Conte de la grenouille – D’un noir si bleu…

Il était une fois une grenouille de pierre toute absorbée dans sa méditation. Elle s’appelait Nokomis. Bien posée sur ses postérieurs soigneusement et symétriquement repliés en z, elle écoutait le doux et lent coassement du monde. Sa respiration était tranquille, l’air assez humide pour que l’oxygène pénètre délicatement toute la surface de sa peau. Comme toutes les grenouilles elle respirait de tout son corps, et non de cette étrange manière des humains dont le haut du corps se déplace en saccades. Faut dire qu’avec autant de vêtements et d’ornements partout, leur peau ne pouvait plus leur permettre de respirer. Elle attendait que la nuit devienne d’un noir si bleu, ou d’un bleu si noir pour redevenir grenouille mobile et agile. Comme toutes les grenouilles elle avait deux vies.

Loin devant elle, elle observait la lune qui ressemblait parfois à une énorme grappe d’oeufs. Cette nuit là, la lune était blanche comme une meringue fraiche, ronde comme un macaron et brillante comme un glaçage au sucre. Oui bon je suis gourmande… La lune émettait autour d’elle une lumière laiteuse qui se mélangeait à l’encre de la nuit par cercles concentriques, de plus en plus bleus, de plus en plus noirs. Là où se tenait Nokomis, c’était un bleu noir parfait, beau comme une encre de chine. Nokomis sentait partout dans son corps des muscles qui s’agaçaient de son immobilité, picotaient, la tiraillaient de l’intérieur. Mais elle restait là, tranquille, un lac immobile et paisible au fond d’elle-même. La nuit se poursuivait, et la lune continuait son chemin de ronde tant et si bien qu’elle finit par envoyer un rayon fin de sa lumière blanche, un trait de crayon blanc, qui se glissait entre les deux mains jointes de la grenouille. Et la lumière qui traversait les mains, traversa la peau et les muscles de Nokomis jusqu’à toucher son coeur. Progressivement Nokomis sentait la lune l’entourer, l’envelopper, lui permettre de renaitre comme la maman ourse qui lèche son ourson pour en parfaire sa forme, et éviter qu’il ne devienne un ourson mal léché, rustaud, grossier, brutal.

Quand le corps de Nokomis fut à l’exacte température de la lune, alors elle se trouva libérée de son sort et de grenouille zen et de pierre, elle redevint grenouille de mare joyeuse et bondissante. Juste avant de plonger dans l’eau, elle prit soin de détacher de son cœur le rayon de lune qui lui avait redonné mouvement pour l’accrocher à un arbre. Elle ne voulait pas qu’il se perde pas à la surface brouillée de l’eau noire quand elle plongerait voluptueusement pour se rafraichir.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle confectionna un très joli nœud d’attache autour du tronc d’un aulne adolescent qui ne protesta pas  de se trouver ainsi en lien direct avec la lune. Quant à Nokomis, il ne resta bientôt plus que ses deux yeux visibles hors de l’eau qui réverbéraient un morceau de lune. Les oreilles plongées dans l’eau elle écoutait le chant de la terre que les racines d’arbres transportaient de proche en proche, elle prenait ainsi connaissance des nouvelles du monde. Certaines régions du monde étaient complètement isolées, les humains avaient coupé trop d’arbres pour que les informations puissent correctement circuler. Alors patiemment, aidés dans leur tâche par les oiseaux, les arbres essayaient de replanter des graines pour que repoussent d’autres arbres et ainsi rétablir le réseau ; mais à l’échelle de la vie de Nokomis, c’était trop lent. Seule Mikinak la tortue pourrait peut être un jour réentendre les voix disparues.

Le fil blanc ne tarda pas à être agité de lentes ondulations. La lune avait à converser avec la terre, et pas seulement en morse lumière sur son ancestral chemin de ronde. Nokomis se sentit allégée de ne pas être, ce soir là, l’interprète de la lune, mais de pouvoir patauger tranquillement dans la grande eau noire de la mare. Elle ne quittait pour autant pas des yeux le fil qui n’allait pas tarder à se transformer pour raconter une histoire à ceux qui comprenaient mieux avec les yeux. Il se ramollit un peu et laissa émerger une bosse qui poussa aussi vite qu’un champignon pour s ‘épanouir en personnage mi humain mi fantôme qui dansait comme un funambule.

