Power and Love

Adam Kahane est passé par Paris et par chance j’ai pu aller l’écouter. J’avais hâte de le rencontrer en vrai depuis que je l’avais découvert et depuis que j’avais regardé des vidéos  de lui. Je pressentais bien quelque chose d’unique à venir.

C’est qui lui ? Ah oui. Faisons les présentations. Je lui donne la parole, un courriel (mailing list hein je te rassure) reçu ce matin :
 » When I joined Shell in 1988, at 27 years old, the thing I enjoyed most was the debating. The company’s renowned scenario planning department was staffed with smart people recruited from across the company and from external think tanks. Our job was to challenge Shell executives to pay attention to changes in the world that could present new business risks and opportunities. We did this by constructing scenarios of possible futures, through reading and talking with actors and observers from around the world and then arguing amongst ourselves—for months and months—about what we were seeing and what it meant.  »
Je trouve que c’est un beau travail cela de penser les possibles pour éclairer l’avenir. Bon et quand Nelson Mandela est sorti de prison, son équipe a contacté l’équipe des scénaristes du futur de Shell pour leur demander un coup de main pour travailler sur la sortie de l’apartheid. Adam Kahane est parti là bas, il est tombé en amour (il est Canadien c’est correct) avec une jolie (forcément) Sud africaine. il a quitté Shell, fondé sa boite de conseil (Reos) et a commencé à arpenter le monde pour aider des groupes de gens un peu fous à réfléchir ensemble à des scénarios du futur pour accompagner des transformations sociales, politiques complexes, pas se mettre d’accord hein, non penser ensemble. Et cela c’est très très très fort.

 

Et comme ce gars là il fait super bien deux choses : penser et tisser du lien entre des propos échangés, et bien il écrit des livres pour partager ses expériences, ses doutes, ses échecs, ses succès. Là il est en train d’écrire sur la collaboration avec ses ennemis. Si tu veux l’aider à penser, tu vas sur son blog et tu échanges avec lui et les autres contributeurs  : http://reospartners.com/chapter-3-not-one-right-answer-preview/. Bref il illustre très bien le précepte de « Show, don’t tell ! »
Je reviens à Power and Love, livre qu’il a écrit il y a longtemps maintenant mais qui vient seulement d’être traduit en français. Voilà ce qu’en dit son éditeur : « Martin Luther King disait que : Sans l’amour, la puissance est imprudente et abusive ; et sans la puissance, l’amour est affectif et anémique. Mais comment combiner ces deux énergies ? C’est ce que nous révèle Adam Kahane dans Power & Love. Power and Love est une véritable leçon de sagesse pour mieux négocier notre chemin à travers les défis que les équipes, les groupes, les communautés et la société en général ont à relever pour faire face à la complexité et aux enjeux d’une vie durable et pour mettre en œuvre des transformations profondes. »

Bref je me retrouve dans une salle au cœur de Paris à écouter gracieusement Adam Kahane parler dans un exquis français canadien aux accents hispanophones. Nous sommes deux douzaines peut être dans la salle. Inouï. En fait c’est une expérience sensorielle totale. Il parle, oui, mais surtout il est totalement présent. Et quand il parle, tu as l’impression qu’il te parle personnellement et que personne d’autre au monde n’existe. Il te parle et t’écoute avec tout son corps. Je n’ai jamais rencontré cette densité là. Je trouvais cette dimension perceptible en vidéo mais je voulais en avoir le cœur net. Ce gars-là tu es en connexion intégrale avec lui, si tu en as envie. Et du coup tu comprends tout même quand il se met à mélanger le français et l’anglais, même quand il se tait, tu ressens la valeur du silence, tu sens le trajet de l’information, le raffinage. Il ne réagit pas aux questions, il répond. Il marche sa parole. J’imagine combien un atelier animé par lui, pardon facilité par lui, doit être puissant.

J’ai bientôt fini Power and Love. J’y reviendrai mais si tu veux déjà tout savoir regarde le conférence Ted :

Et ensuite j’attaquerai le livre suivant sur les scénarios. D’autres billets à suivre. Questions et émerveillements je suis sure. J’adore la couverture de la version française. Bien vu !

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Contact avec M. B. Crawford

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dessin : Manu Boisteau

 

Contact, pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver.

