Synchronisation…

Dialogue avec l'arbre

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En mémoire de l’arbre

Ce matin là, il  faisait bon. Ciel bleu, air froid et sec. Quelques mouvements très lents d’échauffement pour remuer la grande marmite de l’univers. Bouger sur son axe. Sentir la gravité qui tire le sacrum vers le bas comme un plomb de pêche. Sentir l’énergie qui arrive par vagues dans les bras et les pieds un peu éloignés. L’énergie et la chaleur. Sentir les arbres tout autour qui eux aussi bougent, plus imperceptiblement. Écouter les grincements dans les branches, les entre-chocs légers des plaques d’écorce.

J’ai eu envie de cette vie là, de sentir la sève monter, d’écouter le chant de la terre qui vient des racines, de percevoir le murmure des oiseaux et du vent. Je me suis rapprochée du bosquet, et j’ai regardé la demie douzaine de sages qui se tenaient là, silencieux. J’en ai choisi un, mais peut être est-ce lui qui m’a choisie. J’ai fait quelques pas dans sa direction, et je me suis arrêtée. Je rentrais dans sa zone d’intimité, ou bien il était dans la mienne, comment savoir. Nous avions tous les deux besoin d’un temps d’apprivoisement. Moi parce que j’avais le cœur qui battait la chamade, lui, je ne sais pas . Je me suis approchée tout doucement, tendrement, et j’ai délicatement posé mes mains sur lui. Posé, pas pressé avec force, juste posé. Comme j’aurais posé les mains sur les épaules d’un homme que j’aime. Des mains chaudes et habitées. J’ai incliné ma tête sur sa poitrine, pour écouter battre son cœur, et j’ai posé mes avant-bras tout contre lui.

J’ai perçu sa chaleur se mêler à la mienne et m’envelopper. Il m’a accueillie dans son monde et je me suis sentie pleinement en sécurité, à l’abri. J’ai ressenti son énergie qui pulsait à travers moi. Je la sentais descendre à toute vitesse de lui dans mes mains,  dans mes bras, les épaules, descendre en cascade le long de ma colonne vertébrale,  irriguer mes jambes et dissoudre mes pieds. Il m’a entraînée avec lui dans les tréfonds de la terre. J’ai senti racines et radicelles parcourir l’humus froid, se mêler à d’autres sources. C’était très froid et très léger, paisible et vivant. Et puis le flux s’est inversé, l’énergie a cessé de descendre, j’étais vraiment très bien enracinée, personne n’aurait pu m’arracher. Je me suis sentie happée vers les branches et la cime. J’ai parcouru en un instant toutes les branches, les moindres bourgeons de feuilles, j’ai ressenti les subtiles variations de chaleur des branches à l’ombre ou au soleil, je me suis sentie étirée en branches, branchettes, brindilles, filaments, feuilles, bourgeons, caressés par le vent frais et sec. Et je me suis élevée encore plus haut, toujours plus haut, comme si l’arbre montait jusqu’au ciel.

Et puis il s’est arrêté, il m’a laissé goûter cette drôle de sensation d’étirement et d’enracinement avec une grande paix intérieure. Et il a ajouté tout doucement au creux de mon oreille : « ta place est là, tout simplement entre ciel et terre, tu es reliée à tout. Toujours. Alors si tu veux t’élever, enracine-toi. » Et il s’est tu. Je le sentais présent, la leçon était finie, je n’avais plus envie de partir. J’ai pris mon temps pour faire bouger mes orteils, mes chevilles, mes genoux, mes jambes, mes doigts, mes mains, mes bras et mes épaules. Je me suis redressée au ralenti, millimètre par millimètre, j’ai senti mes vertèbres se dérouler une à une. Et tout doucement, j’ai décollé mes mains, mes doigts, ma pulpe de l’arbre, et, en silence, je l’ai remercié.