui fait office de texte définitif et non la version Islandaise.

Ragnar Jónasson a traduit Agatha Christie, il a pris des cours d’intrigue auprès d’un grand maître. Il sait jouer de la complémentarité entre ses protagonistes policiers, sait faire rebondir l’histoire dans un cours nouveau, mélanger passé et présent comme si les secrets du passé se réinventaient encore et encore jusqu’à leur résolution. Il est beaucoup moins convaincant sur la psyché humaine et les relations de couple (cela frise même l’invraisemblable), mais je ne vois pas pourquoi il ne gagnerait pas en profondeur et en crédibilité au fil de ses romans. Internet apparaît, pas encore comme personnage, mais je sens que cela va prendre plus de place. Pas de moutons, ni d’elfes, plus de harengs, mais de la neige, du blizzard, de la tempête, du froid, de la nuit, et un village septentrional au ralenti.

Je ne bouderai mon plaisir pour autant, j’ai lu les deux premiers opuscules à la suite, avec un certain délice, sans trop de suspense puisque je sais que je me fais balader et manipuler de page en page, ce ne sont pas des « page-turner », mais plutôt des livres au rythme tranquille, sans scènes gore (c’est très propre, et pour l’instant le médecin légiste est un parfait inconnu sans corps ni visage…). J’ai aimé me balader dans l’hiver de cette petite ville, tenter de trouver mes marques avec le policier nouveau venu, retrouver l’atmosphère pesante des petits villages où tout le monde connaît tout le monde depuis des générations, où faire confiance peut être un défi.

J’ai été frappée par l’omniprésence du krach financier de 2008 et de l’explosion du volcan Eyjafjöll en 2010. Cela a visiblement imprégné durablement la vie de l’île. C’est aussi ce que j’aime des policiers, des romans noirs plutôt, c’est le fond de la vie réelle en trame. C’est dans ces moments-là que Thierry Jonquet me manque, j’aurais tant aimé lire comment il aurait retranscrit les gilets jaunes.

Dans la forêt (Into the forest)

Avec ce livre d’anticipation, Jean Hegland nous fait plonger dans une forêt, ou plutôt au bord de la forêt, à la lisière, zone la plus riche pour les biotopes, lieu de coexistence d’êtres des deux mondes, lieu de contact, de dangers et de merveilles. La forêt ne se laisse pas apprivoiser si facilement ; belle ténébreuse l’hiver, elle devient plus hospitalière au printemps. Forêt étrangère, perçue comme dangereuse, qui devient amie après l’apprivoisement, après que les jeunes filles se glissent en elle comme on se glisse dans un vêtement, forêt qui se révèle aussi nourricière pour qui sait reconnaitre une plante d’une autre.

Le roman commence avec deux sœurs qui vivent dans une maison en bord de forêt, loin des plus proches voisins. La civilisation s’est doucement effondrée – l’électricité, la nourriture, l’essence ont progressivement fait défaut. La mère est morte, puis le père et les deux sœurs adolescentes ont dû apprivoiser leur nouveau monde, apprivoiser leur nouvelle relation et leur manière d’être ensemble et d’être au monde. Elles se débrouillent comme elles peuvent pour survivre et tenter de réinventer une vie « normale » alors qu’elles sont coupées de tout. Elles sont réduites à elles-même et doivent tout réapprendre à partir de leurs propres expériences, et apprendre à se nourrir seules de la forêt autant que de leur potager.

L’histoire est racontée à travers le personnage de Nell qui quitte progressivement le monde insouciant de l’enfance, traverse les épreuves de la vie, murit doucement, en souffrant terriblement de son besoin d’exister dans les yeux d’une autre personne – son père, sa mère, son copain, sa sœur. Nell apprend tout à partir des livres. Eva est à l’inverse de sa sœur un feu follet bien ancré en elle-même et dans son corps. Nell veut faire des études supérieures, Eva de la danse. Autosuffisante, plus prompte à expérimenter d’abord et réfléchir ensuite. Entre les sœurs, deux visions du monde s’opposent, l’une plutôt fourmi l’autre plutôt cigale.

Jean Hegland ne nous enseigne pas un guide de survie, l’approche survivaliste n’est pas son propos, elle nous questionne plutôt sur nos choix de vie, et nos critères de choix, nos priorités, l’importance que nous accordons aux autres, au tissage de lien, à prendre soin de nos relations avec nous-même et nos aimé.e.s.. Elle revisite aussi les savoir faire anciens, savoir faire de peuples premiers bien plus accordés à leur environnement que nous-même.

L’autrice s’appuie sur la forêt, sur la maison, pour nous faire gouter ce qu’elles ont de spécifique. Ce ne sont pas une forêt anonyme et une maison parmi d’autres, non, ce sont deux entités qui ont leur vie propre, leurs vibrations, et leur accordage particulier. Et visiblement,  toutes nos cordes n’ont pas la même sensibilité pour détecter les menues variations de notre environnement ;  et nous n’avons pas les mêmes facultés pour savoir « lire » nos sensations aussi surement que des mots.

