Rosita

Début février, il faisait froid et la pitance était maigre. Un beau matin, je vois un merle posé sur le balcon. La première fois depuis que je vis là. Autant dire la crue du siècle. Joie immense, j’adore les merles. Il attaquait la gaulthérie couchée qui a de jolies baies rouges. Cela ne lui a pas trop plu finalement. Alors je lui ai mis des trognons de pommes, de poires… Ce n’est pas lui qui les a mangés, mais un matin j’ai vu une merlette dans l’assiette. Les mésanges lui ont emboîté l’aile et sont venues inspecter le balcon. J’ai dégainé mes graines de tournesol. Et hop elles se sont empiffrées. Mode mésange hein ! dix graines et elles sont repues. Alors sont arrivés les pigeons, nos éboueurs urbains que j’ai chassés parce qu’ils ont déjà tenté de nidifier dans les pots vides de fleurs. Et qu’un nid de pigeons c’est un cauchemar. Le merle n’est pas revenu pendant deux mois, il s’est pointé il y a quelques jours, suivi de moineaux qui passaient eux aussi pour la première fois. J’habite au 5 étage, cela explique sans doute. L’an dernier une dame pinson était venue mourir sur la chaise où je lis. Etrange découverte.

Entre temps, j’ai installé une planche en bois sur la rambarde (une couvertine ne zinc pour être précise), tu sais une planche de caisse à vin toute pourrie, et en dessous sur le porte-jardinière, j’ai installé de l’eau avec un peu d’alcool cet hiver pour ne pas que cela gèle. Pas mal d’oiseaux sont venus boire.

Les mésanges sont venues, les pigeons aussi. Boire et manger. Et les pigeons sont des éboueurs aspirateurs. Cela ne pouvait pas durer. J’ai donc installé la mangeoire à mésanges dans un château fort uniquement accessible aux mésanges, avec de grandes herses pour les pigeons qui se sont battus quatre jours jusqu’à ce que mon installation soit robuste. Et puis ils ont capitulé. Tous sauf une. Rosita. Elle se perchait droit devant moi sur la planche et me regardait de côté. Quand je la regardais, elle sautait au sol pour récupérer les restes des mésanges en me fixant de son oeil orangé. Elle m’a fait son cirque plusieurs fois. J’ai craqué, je suis allée acheter des graines à pigeons et je lui en ai donné. Et je lui en ai donné à peu près deux fois par jour.

Un jour débarque un autre pigeon que je chasse, il revient, je le chasse, il revient, je le chasse, il revient, me regarde et se met à marcher sur une seule patte. Comique. Je le chasse encore en le traitant d’affabulateur. Je t’explique : Rosita est handicapée, elle a une patte normale et un moignon de patte (il lui manque tous les doigts). Et lui ce pigeon culotté tentait de se faire passer pour Rosita, mais ils n’ont pas du tout la même couleur. Je ne suis pas spécialiste es pigeons mais elle est assez spéciale, tandis que lui ressemble vraiment à un pigeon standard.

Un fois l’intrus chassé, arrive Rosita à qui je donne des graines, et qui je vois arriver ? Le comique de service qui joue deux pattes, une patte. Et Rosita le laisse manger dans la gamelle alors qu’elle chasse toutes les autres pigeons. Ah, l’affaire se corse, Rosita a un boy friend, mon stock de graines va descendre deux fois plus vite. Pour bien faire passer le message, sitôt les graines avalées, Rosita entreprend de bécoter copieusement son amoureux. Ok, ok, message reçu, c’est ton copain et je ne dois pas le chasser. Oui mais comment le reconnaître lui, lui ai-je demandé à Rosita.

