Rumah, dům, domus

Qu’est-ce qui fait qu’un lieu devient une maison ? Quels sont les liens subtils qui se tissent entre soi et un lieu pour s’y sentir justement chez soi. Qu’est-ce qui fait que dans certains maisons visitées il est juste impossible d’envisager y vivre, à peine y séjourner, alors que d’autres sont familières. Pourquoi certaines ont une âme et d’autres pas ?

Et soi, et l’autre. Certains maisons ont le même écho pour les deux, d’autres non. De quoi cela nous parle ? de quel intime s’agit-il ? qu’est-ce que le lieu, le choix du lieu dit de nous, de notre relation, de notre couple.

Oui il y a l’esprit du lieu, sa fonction singulière, l’imaginaire qu’il ouvre, les souvenirs qu’il ramène à la surface, les envies qu’il réveille. Mais de quoi d’autres est faite cette certitude d’avoir trouvé un lieu, le lieu des années à venir.

Deux fois dans ma vie il m’est arrivé de poser un pied au sol et de ressentir que j’étais chez moi, c’était ma terre, celle dont j’avais besoin, celle avec laquelle je pouvais respirer pleinement.

La première fois c’était à Brassaliere en Margeride en Lozère. 1291m d’altitude, dans un cirque. Une ferme en granit perdue au bord de la D48, tout près d’un beau lieu de brame de cerfs. Un endroit rude, magique et sauvage.

La deuxième fois c’était en mai dernier quelque part dans la vallée de la Drôme. Une ferme en calcaire perdue sur son promontoire (pour la beauté je dirai 391m), en bord de forêt, fréquentée par les oiseaux, les sangliers et les chevreuils. Primevères auricules, coucous et orchidées sauvages y poussent à foison m’a-t-on dit. Elle porte aujourd’hui un nom qui ne figure pas au cadastre. Un mystère. Avant c’était une ferme et une grange, et puis dans les années 90 c’est devenu une résidence secondaire, la maison ancienne et la grange sont devenues une. Mais il y a encore des albums photos d’avant, du temps où la ferme était ferme minuscule, ferme de la sœur, le frère lui était plus près de la « route principale ». Elle embrasse des terres à clairette et à picodons… à l’ombre tutélaire du synclinal de Saoû. Beau programme de saveurs et de terroir.

 

Beautés naturelles

L’association Tendua (léopard en sanscrit) présente jusqu’au 21 novembre une exposition photo intitulée Beautés naturelles à la mairie du 6e arrondissement. Plaisir des yeux le temps d’une immersion flash en différents lieux de notre planète. Témoignage de biodiversité menacée et collecte de fonds pour soutenir les programmes par la vente des photos exposées, tirées en nombre limité.

tendua_onyx

Cette expo tisse plusieurs fils qui permettent à un public nombreux d’apprécier tout ou partie du travail exposé. Un fil animaux qui montre girafes, onyx, lion, éléphants, diables des mers, moineaux friquets… parmi elle une photo touchante Christian Baillet, une éléphante et son petit sous une pluie torrentielle. Impuissance des ces grands mammifères face aux éléments. Jolie parabole. Un fil végétal, un fil paysages, un fil matière (eau, terre, air) avec un très bel éléphant ocre La Matriarche de Myriam Dupuis

tenua_elephantUn fil couleur aussi – avec une belle exploration des ocres rouges, et enfin un fil graphisme qui m’a particulièrement touchée dans trois œuvres très différentes. Graphisme et matière, graphisme et couleur.

Farandole diablesque (eau…)

Sur un fond bleu de Prusse un peu évanescent, cinq raies (diables des mers) des Açores posées là comme des hiéroglyphes secrets. A leurs cotés, de ci de là quelques poissons bancs, quelques poissons noirs qui ponctuent l’espace, et puis une écharpe vaporeuse de poissons zèbres. En reculant de quelques pas je réalise tout à coup que les diables des mers sont insérées dans une gloire renversée, une corolle de pétales de lumière d’une douceur hypnotique. Et les raies tout à coup se font pistils d’une éphémère fleur des profondeurs (pardon au photographe que je ne peux citer, je ne relis pas mes notes…)

Le royaume du Lion (terre)

Un lion embrasse du regard son territoire kenyan : une splendide savane mordorée qui donne à voir un camaïeu très restreint de couleurs. Un impressionniste patient a posé là une couleur après l’autre avec son pinceau feint. Et son tissage singulier de couleurs dessine des vagues d’herbe qui vibrent d’une tonalité singulière. On voudrait caresser cette herbe étrange et on se prend à rêver d’être un lion minuscule arpentant ce royaume majuscule.