 

Décidément Gallmeister publie de beaux auteurs de la veine du Nature writing, dans de beaux livres très bien brochés, résistants et très agréables à tenir en main.

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister poche, 310 p.
http://jean-hegland.com/writing/

En voiture Camille ! (Cercando Camille)

Bindu de Stoppanni fait un pari ambitieux, donner à voir la maladie d’Alzheimer à travers les yeux d’un aidant, en l’occurrence Camille, sans pathos. Ancien reporter de guerre en Bosnie, son père Edoardo a des moments d’absence durant lesquels il ne la reconnait plus, mais surtout il cherche Camille. C’est une question de vie ou de mort, et il ne s’agit pas de sa fille Camille. Camille fait tout pour aider son père, elle en perd son boulot, tandis que son frère n’a qu’une idée, le mettre en maison de retraite.

Un jour Camille décide d’arpenter littéralement les routes de la mémoire de son père en l’emmenant avec elle en Bosnie. Elle a reconstitué un itinéraire et laisse les flashes de son père faire le reste. En chemin elle rencontre un auto-stoppeur violoncelliste et nomade que son père prend pour son ancien interprète. Et les voilà partis tous les trois à la recherche de la mystérieuse Camille disparue, dans un road movie inhabituel.

De l’histoire je ne dirai rien de plus sinon que la scénarisation est un peu inaboutie, les séquences pas très liées ni forcément très vraisemblables. Je ne sais si c’est une manière d’essayer de nous donner à voir la mémoire fragmentée et l’incessante recomposition du monde intérieur d’Edoardo ou si ce sont juste des fragilités de scénario.

Je n’ai pas l’expérience de cette maladie et de ses ravages tant pour la personne malade que pour ses proches. Je sais seulement combien c’est épouvantablement éprouvant et difficile. Et il me semble que ce film, à petites touches, montre bien cela. Tantôt Camille me touche, m’attendrit, tantôt elle m’exaspère, et pour autant je la comprends. Tantôt elle est dans la compassion, tantôt elle flirte avec la maltraitance tant les aléas de la vie peuvent la mettre hors d’elle parfois. Je comprends qu’elle se débatte autant, qu’elle ne puisse accepter que son père sombre, qu’elle ne puisse accepter qu’elle ne peut pas l’aider au fond, que ce soit si douloureux d’être confronté à des pans entiers de la vie de son père qui lui sont inconnus. Et le naufrage d’Edoardo est poignant, tout bascule en une seconde, tout revient en une seconde. C’est épuisant pour un enfant, même adulte, de ne jamais savoir qui est en face de soi. C’est plus simple pour le tiers étranger, le violoncelliste, qui accepte de lâcher pied et se perdre avec Edoardo dans sa mémoire, parce qu’au fond ce n’est pas si grave et que cela ramène du calme dans le tumulte d’Edoardo.

La vie s’invite au détour des routes, des rencontres, dans ce qu’elle a de plus simple et puissant, de plus « pulsionnel ». La vie se célèbre au présent et c’est sans doute là que Camille a le plus de chance de pouvoir rencontrer son père. Instant après instant.

Personne n’a raison ni tort, chacun se débrouille avec qu’il est et ce qu’il peut supporter. Et moi spectatrice j’ai mes larmes pour rester en contact avec la douceur au fond de moi, rester touchée par la part d’humanité fragile de chacun.e et ne pas tomber dans l’effroi.

en replay sur Arte jusqu’au 28 février
https://www.arte.tv/fr/videos/070742-000-A/en-voiture-camille/

Libres pâquis

Amitié précieuse éclatée en temps fragmentés
Aucun morceau ne manque
Notre géographie singulière, terra incognita
Nos paysages pas sages traversés de doutes
Ne sont répertoriés par aucun site

Et pourtant notre toile maintient sa partition colorée
Quelques pas, quelques blancs, notre mélodie
Quelques noires, des silences et toujours la vie
La vie circule sur le boulevard des cadences parfaites

Quelques sourires parfumés de pollens au cul des bourdons
Les primevères qui font vivre le vert des gazons
Les crocus comme des soleils miniatures sur les talus
Des nigelles cachés égouttent le lait de l’hiver à l’ombre
Et les narcisses en secret préparent leur miroir doré
Les mots s’égrènent dans le sablier des tasses de café

Nous partageons aujourd’hui les fruits de demain
Pas d’enjeu, pas de poids, nos sacs sont légers
Et les amaryllis peuvent s’y épanouir

Nos souvenirs sont nos fils de trame
Et nous filons la laine de nos mots
La laine qui fera la chaleur de nos cœurs
La beauté du partage touche nos ciels intérieurs
Les rires sèchent les versants de larmes

Un métro vous emporte loin, si loin.