Quand il est tout seul, il tente le numéro de séduction sur une patte. A ce moment là, je le regarde attentivement pour voir si c’est vraiment lui (ben oui parce que je me suis fait flouer déjà une autre fois). Maintenant c’est devenu plus facile, je le reconnais, il a les plumes de queue très abîmées comme si elles avaient été collées et qu’il avait arraché ses plumes en force d’un truc collant (j’ai vu depuis que certaines personnes mettent des pièges à colle pour les pigeons, je ne serai pas étonnée que cela soit ce qui lui est arrivé, mais je ne connais pas le cycle de vie des rectrices donc je ne sais pas quand elles repousseront). Pour l’instant son bord de queue est et dentelé au lieu d’être parfaitement gris et arrondi, ce qui ne l’empêche pas de très bien voler.

Avec le temps Rosita s’est familiarisée, elle me reconnaît, et ne s’envole plus quand je sors sur le balcon lui verser des graines ou de l’eau. Le matin je n’ai pas le temps d’ouvrir la porte-fenêtre qu’elle est déjà posée, près de l’écuelle, prête à attaquer le petit déjeuner. Depuis début avril j’ai décidé de réduire les portions et de ne lui donner que le matin, les premiers jours elle a fait la comédie des miettes de mésange, et puis maintenant elle s’est résignée. Elle passe dans l’après midi, se pose sur le balcon fasse à moi, me fixe et sonde ma résolution. Elle a une manière unique de tourner et bouger la tête pour tenter de lire dans mes pensées ou dans mes gestes ! Après un moment elle repart. Mais si j’ouvre la porte-fenêtre, elle arrive dans un froufrou de plumes en moins de cinq minutes. Quant à son pigeon préféré, c’est beaucoup plus aléatoire, il s’envole, il a bien compris que je ne le distinguais pas bien et qu’il n’était que toléré.  S’il arrive avant Rosita, il se poste entre mon balcon et celui du voisin et attend. Visiblement c’est elle qui mène la danse…

 

Zébrures

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Je te l’ai peut être déjà raconté, un matin d’hiver, je croise une femme en haut des marches que j’arpente tous les matins. Ce matin comme tous les matins d’hiver elle est là, emmitouflée sous des couches de vêtement. Parfois je lui donne quelque chose à manger, parfois quelques sous, souvent juste des mots. Et puis ce matin-là je me suis arrêtée un peu plus longtemps. Je lui ai demandé de quoi elle avait le plus besoin. Elle m’a regardée, surprise et m’a demandé de répéter, alors j’ai changé ma phrase et je lui ai demandé qu’est-ce qui vous manque le plus là, qu’est-ce qui vous serait le plus utile. Son visage s’est éclairé et elle m’a dit : un pantalon chaud. D’accord je lui réponds. Vous faites quelle taille ? Elle me regarde comme si je lui avais parlé tibétain. Quoi ? Quelle taille pour le pantalon ? Elle éclate de rire. Ah la taille du pantalon ? facile ! Elle ouvre les bras, tourne sur elle-même et me dit : Voilà tu as vu, maintenant tu sais !

A l’intérieur de moi quelque chose a fait glong. Entre surprise et sidération. La simplicité de sa réponse venait attaquer la falaise de mes questions. A chaque fois que je me demandais quelle taille elle pouvait bien faire, je la revoyais virevoltant devant moi sous ses couches de vêtements. J’avais peur de me tromper, peur de prendre trop petit, trop grand, de lui faire injure. Tout se bousculait en moi pour me mettre dans d’incroyables empêchements alors que tout ce qu’elle demandait, elle, c’était un vêtement chaud pour moins subir la morsure du froid. Et elle s’en fichait si c’était sa taille ou non, cela pouvait changer selon les couches déjà portées. Elle me parlait d’un monde inconnu, celui du présent, du maintenant, du avoir chaud là, tout de suite.

