Inflammation du verbe vivre

« N’oublie pas. Ce que tu cherches est simple. »

C’est C. qui m’en a parlé pour me dire combien cela l’avait touchée. J’ai vu que cela se jouait jusque fin novembre. Pas trop de temps à perdre. Jamais vu encore de spectacle de cet auteur. En revanche déjà lu, dévoré même, Anima, cet ovni littéraire incroyable qui aborde un sujet effroyable. Wajdi Mouawad se cogne les sujets difficiles de son époque et de ses ancêtres. Il a une relation étroite à la mort, très étroite, elle s’invite partout et il joue avec elle. Cela me tenait un peu à distance. Mille fois j’ai pris Incendies sur la table de mon libraire, mille fois je l’ai reposé. Je trouve cela difficile de lire du théâtre. Il me manque la voix des autres sur le papier. Et en même temps auteur un peu « familier » parce que j’ai dans mes tiroirs quelques poèmes de son frère.  Les hasards de la vie, merci L.

Première fois donc que j’allais voir un spectacle de lui. Première fois que j’allais au théâtre de la Colline, familier aussi par mon petit cousin qui y travailla il y a une dizaine d’années. Clin d’œil à G.

Première fois que j’allais seule au théâtre. J’ai pourtant des amies chères qui y vont souvent et m’invitent régulièrement. Je décline consciencieusement. J’ai pourtant failli appeler C. avant de prendre ma place et puis je me suis dit, oh ! elle l’a déjà vu, c’est sûr. Tellement déjà vu, oui, que nous assistâmes à la même représentation sans le savoir. Je l’ai découvert sur Instagram en rentrant à la maison. Nouveau clin d’œil.

Première fois depuis des années que j’allais au théâtre tout court. Une chance incroyable avec une place très bien située, le premier jour choisi. Choisi alors même que j’avais déjà un dîner. Zappé. Scotomisé le dîner. Inconcevable. Merci J. de ton indulgence avec ma mémoire sélective.

Bref je savais bien avant même le lever de rideau que quelque chose d’essentiel m’attendait.

Pour patienter avant le début de la pièce, je finissais un chapitre du livre La foi d’un écrivain de Joyce Carol Oates, celui intitulé Notes sur l’échec. Excellente introduction à la pièce, mais je ne le savais pas encore.

« Vingt-quatre siècles après la création de Philoctète, Wahid entreprend de monter cette tragédie de Sophocle, l’immortel porteur des peines du monde. Mais le décès du poète Robert Davreu, qui devait en assurer une nouvelle traduction, complique son travail. Afin de retourner aux origines de la pièce et d’en imaginer la scénographie, il entame alors un voyage en Grèce, à la recherche des malheurs du grand Argonaute. » nous dit le synopsis. Pas très parlant mais fil d’Ariane essentiel.

Wajdi Mouawad qui incarne Wahid se présente seul sur une scène presque nue dans une ambiance à la « en attendant Godot ». Un écran, des bâches, une porte. Il s’est suicidé. Il s’adresse à nous – les morts – dans la salle. Saisissant. Le décor est campé.
Commence une longue tirade qui me transperce de part en part… « je me suis pendu à la corde de mes révoltes… personne ne repasse par son passé et l’on n’a jamais vu de serpent se revêtir de la peau dont il a mué… ». Je pourrais lui souffler son texte. Il aura suffi d’une minute pour que je sois complètement happée et suspendue à ses lèvres. Oui quelque chose d’essentiel m’attendait qui ne me lâchera pas.  J’avais l’impression que la pièce s’adressait à moi ; mes jeunes et joyeux voisins – même celui qui a gardé son bonnet blanc tout le spectacle – n’existaient plus.

La pièce dure deux heures sans entracte, c’est passé beaucoup, beaucoup trop vite, tellement vite que, quand les lumières se sont rallumées je me suis dit qu’il fallait que je revienne, que j’étais passée à travers tant et tant de choses. Tant de références, d’allusions à des auteurs grecs bien sûr, mais aussi l’Alice de Lewis Carroll, Woody Allen et tant d’autres

Wajdi Mouawad m’a parlé de la vie, de la mort, de la création, de mes errances, de la Grèce tant aimée devenue l’ombre d’elle-même, de notre monde qui meurt, de notre jeunesse qui meurt, de mes colères, de la crise migratoire, de la crise économique, de la crise écologique, de la crise morale. Nous sommes morts et peut être pouvons-nous encore remonter à la surface et à la vie. Nous sommes dans l’Hadès mais ce n’est pas irrémédiable.