Nous serions en train de vivre une crise de l’attention, notre activité mentale se balkanise….. et « nous commençons à nous demander si nous sommes capables de préserver un moi cohérent. Par moi cohérent j’entends une conscience individuelle capable d’agir conformément à des objectifs et des projets bien établis au lieu de papillonner au gré du moment. »

Crawford renvoie cette question à une plus essentielle : qu’est-ce qu’être humain ? Et pour cela il remonte le temps, et détricote « notre compréhension spécifique de notre rapport au monde, au-delà de nos représentations ». Il s’efforcera de donner une « image plus juste de notre rapport au réel et à autrui « , explique-t-il dans son avant propos.

Il commence son introduction par une anecdote qui lui est arrivée un jour à la caisse automatique où il payait avec sa CB. Expérience qui ne peut pas (encore) je crois nous arriver en France, c’est d’ailleurs vrai d’autres expériences qu’il raconte ensuite et qui n’ont pas encore traversé la mare au canard. Dieu merci. Cette anecdote montre l’intrusion des messages publicitaires dans tous les interstices de sa/nos vies : intercalation de pubs entre deux commandes de carte bleu, tablette d’avion recouverte d’une pub, rampe d’escalator recouverte d’une pub, clé magnétique d’hôtel vantant les mérites d’un restaurant, diffusion d’odeur de café dans u bus lorsqu’il passe à proximité du café d’une certaine marque, etc, etc. Le Massachusetts va jusqu’à vendre le verso des copies, des autorisations de sortie scolaire à des publicitaires….

Bref le capitalisme est devenu une économie de l’attention. Et la sujétion de notre attention à toutes sortes de sollicitations nous sur stimule et nous rend au final indifférent à ce qui nous arrive, nous rend inaptes à être pleinement présent dans l’instant, nous rend inapte au contentement et nous confronte à ce que Crawford appelle un vide éthique fondamental. D’où son projet d’écrire une éthique de l’attention « fondée sur une analyse réaliste de l’esprit et une approche critique de la culture contemporaine ».

Après cette longue introduction ans l’introduction, il plonge dans une sous chapitre : « de l’attention comme bien commun ». Bouleversant et réconfortant. Je comprends mieux pourquoi je n’arrive à rien en salle d’attente à l’aéroport. Je me sens comme dans une essoreuse à linge.

« Certains ressources, comme l’air que nous respirons ou l’eau que nous buvons, sont des biens communs (…). De mon point de vue l’absence de bruit est aussi une ressource de ce type. Plus précisément le fait de ne pas être interpellé est un bien précieux nous semble aller de soi (…) le silence au sens large est ce qui nous permet de penser (…)Les bienfaits du silence sont difficiles à évaluer ; ils ne sont pas mesurables en termes économétriques (…) Si l’eau et l’air pur venaient à nous manquer, les conséquences économiques en seraient vraiment désastreuses (…) Lorsque les biens communs sont privatisés (ce qu’il appelle le transfert de ressources de l’espace public vers l’espace privé), ceux qui en ont les moyens peuvent abandonner l’espace public pour se retirer dans des clubs privés (…). Lorsque des êtres humains traitent le cerveau d’autres êtres humains comme une simple ressource, il ne s’agit plus de « création de richesse » mais de dépossession.

Comme Crawford, il me parait fondamental de pouvoir développer un droit à ne pas être interpellé.e, à ce que FB ne me mette pas 30% de pubs ciblées sur mes goûts sur mon mur de post, à ne pas avoir à subir des écrans télévisuels sur tous les murs des salles d’attente… Les électrosensibles militent pour la création de zones blanches d’onde, je pense qu’il est crucial de développer des zones blanches d’interpellation. Mon attention est limitée et intime, je trouve consternant d’en être dépossédée d’une partie à mon insu.

(à suivre)

 

 

 

 

 

Pile de lecture

Un feu de cheminée, des coussins confortables, une théière, des chats, d’autres lecteurs, le vent qui souffle comme un fou dehors à arracher les feuilles et hop c’est le nirvana de lecture. Plus paisible que le vent mais les feuilles tremblent, toutes ces pages blanches transformées en histoire qui se révèlent une à une.

La semaine de Noël a été très ventée, et donc très propice à la lecture éclectique et gourmande :

Les poètes morts n’écrivent pas de roman policier, Björn Larsson (2012). Un roman suédois qui joue avec les codes du policier et de l’écriture. De très belles lignes sur la création littéraire, et une enquête manée par un policier poète…

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La sagesse de l’espion, Alain Chouet (2010). Une collection fétiche d’un tout petit éditeur. Un livre qui se lit d’une traite et qui éclaire sous un jour neuf (pour moi) le métier d’agent secret et les ficelles de la manipulation. Très bien écrit, vif, incisif, d’un style proche de l’oral.