L’autre matin, celui du café suspendu, cela a refait glong.  Glong quand il m’a demandé de l’aide pour un café, glong quand je l’ai vu rassembler ses sacs, glong quand j’ai senti son odeur, glong quand j’ai senti l’hostilité des serveurs du café, glong quand j’ai senti son malaise à lui dans ce lieu. Il me faisait penser à ces chats errants qui font tout pour se faire oublier, devenir transparents invisibles, indétectables. Nous étions seuls dans le café, l’heure était matinale, et il a passé un long moment à chercher où poser ses sacs. Où les poser pour ne pas gêner le passage. Où les poser pour ne pas les perdre de vue. Où les poser pour qu’on les oublie parce que plus tout ces sacs disent où il vit. J’ai compris qu’il ne pouvait pas baisser la garde, jamais, même avec moi, même le temps d’un café. Non pas que je sois dangereuse, je pense qu’il a développé un flair suffisant pour sentir les gens de l’intérieur, et savoir que non ; mais il devait rester vigilant parce que dans mon inconscience je pouvais le mettre en danger. Et peut être l’ai-je fait en rentrant dans le café plutôt qu’en restant dehors. Longtemps après je me suis demandé si ce café offert dans ce lieu où il n’était pas bienvenu  n’était pas en fait une violence de plus que je lui faisais. Et cette somme de violences minuscules, quotidiennes, et bien je crois qu’elle fait vieillir vite, très vite, parce que tu ne peux jamais vraiment te poser et te reposer.

Et quand je suis dans ma grotte perchée sur la colline, que je regarde les mésanges venir dévorer les graines de tournesol que je leur donne, les pigeons essayer tous les stratagèmes possibles pour atteindre ces graines, je pense à lui. Je me dis que nous vivons très différemment, et en même temps nous avons peut être cela en commun, une déchirure dans la journée, pouvoir regarder les oiseaux voler dans le ciel, sans bagage physique ou psychique pour les alourdir. S’émerveiller. Pouvoir nous réjouir d’être des humains en vie.

Et je me dis aussi, tu as raison Laure, que c’est bien difficile parfois de rejoindre l’autre, juste le rejoindre quand on partage « seulement » notre humanité. Cela nous permet quoi ?

Des mâles alpha et des autres

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Tu voix FB a un gros inconvénients, tu perds rapidement ce que tu partages, même les perles rares et précieuses. Alors j’ai décidé d’en conserver certaines ailleurs, ici en fait. Pour les retrouver quand j’ai envie de me replonger dedans.

Il y a quelques jours le National Geographic a publié un très long article sur la manière dont on « forgeait » les garçons dans les cultures au 21e siècle. C’est un article de la rubrique « gender » : The Many Ways Society Makes a Man, How does a 21st-century boy reach manhood? In some cultures the rite of passage is clear. In others, not so much. Edifiant, je te le recommande.

Cela fait écho à une question que je me pose depuis l’élection de Trump, comment des femmes peuvent voter pour une caricature d’homme ? Comment Poutine peut-il exercer une telle fascination sur des hommes et des femmes ? Comment l’image du masculin, macho, héros militaire, guerrier sanguinaire peut- elle encore l’emporter ? Et pourquoi cette poussée incroyable de masculinité hégémonique, toxique ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce déni, cette volonté de dominer, d’asservir le féminin ?

Certes des artistes proposent une lecture de cette répression du féminin ou plutôt là des femmes, ainsi Nicky de Saint Phalle qui évoque l’énorme jalousie des hommes sur le pouvoir de création des femmes… mais le mystère reste pour moi très épais. Les droits, les droits des femmes, des faibles, des « autres »  (remplace par le terme que tu veux et qui désigne un groupe humain qui n’est pas au pouvoir) sont toujours menacés par l’obscurantisme.

Le débat des présidentielles montre portant que des hommes publics peuvent incarner un autre masculin, je pense notamment à Yannick Jadot et surtout à Benoit Hamon.Est-ce un hasard si les deux tiennent autant à l’écologie, à protéger le vivant ? Des hommes bien plus en paix avec le féminin, le leur et celui des femmes.