La mise en scène contemporaine et la scénographie sont vraiment ciselées. La vidéo omniprésente est très pertinente. Et Wahid peut ainsi dialoguer avec les personnages des vidéos, se perdre lui-même dans les images en les traversant, plonger dans les décors à l’endroit et à l’envers.

Comme dans Anima il donne la parole à des personnages inhabituels : chiens, chaussure, dieux grecs – tout est vivant ; et dans des langues variées : français, arabe, grec, anglais.

Le texte peut sembler décousu ou paraître lourd – certains de mes voisins se sont copieusement ennuyés, d’autres ont trouvé cela larmoyant ! Ce n’est pas une pièce à consommer, c’est une pièce exigeante pour le spectateur et l’acteur qui se met à nu – au sens propre et figuré – avec courage et désespoir.

J’ai commencé à pleurer quand Wahid part à la rencontre de son âme et ma jeune voisine n’a eu de cesse de me regarder interloquée. Je crois que mes larmes étaient insupportables pour elle. Elle n’était pas du tout du tout touchée. Elle avait à peine plus que ces adolescents suicidés que va rencontrer Wahid et qui lui transmettent des messages destinés aux adultes. Face à l’abjection de ce qu’ils nous donnent à voir, ma voisine se trémoussait au rythme de la musique, portée par les décibels et les scènes de pornographie. Je suis sortie bouleversée, étonnée, émerveillée et triste, KO debout en quelque sorte. Une question résonne encore : « qu’est-ce qui m’a éloigné(e) de mon âme ? ». Qu’est-ce qui nous éloigne de notre âme ? Le réquisitoire que fait Mouawad est implacable.

Il métabolise la boue de notre époque pour nous parler d’identité, de guérison, du miracle de la création, de la vie ensevelie qui ne demande qu’à renaitre. « Vivre ! Vivre ! Cela serait donc cela vivre ! Tout n’est donc pas perdu ! ».

Merci Wajdi Mouawad. Merci.

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Pour voir le teaser :

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Les accidents

20180103_145742Écrire, peindre, photographier suppose de se mettre dans une disposition intérieure, à moins ce que soit l’acte d’écrire, de peindre ou photographier qui crée cette disposition intérieure. Une disposition qui repousse hors de soi toute possibilité de maîtrise, qui lutte avec toute intentionnalité. Quelque chose est là qui demande à s’écrire, se peindre, être collé, se laisser photographier. Le plus difficile c’est de rester dans cette attention flottante, de rester disponible sans plaquer tout un tas d’intentions superflues et creuses. Comme on couve un feu naissant, on a créé les dispositions pour que le feu prenne et il faut patiemment apporter juste ce qu’il faut d’air, de combustible sec pour que petit à petit la minuscule flamme devienne feu qui réchauffe.

Ma seule singularité c’est ce que je ressens du monde et la manière dont j’ai envie d’en témoigner, le choix du médium qui me semble adéquat. Le reste ne m’appartient pas. J’en veux pour preuve les accidents tant redoutés et si féconds en création. Ils sont là pour nous faire sortir de nos ornières, de nos automatismes, de nos habitudes. Ils nous disent : tu ne maîtrises pas tout. Ils sont là pour nous ramener dans la présence simple et légère, comme la fissure de la tasse. Ils sont là pour nous inviter à faire avec ce qui est là, plutôt qu’avec les idées qu’on a dans la tête. Les idées sont un démarreur, le message d’une papillote choisie avec soin complètement au hasard.