Et voici ce qu’il dit :

« La lune est aussi nécessaire à la vie que le soleil, tous les deux ils se partagent le temps de la vie sans interruption. Vienne la nuit, sonne l’heure, les jours s’en vont, je demeure. Le soleil accompagne les activités, les efforts, la fulgurance, la diffusion. La lune accompagne l’inactivité, la veille, le retour sur soi, l’infusion. Au zénith de l’un correspond le nadir de l’autre. Il en est ainsi des hommes qui, s s’ils oublient en eux même cet équilibre,  se consument et se carbonisent à l’énergie du soleil tout occupés qu’ils sont à sortir d’eux même ou, à l’inverse,  se remplissent tellement d’eux même, se digèrent tellement eux-mêmes qu’ils deviennent incapables d’agir et se dissolvent dans une énergie lunaire excessive. Dans les deux cas la course de leur vie est brutalement interrompue. Invitation à remettre de la lune ou du soleil dans sa vie pour retrouver un équilibre. »

Lorsque le fil eut terminé de délivrer son message, émergea dans la lumière blanchâtre une drôle d’apparition. Sur le grand mur noir, noir, noir très bleu du ciel, s’étendait un fil blanc, incroyablement long, long, long. Et dessus s’installa très joli vélo. Une roue minuscule devant, une énorme derrière, avec un guidon sur lequel était assis un chien, sage, sage, sage qui tenait dans sa gueule un très grand balancier. Le chien avait des oreilles très douces comme de la peluche et surtout longues, longue, longues. Il tenait en équilibre parfait et roulait sur cet étrange filin tendu, tendu, tendu. Alors il monta vers la lune loin, loin, loin ; le vélo roulait doucement tout seul sans osciller. Le petit chien rétrécissait à chaque tour de roue jusqu’à devenir une tête d’épingle petite, petite, petite. Le vélo et le chien étaient tellement loin que s’ils étaient tombés du fil, personne ne s’en serait aperçu. Tomber de la lune oui, mis pas du fil.

Personne ? Non, ce n’est pas vrai. Tapie dans sa grande mare noire, la grenouille Nokomis n’avait pas besoin de voir pour savoir. Elle sentait très bien que le chien n’était pas encore arrivé, parce qu’elle avait deviné ce qu’il était partie faire là haut avec son vélo et son balancier. Plutôt que jouer à hurler à la lune comme nombre de ses semblables, il voulait prendre la lune avec ses dents et la rapporter à la petite fille d’en bas. Celle qui ne manquait jamais de poser un bisou sur le nez de Nokomis la statue.

Le chien avait depuis longtemps acquis le sens de l’équilibre et développé sa conscience de l’équilibre au fil des jours. Il aimait retrouver dans son corps les sensations une fois la difficulté passé. Retrouver dans son corps l’enchainement précis de gestes, de tensions et de détentes musculaires qui lui avaient permis de garder son équilibre, sans aide. Il avait appris à faire du vélo en se tenant bien droit sur son axe, et c’est cet axe là qui lui permettait désormais d’oser le fil d’acier. Le contact singulier avec ce fil ni gros ni fin, assez large pour une roue de vélo, pour des pieds d’humains,des pattes d’oiseaux. Ce fil tendu parfois plus souple qu’il apprenait à gouter à chaque tour de pédalier comme si c’était la première fois. Parce que pour goûter le fil, il faut faire silence dans son esprit, faire silence du monde extérieur, s’ouvrir au silence intérieur et extérieur pour goûter la sensation de l’instant. La traversée sur le fil est une traversée d’instant en instant, une traversée d’équilibres en déséquilibres qui s’enchainent. Une traversée des émotions, des peurs par le souffle encore et toujours, celui-là même qui unit le corps tout entier.

Le chien ne prendra pas la lune avec sa gueule, il ne pourrait pas la prendre en entier. Le chien sait qu’il doit découper précisément un morceau de lune. A tout vouloir prendre, il reviendrait sans doute bredouille et fatigué. Il rapportera à la petite fille quelque chose d’inconnu, d’éloigné, d’impensable. Le chien aime ses traversées nocturne en funambule, elles ont un début et une fin, et il sait que s’il ne reste pas concentré sur qui il est , sur ce qu’il sent, il risque à tout moment le déséquilibre fatal, la chute et la mort.  Il aime les traversées qui lui permette de relier des choses tellement éloignées que l’esprit ne peut les embrasser facilement, et que ce fil de lune rend singulièrement plus proches. Et il sait qu’en rapportant à l’enfant  un morceau de lune, c’est une manière de la faire voyager avec lui sur le fil.

(à suivre)

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