Pour Benoit Hamon, j’ai presque envie de dire un homme qui parle au nom des femmes… A son investiture Christiane Taubira portait haut la voix des femmes : « nous sommes porteuses de la moitié du ciel » disait-elle en écho aux propos de Ban Ki-moon sur le rôle essentiel des femmes dans la lutte contre les mines anti-personnelles. Dans sa postureil est loin, loin de nombre d’autres candidats masculins qui sont surtout dans la force et le rapport de force. C’est oxygénant et rassérénant.

L’homme au bois dormant a glissé tout à l’heure une pépite sur son fil FB. C’est un entretien vidéo avec le rabbin Delphine Horvilleur qui parle de la figure du chef dans la bible. Elle voit en Donald Trump un modèle d’anti-chef biblique et déplore l’absence de voix juives pour s’élever contre cette figure de mâle alpha à la virilité mal placée. Elle dit aussi ce que toutes les sagesses du monde disent : réconcilier le masculin et le féminin en soi… C’est le chemin pour soi plonger dans la sensibilité, la vulnérabilité, les failles pour les hommes ; plonger dans le monde de la force, l’action, la valorisation et la protection pour les femmes.

Et puis cela n’est pas au coeur du sujet, c’est un effet de bord de Trump qui provoque cela : des tutos pour faire des Pussy hat. C’était réjouissant cette manifestion de protestation à New York avec toutes ces femmes revêtues d’un bonnet moqueur…. Clins d’oeil aux copains et copines qui tricotent, qui cousent, qui brodent et qui vont bien merci.

 

 

Brève déchirure

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Lundi matin, je remontais la rue Montmartre. Indécise quant au café où m’arrêter. Certains sont accueillants mais leur café médiocre, d’autres sont froids mais avec un café correct. je n’ai pas encore trouvé le café au café délicieux. Je ne comprends pas pourquoi c’est toujours aussi rare à Paris d’avoir du café sans robusta. De boire un café aromatique dans un bistro lambda. certes rue du Nil je peux boire (pas le lundi) un excellent café à plus de deux euros ma tasse. Bon je ne comprends ni le prix du thé, ni le prix du café dans les débits de boisson.

Je remontais la rue en me demandant dans lesquels j’avais déjà demandé s’ils faisaient des cafés suspendus. En général les garçons me regardent de travers, peu connaissent. Et pas seulement rue Montmartre. J’explique et je ne rencontre jamais d’enthousiasme. Pas grave, pour certains sujets, je suis persévérante. Je finirai bien par en trouver un. Et sans doute est-ce une forme douce de prosélytisme. Il faisait gris humide et doux, bref une grisaille parisienne assez coutumière et les pavés scintillaient comme des pierres semi-précieuses. Beaux.

Je marchais à petits pas, la tête bercée de ces scintillements et de mes questions quand un homme, jeune et mal rasé, m’arrête : « Bonjour Madame, est-ce que vous pourriez m’aider pour un café s’il vous plait ?». Je le regarde et m’apprête à lui répondre non. Mon démon intérieur me souffle «si tu lui donnes un euro, est-ce que tu es sure qu’il va aller prendre un café ?» Et une autre voix me dit « c’est quoi la différence avec un café suspendu ?» Je lève les yeux, je regarde cet homme aux yeux abyssaux et je lui dis « oui bien sûr. En fait pas tout à fait, je vous invite plutôt à prendre un café, enfin si c’est OK pour vous de prendre votre café en ma compagnie». Il me regarde un peu éberlué et bredouille une réponse que je ne comprends pas bien mais il m’emboite le pas. Nous rentrons ensemble dans un café déjà testé pas super hospitalier mais bon. Le comptoir est un peu envahi de tasses, de verres. Nous sommes les seuls clients dedans et je ressens un malaise. le jeune homme rentre à pas menus comme s’il voulait se faire oublier. le garçon me sert les deux cafés demandés mais dans de gobelets en carton (c’est la première fois). Je me dis que nous ne sommes pas bienvenus dans ce café, que la suggestion polie est d’aller le prendre dehors. Je m’en fiche. Nous allons boire notre café ensemble et bavarder un peu.