Depuis le mois dernier, je trouve dans la galerie photo de mon téléphone, des photos que je n’ai pas prises intentionnellement. Des photos qui se sont déclenchées à mon insu. Beaucoup ont des flous terribles parce que j’ai appuyé trop longtemps sur le bouton de prise de vue mais certaines non. Aucun soin ni au cadrage ni à la lumière ni au sujet. Ce sont des instantanés, des instants donnés et conservés en pixel. Il sont très doux, très poétiques et me ravissent. Ils sont très frais, très spontanés et absolument essentiels. Ils sont porteurs d’une leçon de création : d’abord vois-tu ce que tu as sous les yeux ? Et souvent je dois reconnaître que non. Je n’ai pas vu ce que l’appareil photo a conservé en trace. Je n’ai rien vu de ces beautés- là à ce moment-là. Ensuite vois-tu comme c’est beau sans besoin de traficotage ? Et je peine à accepter cette leçon-là parce qu’elle nie toute compétence technique. Elle me laisse juste aux prises avec cet émerveillement de la découverte. Et petit à petit je vois bien que cela modifie ma manière de photographier, je constate que je deviens plus simple, plus en contact avec ce qui est là et que je renonce parfois à déclencher faute de savoir comment faire pour rendre compte de cette lumière singulière, de ce contraste magnifique. Les mots peuvent prendre le relais quand l’image se dérobe. Renoncer à déclencher, c’est aussi renoncer à « prendre », renoncer à une certaine avidité qui voudrait tout garder, tout pouvoir photographier. Parfois l’essentiel c’est simplement de regarder et de savourer, de ressentir pleinement ce moment unique.

(…)
Ecrire pour épurer mon œil de ce qui conditionnait sa vision.
Ecrire pour conquérir ce qui m’a été donné.
Ecrire pour susciter cette mutation qui me fait naître une seconde fois.
Ecrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.
(…)
Ecrire pour que me soient donnés ces instants de félicité où le temps se fracture,  et où, enfoui dans la source, j’accède à l’intemporel, l’impérissable, le sans-limite.

Charles Juliet, extrait de « Écrire », dans Il fait un temps de poème, anthologie d’Yvon Le Men, Filigranes éditions, 1996.

 

Les tables à jeu de Libor Fára

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Libor Fára est un artiste surréaliste tchèque, peintre, graphiste, né en septembre 1925 à Prague et mort en 1988. Il a beaucoup travaillé en collage, assemblages en bois ou en métal, et réalisé un travail singulier incorporant des photos d’objet ou de personnes. Dans les années 6O il a beaucoup travaillé pour le Divadlo Na Zábradlí  (Théâtre sur la Balustrade) pour lequel il a créé des affiches, des costumes et des décors de scène. C’est le théâtre dans lequel Vaclav (cela se prononce Vatslav) Havel – dont il était ami – a créé ses premières pièces.

L’exposition Rythme qui se tient jusqu’au 7 février 2016 pour commémorer les 90 ans de sa naissance au musée Kampa de Prague présente une partie de son travail et quelques œuvres qui m’ont beaucoup touchée, notamment les hraci stoli (tables à jeux).

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Au premier coup d’œil tu sais que ce sont des fragments de table à jeu et en même temps tu as l’impression d’avoir une table à jeu complète, une table à jeu avec l’esprit du jeu. Chaque œuvre entre en résonance avec une évocation de jeux anciens jeu en bois (flippers anciens, jeux de quilles, jeux de palets, jeux d’adresse….). Avec un art maitrisé du collage, des formes, de la composition très épurée.

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Et quand tu regardes son travail de collage « papier » ou de peinture tu retrouves le même jeu libre de composition, la structuration autour d’un rectangle, l’assemblage de formes simples, cette liberté prise avec le cadre quand nécessaire.

 

Une galerie en ligne de son travail

Un très joli mini film de la TV tchèque qui donne un avant goût et un extrait d’Ubu roi avec des décors de Libor Fára.

Une longue émission consacrée à Libor Fára (non sous titrée :)) à la Bibliothèque Vaclav Havel avec des témoignages de sa fille, de Vaclav Havel et nombre de ses amis.

 

In vino veritas

Charles Lafay

Quand le vin est tiré, il faut le boire, ou son avatar allemand jetzt stehen die Kartoffeln auf dem Tisch, jetzt werden sie auch gegessen, mais je crois que la barrique est plus esthétique qu’une nature morte aux pommes de terre, aussi cubiste soit-elle. J’aime le travail des triangles orange dans ce tableau qui donne une structure qui s’efface doucement dans la sombreur de la cave aux accents de coucher de soleil d’hiver.

Dans les barriques et la cave reposent les jus de l’année. Ils vont commencer leur lent et patient travail de maturation et de transformation. Ils vont travailler jour après jour au gré des jours de la nouvelle année qui va imprimer sa marque aussi, ses sautes de température, ses humeurs, son humidité ou sa sécheresse. Quelle concentration attendre ou atteindre ?