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Betty, Arnaldur Indridason (2011). Un roman suédois sans l’inspecteur Erlendur.  Un roman noir, bref, intense sur fond d’amour fou et de manipulation non moins folle. Jamais je ne me suis autant sentie souris de chez souris entre les pattes de l’auteur. Diabolique.

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Intermittence, Andrea Camilleri (2011). Un roman italien sans le fameux inspecteur Montalbano. Un soi disant thriller économique, fade. L’univers des grandes entreprises et de leurs magouilles  tellement caricaturé  que c’en est triste. Une vraie réussite quand même : la manière dont chaque personnage se construit une représentation différente d’un même fait, ou les pièges du mental.

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Grand père avait un éléphant (2005), Vaikom Muhammad Basheer (grand auteur indien et qui écrit en malayam et pas en anglais).  Le livre à offrir à ceux qui ne considèrent pas que l’éducation des filles soit une priorité absolue dans le monde pour que le religion ne devienne pas une prison effroyable. Plaidoyer pour l’éducation, l’hygiène, l’abandon des préjugés de classe ou de caste…

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Des clous dans le cœur, Danielle Tierry (2011). Un roman très dense où se mêlent les histoires ancienens et très récentes. Hasard ? Coïncidence ? Piège ? Si j’en crois Carlos Salem dans Nager sans se mouiller, autant de coïncidences c’est vraiment très, mais alors très louche. Et le commissaire Revel, épuisé, au bout du rouleau réussira-t-il à démêler les fils pour tisser la bonne histoire ? il compte notamment sur l’aide d’un jeune adulte autiste… C’est un très bon page turner.

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La lionne blanche, Henning Mankell (2004). Une enquête du commissaire Wallander qui se passe en Suède, mais curieusement avec des échos ou des résonances ou de malheureuses coïncidences en Afrique du Sud.  Wallander applique les bons préceptes de Carlos Salem (encore lui), face à un problème pense avec ta tête, si cela ne marche pas avec tes mains, et si cela ne marche toujours pas avec tes couilles. Bref totu cela pour dire que ce n’est pas le commissaire qui va résoudre cette drôle d’enquête mais l’homme aux abois sous le costume. Un excellent polar qui éclaire les enjeux politiques de l’Afrique du Sud au moment de la libération de Nelson Mandela. Un grand merci au passeur qui m’a recommandé ce livre 😉

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La Sagesse du Jardinier, Gilles Clément (2004). Décevant, décevant. Le salon des berces est infiniment meilleur et répond mieux à la question de la sagesse du métier que cet opuscule militant et savant.
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La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, Joël Dicker (2012). Un peu comme Les poètes morts… c’est une réflexion sur le processus d’écriture et de création littéraire. C’est un roman aux multiples rebondissements, à croire que l’auteur est rémunéré aux péripéties, à ne surtout pas lire comme un roman policier sous peine de déception terrible. C’est écrit dans une langue simple, fluide, agréable. Et si l’auteur s’était abstenu de faire figurer la mère du narrateur cela aurait été encore meilleur.

 

Bon, avec tout cela je n’ai pas épuisé ma PAL, il me reste encore des polars, et aussi des livres plus austères que je n’avais pas emporté. Ben oui, les vacances c’est les vacances 😉

 

Sur ma table de chevet, deux livres : La métaphore, voie royale de la communication de Gérard Szymanski et Chef de Jaspreeth Singh que je peine à avancer…

Lectures en cours

J’ai plusieurs livres ouverts, comme si l’envie de butiner était  plus forte que m’immerger. Des livres qui divergent passablement.

Le dernier que j’ai ouvert, c’est Sous le jasmin la nuit de Maïssa Bey. C’est un recueil de onze nouvelles sombres qui disent l’écrasement des femmes algériennes dans la culture traditionnelle. Ces femmes qui ont un corps qui est pris et dépris, rarement aimé.

J’ai presque fini Eloge des femmes mures de Stephen Vizinczey qui m’a assez profondément ennuyé. Il est d’un érotisme qui me laisse de marbre, pire qui me fait soupirer. En toute immodestie je préfère ma plume érotique bien plus solaire et charnelle. Et toc, c’est dit.

J’ai presque fini aussi un livre que je lis à petites gorgées tellement c’est bon. un recueil de magnifiques nouvelles (sud) coréennes de Yi Ch’ˇongjun,  Dialogue avec un vieil arbre géant. C’est un bijou lent, une méditation sur la création qui s’insinue dans le sang tranquillement et révèle ses effets longtemps après. Certains récits me hantent profondément. Et je pense que dès que je vais l’avoir fini, je vais le reprendre.