Fin de partie

soupe-populaireIl est dix huit heures trente. Les marmites sont encore pleines, et dehors plus personne. Nuit noire épaisse vidée de tous les ventres creux du quartier. Je regarde les marmites et je n’y crois pas, ce n’est pas possible qu’il en reste autant. Je demande ce qu’on va faire des restes. le bouillon et les légumes à la poubelle, la semoule ils la gardent pour leur dîner. Ah vous dînez là ensuite ? Oui et vous pouvez rester. Ah zut je ne savais pas. Nous avions tous d’autres plans, vrais ou pas. Je dînais avec une amie dans un restaurant coréen. Je serais bien restée et ne même temps je pense que cela aurait très étrange parce qu’en fait, tout va tellement vite que nous n’avons pas eu le temps de faire connaissance, d’échanger, bavarder. Juste échanger des informations utiles. Pas vraiment de lien même entre nous. Une ambiance paisible mais très studieuse. Pas de lien entre nous, comment pourrions nous faire du lien avec nos visiteurs ? Je me demandais ce qui s’échangeait pendant ce repas, ce qui se mangeait aussi.

Bon après avoir patienté dix minutes, nous avons commencé à ranger et à faire le ménage. Quelques retardataires sont arrivés. Ils ont reçu un dîner froid avec ce qui restait. Quelques attardés qui avaient fini de manger sont venus demander du rab aussi. Pas du rab de chaud mais du rab de pain, de fruits. Après quelques hésitations de la hiérarchie, ils sont repartis les mains pleines. J’imagine que c’est une stratégie acquise par certains, manger le plus doucement possible pour être encore là quand le rideau tombe et demander ce qui ne peut plus être refusé, ou plus difficilement. Pouvoir donner à manger c’est détenir un pouvoir énorme auquel je n’avais jamais songé. D’autres mangent lentement et regardent autour d’eux pour récupérer des gamelles pas tout à fait vides des autres personnes attablées. Les demandes et les échanges se font en silence, peut être pour ne pas attirer l’attention, mais aussi parce qu’il y a tellement de langues différentes dans le lieu que les chances d’en avoir une en commun sont assez faibles.

Nous avons un balai pour 11, une pelle, une cuvette…. bref rapidement il n’est plus possible d’aider à quoi que ce soit. Drôle de sentiment de désœuvrement alors qu’il y a tant à faire pour que le lieu soit propre et hospitalier. Je m’escrime avec mon balai élimé pour tenter d’arracher les grains de semoule au revêtement de sol. Les grains volent partout sauf vers mon tas. Je me décourage un peu. Et puis peu à peu le lieu retombe dans une léthargie. L’équipe s’installe pour dîner dans le coin des femmes, tout près des cuisines et de la chaîne de restauration. Nous les saluons et nous repartons ensemble avec mon groupe de bénévoles. Nous faisons le trajet en sens inverse. C’est encore plus sale qu’à l’aller. Une vague de gobelets en plastique éventrés jonche le sol. De retour sur le boulevard et à la lumière de la ville, les langues se délient. Nous faisons connaissance au chaud dans le métro. Les TIG nous rattrapent et nous dépassent sans un mot. Ils ont évité le contact toute la soirée. Je n’ai pas d’hypothèse pour comprendre cela. Nous sommes quatre, une jeune femme encore étudiante en communication qui vit à Ivry, un trentenaire qui vit à Maison-Alfort et travaille comme administrateur de BD, une quinqua, traductrice et assistante de direction qui travaille aussi parfois avec l’Armée du Salut et moi. Drôle de mélange. Nous nous disons au revoir, à la prochaine. Le métro avale les stations et nous décharge les uns après les autres dans nos zones normales de vie. Belleville me parait tout à coup très très propre, très colorée et gaie.