Je vous souhaite de clôturer en douceur 2014 et de partager de beaux moments avec ceux et celles qui vous sont chers.

Je vous envoie une cascade de flocons givrés pragois pour une année 2015 riche en féerie et en réalisations joyeuses !

Les collages de Babelle

Pour le vernissage de ce soir, Babelle était collagiste sur lin, collagiste de petits formats qui dansaient sur les murs blancs. Parce que Babellle danse aussi, et cela se sent très bien dans la mise en mouvement de ses personnages de papier.

Un beau morceau de lin brun, lavé, repassé, tendu, collé sur support rigide. Et sur cette magnifique toile de lin brun, couleur d’un pain très cuit, qui donne envie de toucher de la pulpe des doigts. Et sur la toile de lin, délicatement posées quelques couches de gouache aux pigments parfois très intense, parfois en camaïeu fondus. D’un collage à l’autre on voyage des boubous africains aux cinquante nuances de gris bleu d’un jour d’orage sur la mer. De la mer turquoise à la mer qui tempête. Du pain cuit à la terre écrasée de soleil.

Et sur les couches de gouache appliquées avec grande méticulosité, rectangles parfaits, lignes pures, des collages de papier minuscules ou immenses, et puis, ici ou là des rehauts de gouache très légers, ou carrément des méduses qui jouent aux lampions de jardins. Et puis un trou, un espace non peint. Les lampadaire en profitent pour s’installer là, à moins que ne soient les poteaux d’une hutte ou encore une échelle. Le tout bordé de ce lin brun dont on ne sait plus très bien s’il est subtil passe-partout ou matériau du collage.

Et ces collages accrochés comme des marches d’escalier un peu folles nous transportent d’une scène à une autre. Voyage balisé tout de même parce que ce sont des jalons d’un même monde. Mais les infos en vont pas plus loin. A vous de vous transformer en voyagiste aventurier, d’aller questionner les œuvres pour trouver des réponses, de vous laisser naviguer d’île en île, de territoire. Vous ne trouverez pas le programme détaillé du voyage organisé, ni une présentation aguichante de chaque site. Non, Babelle est un peu sorcière, le voyage est sans sous titre. A vous de mêler vos mots à la gouache, au papier et au lin. Et peut être ainsi rencontrer les siens.

Bon voyage !

Le site de l’artiste

Les coulisses de la nuit

Déjouant toutes les prévisions météo de la semaine, le soleil brille tout l’après-midi. Trop bien. Nous pouvons déployer tout notre portefeuille de compétences : chauffeur, livreur, manutentionnaire, assembleur, colleur… Tout cela pour reconstruire les œuvres, dehors, à la lumière. Assembler les traverses, monter les châssis, agrafer le carton du fond, coller patiemment à la pâte adhésive blanche chacune des 100 œuvres de la communauté, dans le bon ordre…

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Des hommes et des femmes passent près de nous, s’arrêtent, regardent ou nous contournent d’un pas pressé. Les questions leur brûlent les lèvres mais la plupart détourne le regard et les pas. Visiteurs, salariés, étudiants, la tribu du Campus constate avec une certaine perplexité la métamorphose de la cour. « Ah ? Il y a des artistes ici ? » Deux toiles de 150*150 cm, appuyées sur les grilles, cela prend de la place. Fantasmagorie et Effervescence. Le programme de la nuit. Le titre des œuvres.

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16h30: les artistes sont fourbues et heureuses. Le marchand d’art qui nous a vendu les mauvaises traverses n’a pas réussi à nous mettre dramatiquement en retard. Un dernier coup de blush sur Fantasmagorie, et hop, direction la remise du musée pour passer une nuit tranquille et sèche. Dans cette pièce minuscule de deux mètres par un mètre s’entasse tout le matériel pour la performance du lendemain – cartons entoilés blancs, tubes d’acryliques, pinceaux, couteaux et autres outils personnels – et pour faire vivre les « communautés d’œuvres » – papier, polaroid, pellicules, pied…

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Samedi matin, les installateurs du musée devraient aménager dans le lieu un atelier de travail pour V. et M., et accrocher fermement leurs deux œuvres dans une salle « boudoir » d’exposition. Du moins c’est ce qu’on espère en fermant la porte de la remise.