J’ai tout juste commencé Affirmation de la poésie de Judith Balso, elle explore les rapports entre philosophie et poésie. c’est aride et difficile. c’est un conseil de Michel le libraire qui me fait lire des trucs dingues. Une fois de plus.

Et puis La révolution Arabe – Dix leçons sur le soulèvement démocratique de Jean Pierre Filiu que G. avait recommandé sur Fesse de boucK. A juste titre. Et qui, pour moi remet bien les idées en place et prolonge bien les écrits d’Emmanuel Todd.

Et j’ai fini vendredi une autre recommandation de G., inclassable, Les vallées du bonheur profond d’Henri Bauchau. Cet homme là a commencé à publier à 45 ans, il a un style très singulier que j’aime beaucoup. C’est très poétique, parfois je ne comprends rien, mais c’est pas grave, je fais la planche sur ses mots et sa musique me maintient à la surface.

Little big bang

Il arrive parfois qu’un événement survienne de façon soudaine, sans aucune explication logique. Du fait de la rareté de ce cas de figure – jusqu’à l’histoire de Papa, il n’en existait qu’un seul autre exemple survenu il y a près de quatorze milliards d’années et appelé Big Bang – la plupart des gens sont incapable de le comprendre. Ils se sentent toujours obligés de donner une explication à ce qui n’en a pas et finissent bien souvent par crier au miracle, argument auquel on a recours pour décrire l’inexplicable. La vérité c’est que les miracles n’existent pas, peu importe le nombre de gens convaincus de leur existence, qui vont même jusqu’à croire qu’ils en ont connu un certain nombre, eux, personnellement.

in Little Big Bang, Benny Barbash, 2011 (traduction française)

 

Le pieu (d’après La estaca)

Du temps où je n’étais qu’un gosse
Mon grand-père me disait souvent
Assis à l’ombre de son porche
En regardant passer le vent
Petit vois-tu ce pieu de bois
Auquel nous sommes tous enchaînés
Tant qu’il sera planté comme ça
Nous n’aurons pas la liberté

(refrain)
Mais si nous tirons tous, il tombera
Ca ne peut pas durer comme ça
Il faut qu’il tombe, tombe, tombe
Vois-tu comme il penche déjà
Si je tire fort il doit bouger
Et si tu tires à mes côtés
C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
Et nous aurons la liberté

Petit ça fait déjà longtemps
Que je m’y écorche les mains
et je me dis de temps en temps
Que je me suis battu pour rien
Il est toujours si grand si lourd
La force vient à me manquer
Je me demande si un jour
Nous aurons bien la liberté

(refrain)
Mais si nous tirons tous, il tombera
Ca ne peut pas durer comme ça
Il faut qu’il tombe, tombe, tombe
Vois-tu comme il penche déjà
Si je tire fort il doit bouger
Et si tu tires à mes côtés
C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
Et nous aurons la liberté

Puis mon grand-père s’en est allé
Un vent mauvais l’a emporté
Et je reste seul sous le porche
En regardant jouer d’autres gosses
Dansant autour du vieux pieu noir
Où tant de mains se sont usées
Je chante des chansons d’espoir
Qui parlent de la liberté

(refrain)
Mais si nous tirons tous, il tombera
Ca ne peut pas durer comme ça
Il faut qu’il tombe, tombe, tombe
Vois-tu comme il penche déjà
Si je tire fort il doit bouger
Et si tu tires à mes côtés
C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
Et nous aurons la liberté…

 

Marc Robine d’après Lluis Llach

L’homme qui marchait sur la lune

La marcheuse – c’était une femme – avait suivi sa piste à la lumière des étoiles et maintenant, l’aube venue, je la sentais dormir, protégée par une falaise en surplomb. Je ne sais trop que penser des gens qui marchent de nuit. J’admire leur art, mais la méfiance, la suspicion, le doute qui entourent leurs motivations se dressent comme un écran de fumée devant leur visage, et je n’arrive pas à discerner  leurs traits clairement. Pourquoi me suivrait-on ? Pourquoi même sautait-on que j’existe pour me suivre ? Et pourquoi une femme ? Car j’avais remarqué que chaque signe caché de sa présence s’était écrit au féminin. Le pronom qui venait était le pronom « elle », comme si le vent eût porté des traces de son musc féminin jusqu’à moi.

in L’homme qui marchait sur la lune, Howard Mccord, Gallmeister 2008