Une soupe des temps modernes

Il est 17h. Pluie légère, nuit tombante aux portes de Paris. Nous hésitons sur le chemin, et finalement décidons de suivre les groupes d’hommes qui marchent vers un no mans land. Au sol des vêtements abandonnés prennent la boue. Plus loin un camion logoté. Ah oui c’est cela. Plus loin une ville d’Algéco. Nous allons frapper à la porte de celui le long duquel une centaine d’hommes sombres patiente sans bruit. Nous sommes légèrement en retard. La distribution des repas commence à 17h en théorie. Nous saluons, nous nous présentons, nous déshabillons rapidement (toutes nos affaires sont enfermées dans une armoire fermée à clé), passons un tablier en plastique. Je demande les lavabos pour me laver les mains (pas de savon, pas d’essui-mains) avant d’enfiler des gants de latex. Nous sommes 11: les trois têtes de l’association, deux salariées, deux TIG, et nous quatre bénévoles. Quatre autres bénévoles nous rejoindront plus tard. Nous serons trop.

Quelques mots d’explications, des consignes et nous voilà chacun affecté à un poste sur la chaîne de délivrance des repas chauds. Nous sommes postés, le travail est hyper fragmenté, complètement taylorisé, déprimant. Je suis juste après le plat chaud, servi par deux salariées : une sert le couscous, l’autre sert le bouillon de légumes. Quant à moi, je donne une portion de kiri et un pain au lait. On me montre les réserves pour me réapprovisionner, on me dit que comme c’est pas lourd, je peux porter les cartons moi-même. Surtout ne pas donner de rab. Refuser poliment mais fermement aux demandes, à toutes les demandes. Après moi une personne donne une compote et une banane, puis une autre donner du pain et des clémentines. A l’autre bout de la salle, le seul bénévole garçon est affecté au café. Il est 17h15 et nous n’avons toujours pas commencé la distribution. Je me demande si c’est volontaire, si c’est une manière de signifier un rapport de force, de rappeler qui a le pouvoir dans la salle. Dehors on sent bien que la tension monte un peu. Je me demande depuis combien de temps ils sont là tous ces hommes. Certains sont des habitués du lieu.

Enfin les portes s’ouvrent et laissent place à une première vague d’hommes mélangés qui se servent très vite et vont très vite s’asseoir en se disséminant dans l’espace. Sur place pas de sanitaire ni de point d’eau. Certains viennent manger avec des mains dans un drôle d’état. Cela me met en colère qu’il n’y ait pas un minimum d’accès à l’hygiène. Sans doute que s’il y avait un point d’eau, il y aurait toilette et beaucoup de complications mais quand même cela me choque.

Commence un flux ininterrompu d’hommes principalement, de femmes, d’hommes avec enfants. Eux sont des habitués, ils ne sont pas traités pareil, certains ont des gamelles, ils viennent chercher à manger et iront manger ailleurs. Les enfants sont accueillis avec chaleur et gâtés avec quelques friandises supplémentaires. Beaucoup de personnes viennent avec d’énormes sacs qu’ils ne lâchent pas, ou des béquilles ou des grosses difficultés à marcher. Je les vois se débrouiller avec une incroyable habileté avec leur plateau. A chaque pas je crains la chute, mais non, ils maîtrisent parfaitement leurs gestes.