Morani de Tony Crocetta
Morani de Tony Crocetta

Six moineaux friquets (air)

Nouveau peintre, chinois cette fois, maitrisant la peinture XieYi à la perfection. Un ciel des Vosges immense, aussi grand que la savane kényane, un ciel tendre de petit matin frais tout en doux tons gris perle, bleu et rose layette. Des bulles de brouillard qui éclatent au soleil levant. Et quelques fines branches d’arbre, nues, rougies par le froid de la nuit. Dessus un bouquet de moineaux friquets dont l’encre sèche au soleil. Minimaliste. Beauté naturelle et graphite. Infinie poésie de la vie. Joie pure de cet instant de grâce offert là en partage.

Moineaux friquets de Vincent Munier
Moineaux friquets de Vincent Munier

Les merveilles du téléphone

La rue Rambuteau ressemble à une rue du tiers monde : trottoirs défoncés, chaussée pleine de nids de poules, barrières de protection dessinant un labyrinthe subtil. On s’attend à voir surgir une vache famélique, une moto surchargée. Ne manquent que les odeurs et le bruit de cette vie foisonnante. Cela reste lisse et propret.

Au milieu de ce capharnaüm inhabituel, deux hommes assis et parfaitement concentrés. Ils me bougonnent un oui quand je leur demande si je peux prendre une photo tant leur travail est beau et minutieux. Aucune idée de quoi il s’agit. Ils font un diadème de perles rouges pour une fée invisible.

2014 rue Rambuteau

Un ami m’expliquera plus tard qu’ils relient fil à fil des câbles du téléphone…. Voilà par quoi passe notre voix !

La danse du lion

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Pas question de commencer l’année sans avoir la danse du lion devant sa boutique et les guirlandes de pétards pour chasser les mauvais esprits.  Belleville bruisse de tambours, de poudre et d’oeils enfantins. Oui, oui on s’arrête à tout âge pour regarder cette parade festive et les sourires qui fleurissent un peu partout. Jour de fête assurément.

La fin de l’histoire

Souvent les enfants ne sont pas pressés de connaître la fin de l’histoire. Ils ont même une délectation suprême à inventer une fin qui rebondit de soir en soir et se renouvelle sans cesse. Chacun écrit la sienne, ni vraie ni fausse, simple témoin d’un instant posé, déposé, partagé. Les enfants ont cette singulière capacité à s’absorber dans leur histoire, entièrement. Rien ne peut les en sortir.

Certains philosophes s’interrogent sur la fin, entre ceux qui pensent que l’histoire est finie, que rien n’arrêtera plus l’avènement de la démocratie et ceux qui pensent que non. Entre les Occidentaux qui se représentent le temps comme linéaire et les Orientaux comme cyclique. De quelle fin s’agit-il quand on évoque une droite : de l’infini où la droite rencontre toutes les autres droites, indifférenciée ? Et le cercle, c’est quoi la fin du cercle : la fin du geste, la fin du regard, l’hypnose, le sommeil?

Vincent J Stoker propose une fin de l’Histoire sans mots. Six images posées, déposées, accrochées sur les murs d’une galerie parisienne du marais. De grands murs blancs nus, nus, nus. Un éclairage polaire pour mettre en scène la fin de l’histoire, l’effacement d’un monde. Mais quel monde ? Celui du sculpteur de lumière ? Celui du poète sensible à la seule présence des choses, qui ne saisit rien sinon l’effacement en route ?

Une baleine échouée exhibe ses fanons blancs immaculés. Nous voilà à la merci de la langue et des mots de la baleine. Elle nous écrasera sur ses fanons pour mieux nous avaler. Elle nous invite à nous glisser dans sa panse pour penser Jonas. Jonas, invité à se retirer du monde trois jours et trois nuits, invité à se retrouver, se recentrer avant d’être expulsé comme un fruit mûr pour proposer une issue à la destruction, à la guerre. Jonas ou l’impossible pardon de l’histoire. Est-cela dont nous parle cette exposition : l’impossible pardon des hommes ?

Vincent J. Stoker, Hétérotopie #KDEABI, série Heterotopia
— Read more at http://admin.parisphoto.com/fr/paris/exposants/alain-gutharc#XOiVfWk6mlhdeGOw.99

Des fûts qui s’élancent vers le ciel, des arbres dépourvus de branches pour pousser plus droit. Si tu veux t’élever, enracine-toi, sinon le miroir aux alouettes de la lumière va te perdre. Telle une mouche tu seras pris au piège. Un bref claquement électrique et tu retomberas au sol grillé. Dans quoi vas-tu t’enraciner ? Quelle force peux-tu bien tirer de ce béton asphyxiant ? Vers quel ciel invisible t’élèves-tu ? Quelle est ta quête ? Tu peux repousser les limites mais tu restes fini, limité ; tu ne choisiras ni le début ni la fin de ton histoire, tout au plus les péripéties qui colorent tes jours.

La réserve de savoir, bibliothèque de toutes nos histoires, de toutes nos expériences, immédiatement disponibles pour autant que le lutin facétieux sache quel tiroir ouvrir plutôt que tel autre. Les morts sont plus nombreux que les vivants, non ? Comment faire face à notre histoire sans être écrasés ? A souhaiter que le Trickster sème un peu de chaos dans ce bel alignement régulier et lumineux ; illusion de toute puissance et de maîtrise d’un savoir à jamais indigeste car trop vaste, à jamais indéchiffrable car écrit dans des langues aujourd’hui disparues.