Nous devons aller vite, très vite. Je ne comprends pas pourquoi. Tellement vite que par moment je ne réussis pas à établir le contact visuel avec les personnes qui viennent. Je me laisse happer par l’objectif de productivité et je tempête après moi même. Je pensais que le moment du repas était un moment de r »pit par rapport à la rue. Je ne crois pas. Les rapports de force se jouent à nouveau de qui s’installe où, de qui rackette qui d’un peu de nourriture, de qui troque quoi, des fonds d’assiette qui s’échangent, de ceux qui peuvent prendre le temps du repas et ceux trop pressés qui mangent presque debout. En commençant la distribution tard, nous avons empêché certains hommes de manger leur plat chaud parce que le bus qui les ramène dans leur foyer va partir. Alors ils viennent et ne prennent que ce qui est transportable. Pas le plat chaud. Cela me noue les tripes. Personne ne râle ou ne proteste. Ils savent que la sanction ce serait dehors et interdit de retour.

En 90 minutes nous avons servi 450 repas, ajusté les rations en cours de route, normales au début, réduites pendant le rush, puis allongées, puis rab à la demande, puis rab proposé pour finir par servir des doubles rations parce que nous avions un volume prévu pour environ 550 personnes. Nous avons jeté la nourriture périssable excédentaire. Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à tous ceux à qui nous avions dit non plus tôt dans la soirée. Difficile. Comment s’ajuster au réel ? Servir bien un nombre limité de personnes ou s’efforcer de donner à manger au plus grand nombre même si c’est pas tout à fait assez. Je n’ai pas la réponse. L’association est sans doute évaluée au nombre de repas servis, une obsession sur le compte pendant toute la durée du service, plus qu’à la qualité du lien tissé ou la qualité de l’espace ouvert quelques heures.

Certains essaient de venir manger plusieurs fois, parfois ils sont reconnus, parfois non. J’en ai vu, je n’ai rien dit. Ma manière à moi de retrouver de la marge de manoeuvre, de ne pas être broyée par le système.

Après 40 minutes, à un moment d’accalmie, j’ai proposé à ma voisine d’échanger de poste, elle servait le bouillon sur le couscous. Elle ne s’est pas faire prier. Le poste est beaucoup plus physique et l’ergonomie très discutable. J’ai beaucoup cherché une posture juste pour ne pas me faire mal dans un poste qui me faisait travailler en torsion et le dos tourné aux personnes qui viennent là. J’ai réussi à trouver, en faisant aussi changer celle qui servait la semoule pour que nos gestes soient plus déliés et plus faciles. Il n’empêche. Après 90 minutes tu sens  la fatigue dans ton corps.

Je pensais rentrer chez moi la tête un peu farcie de bruit. Une cantine c’est bruyant entre les voix, le bruit des couverts, de la vaisselle ! Alors imagine le volume sonore d’une cantine de 150 personnes affamées. Plateau en plastique, couverts en plastiques (attention pas de couteau, jamais de couteau), verre en plastique. pas de bruit. Une pollution incroyable mais pas de bruits. 150 personnes qui mangent font à peine plus de bruit qu’une table de six joyeux convives dans un restaurant. Ils mangent. C’est leur vie, leur survie dont il s’agit. Et même si certains viennent en bande, ils sont taiseux comme des paysans. Economes en tout : paroles, gestes. Sacrée leçon de vie.

Les manifestations pour Alep

photo Christophe Eyquem
photo Christophe Eyquem

Je suis allée à plusieurs manifestations de soutien pour les citoyens d’Alep. Et je vais continuer, c’est ma goutte d’eau. Et en même temps, je ne suis pas satisfaite de ce qu’il s’y passe. Quelque chose ne me convient pas et quelque chose me manque dans ces rassemblements.

Ce sont les mêmes qui prennent la parole, majoritairement des hommes, parfois ils donnent des nouvelles de là-bas. Il faut être un peu initié pour comprendre de quoi cela parle. Et puis un tribun harangue la foule et tente de la galvaniser autour de slogans que je qualifierais de guerriers. Et cela me donne l’impression d’être instrumentalisée pour une cause différente de celle que j’ai choisie, je n’aime pas cela.

Ces slogans me collent des boutons, et je ne les partage pas : Poutine assassin, Assad assassin, Obama complice, Onu complice ! Nous vaincrons la tyrannie ! Daech assassin ! Et vive la lutte du peuple syrien ! Tes bourreaux tu vaincras ! Liberté Démocratie en Syrie ! D’Alep à Paris nous vaincrons la tyrannie ! D’Alep à Paris nous vaincrons la tyrannie ! A bas les assassins ! A bas les fascistes ! Poutine, fasciste c’est toi le terroriste ! Poutine, fasciste hors de Syrie ! Syriens restez debouts le monde est fier de vous !

Mercredi le titre c’était « Manifestation pour Alep, solidarité avec les victimes ». Nous vous appelons à venir nombreux pour exprimer votre solidarité avec les civils d’Alep. Soyons nombreux. Soyons solidaires. Montrons au peuple d’Alep qu’il n’est pas oublié.

Et bien moi je n’ai pas envie de vomir ma haine pour manifester ma fraternité et ma solidarité. Je n’ai pas envie de mettre de l’énergie dans l’obscur. Je n’ai pas envie de me comporter comme ceux dont je dénonce les actions. C’est de paix et de lumière dont nous avons besoin pas de violence et de peur. Ce n’est pas juste, ce n’est pas accordé à la situation de scander des slogans agressifs. Comment peut-on crier « Syriens restez debouts, le monde est fier de vous ». Vraiment ? on est fier d’eux quand ils se font massacrer ? Une chose est sûre, moi pas.

La grâce nous a touchés pendant la minute de silence. Que c’est beau une foule concentrée, attentive et silencieuse, que c’est puissant !

Plus tard une femme syrienne s’est mise à scander Poutine dehors ! Assad dehors ! Et bien cela a été reprise avec beaucoup plus de force par la foule. J’y vois (c’est mon hypothèse) le besoin pour d’autres présents de trouver des slogans plus ajustés à la situation et plus ajustés à la raison de leur présence, de leur participation. Et puis elle s’est mise à chanter une chanson en arable ou en dialecte syrien, peu importe, chanson reprise par de nombreuses personnes dans la foule et sur le podium. je ne sais pas le sens des paroles mais c’était beau ce chant commun qui s’élevait.

Je n’ai pas la recette, je n’ai pas trouvé de formule à proposer aux personnes rassemblées. Et cela m’a remplie de tristesse. Je ne sais pas comment partager avec les autres du positif, du chaleureux. Les seules choses qui me venaient à l’esprit, c’étaient des gestes « tous unis pour Alep » en se tenant la main (bon pas pratique avec les bougies, les téléphones portables…), des gestes de fraternité ou des prières. Oui, c’est le spirituel qui s’est invité pour moi et avec lui son florilège de chants religieux que j’aime. Pas à propos.

Qu’à cela ne tienne je me suis demandé quelle chanson pouvait nous permettre de communier ensemble dans notre désir de paix pour ces civils assiégés. J’ai bien pensé à l’ode à la joie mais je n’en connais pas les paroles. Je viens de le relire et cela colle pas trop, enfin quelques vers seraient possibles (Tous les humains deviennent frères, lorsque se déploie ton aile douce). J’ai pensé à Imagine de John Lennon mais je ne la connais pas par coeur (ben non !) et puis elle n’est pas en français. J’ai cherché en français et rien trouvé sinon Les mille colombes de Mireille Mathieu (!!!), ou des berceuses pour dire et envoyer de la douceur. Alors cela, tu vois, cela me questionne. Comment est-il possible que nous n’ayons pas de chant commun d’amour, de joie, de paix « laïque ». Cela manque non ?

 

Depuis j’ai découvert la chanson des compagnons de la chanson « si tous les gars du monde devenaient de bons copains » que je ne connaissais pas, magnifique, mais je pense que si je commence à la chanter je vais rester seule… ! Et enfants de tous pays de Enrico Macias, même risque. Bon je vais réviser Imagine alors, sauf si tu as une autre bonne idée.