Piscine de lumière, toboggan de photons. Nous sommes surexposés et fragmentés à tout va. Comment réunir les fragments de soi, comment remettre de l’ombre, de l’intime et du noir, interrompre les reflets et échos narcissiques sans fin ? Notre regard se balade de bord en bord, de fragment en fragment, de couture en couture. Dans quel espace vivons-nous notre histoire ? Comment se rejoindre ?

Vincent remplace les signes tangibles, moussus ou rouillés d’un travail bien humain, présents dans la chute tragique, par des épées de Damoclès ici blanches et acérées. Nouvelles mines des temps modernes qui menacent les corps et les âmes. La mort nous guette, elle ne se cache pas. C’est nous qui détournons les yeux et faisons comme si. Tout est possible dans les mondes des comme si, le risque n’existe plus, l’histoire si, comme si. Pourtant c’est bien la mort, brutale, violente qui décidera de la fin de chaque histoire singulière.

Alors quoi ? Après nous avoir épargné la mélancolie de la ruine, dans quoi nous plonge Vincent avec cette fin de l’histoire ? Désespoir ou joie de notre humaine condition ? Il nous invite à percevoir notre histoire comme faite de tris incessants, de renoncements, d’abandons, de connaissances à jamais inaccessibles, de fragmentation, de discontinuité, de risques de désintégration. Une histoire limitée, acceptée et accueillie dans un espace intime et protégé loin des espaces virtuels et artificiels. La fin de l’histoire c’est la possibilité de rayonner chacun avec ses propres facettes, chacun au plus près de soi, dans un camaïeu précieux et subtil de couleurs iridescentes. Nous devenons alors pierres taillées, précieuses parmi les précieuses.

Toutes les photos sont visibles sur le site de Vincent ou sur artshebdomédias

Une mer de blancheur

Quand j’ai lu le nom du photographe,  Pentti Sammallahti, j’ai cru un instant qu’il s’agissait d’un artiste indien. J’étais surprise qu’un artiste indien travaille sur le thème de la neige mais bon, là bas aussi elle tombe en abondance au Nord. Et puis non, Pentti Sammallahti, c’est un nom finlandais comme Mauri Sariola, Leena Lehtolainen, Matti Ronkä, Matti Yrjänä Joensuu ou Stieg Larrson (non je blague il est suédois). Et son travail photo,  c’est comme les polars finlandais, un doute subsiste, rien n’est tout noir ou tout blanc, ou alors avec tellement de variations dans le blanc que je me suis dit que ce que j’appelais accommodement blanc jusqu’à présent est aussi peu précis que le mot table, bref en allant voir cette expo j’ai découvert une couleur neuve (toutes les photos vous conduisent au site de la galerie Camera Obscura où se tient l’expo actuelle), une couleur que je ne connaissais pas.  L’Inde m’avait déjà fait le coup avec la couleur « verte ». c’est déstabilisant à mon âge de rencontrer une nouvelle couleur, non ?

Alors avec cette photo qui accueille le visiteur, j’ai plongé dans l’abîme et le silence immense du blanc. Un blanc soyeux et granuleux, mat et aveuglant, un blanc de tous les contraires, unis, réunis, une espèce de conjonction des contraires. Du silence, du vide,  le chien qui attend au loin, un soleil blanc.

Pentti SAMMALLAHTI

Cette exposition personnelle mêle une cinquantaine de photos  issues de séries différentes (Sibérie, animaux, archipelago). On y trouve un doux mélange allègre de lieux, de procédés de tirage et d’époques de prise de vue. J’ai été particulièrement sensible à la série de neiges ; des photos prises en Russie, quelques unes en Finlande. Dont celle-ci qui m’a arrimée au sol pendant très longtemps. Un silence immense, du vide,  des arrêtes de roches comme des ailes d’oiseaux, du blanc…

Pentti Sammallahti

Parcourir les deux salles de l’expo, c’est aussi découvrir les variétés incroyables de texture de la neige (déjà un bon aperçu de cela dans les deux photos du dessus), qui peut être très solide ou très poudreuse. Cela je le savais déjà mais rendre à ce point la texture dans une image, je ne l’avais jamais vu comme sur ces arbres-là :

Pentti Sammallahti

Et le noir peut devenir tellement noir, tellement incroyablement noir, que le blanc devient soudain aveuglant

Il nous prévient pourtant, l’expo s’intitule Ici au loin (Here far away). Un programme à part entière pour se mettre la tête à l’envers et découvrir l’infinie subtilité de la gamme qui va du noir au blanc, et gaiement du blanc au noir, quand la neige fond….

C’est prolongé d’une semaine, jusqu’au 26 janvier. Ensuite c’est Marc Riboud qui prend possession du lieu avec des photos d’Orient, comme quoi…