Les coulisses du jour

9h30. les deux installateurs sont là. Ils ont déjà vu avec les artistes tous les détails : préparation, accrochage, éclairage. Sentiment délicieux de pouvoir s’abandonner un peu et cesser de jouer les femmes couteau-suisse.

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11h. Pendant qu’ils s’affairent, nous préparons le matériel dans la salle du musée où se tiendra la performance. Les deux artistes vont peindre en direct, immergées dans un lieu inhabituel de création. Un fil conducteur entre les femmes passées et présentes du lieu : la recherche…

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Impossible pour l’instant d’accéder à la salle boudoir pour préparer la soirée, i.e. installer le coin photo, installer la zone d’accueil, disposer les books, les livres des artistes, les informations sur la performance, le livre d’or, les cadres, les passepartouts. La salle est encore dans un fouillis indescriptible de tables, chaises, cartons, fils, outils… Le musée va ouvrir dans quelques minutes jusqu’à 17h00 puis fermera une heure avant de ré-ouvrir pour la nuit des musées.  Je pars déjeuner pas très tranquille. Il reste encore tant à faire.

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Déjeuner en famille au presque soleil très frais. Pause légère et joyeuse. Voyage exotique au pays des saveurs, au menu mignon de porc sauce Hoisin. Et la tarte du jour pour terminer en douceur. Une tarte au citron sans son manteau blanc bien trop sucré. Tarte jaune beurre frais et rose framboise comme sa garniture de fruits & une tasse de café de Papouasie légèrement acidulé lui aussi. Me voilà prête pour repartir.

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15h. Le choc. Les deux plasticiennes sont là, la salle boudoir est en chantier pour quelques heures encore. Si Sainte Rita ou Mary Poppins ne nous donne pas un coup de main, non seulement il va pleuvoir comme vache qui pisse mais, pire encore, nous ne serons jamais prêtes pour 18h. Ainsi va la vie. Chronique d’un retard annoncé…

17h. La dernière visiteuse renâcle à aller attendre une heure sous la pluie (Rita nous a lâchées complètement…). Les œuvres viennent d’être accrochées après moultes péripéties mais pas les éclairages.

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17h45. Un homme charmant nous informe que la foule attend dehors et que le musée ouvre dans 15 minutes. Mission impossible. Les artistes se concentrent.

La nuit démarre

18h. Le musée ouvre ses portes avec force famille et poussettes qui s’engouffrent. Les artistes prennent place dans leur « atelier éphémère ». Elles s’installent sur leur scène délimitée comme une scène de crime. Je ne verrai ni les premières couleurs, ni les premiers coups de pinceaux.  La salle boudoir reste fermée pour le moment… Nous sommes sur le pont des finitions qui n’en finissent pas. Je fais la navette entre l’atelier et la salle d’exposition… L’équipe est en place mais pas l’éclairage…. La nuit et la pluie descendent doucement sur Paris et obscurcissent le ciel.

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18h30. La ruée vers les œuvres. La foule patiente découvre les deux cents cartons toilés singuliers qui constituent les deux œuvres achetées par le musée. Certaines personnes n’entrent pas et repartent de suite, d’autres hésitent, d’autres enfin s’aventurent et s’intéressent à l’événement proposé. C’est parti. Je donne quelques explications sur la proposition artistique aux amateurs qui sont là. C’est le démarrage de 5h30 d’échanges, de partages, de silences, de surprises, d’explications, de photos. 5h30 de médiations et d’interactions avec des visiteurs  de tous âges, de toute l’Europe et même plus loin : Belgique, Suisse, Lituanie, Finlande, Italie, Irlande, États unis… Nous sommes quatre dans la salle à nous occuper des visiteurs – amateurs – acheteurs et nous aurons à peine le temps de manger 😉

23h45. Un couple de jeunes visiteurs rentre dans la salle. Je pense que ce seront les derniers. Ils m’expliquent qu’ils ont tracté toute une partie de la soirée pour les musées et qu’ils ont eu envie de voir ce qui se passait là avant de rentrer. Je suis touchée de leur démarche.

23h55. Un dernier visiteur. Je m’élance et m’arrête. Il est de la famille…un fils prodigue ? Mieux vaut tard que jamais !

0h30 Tout est démonté, empaqueté et tient dans la minuscule voiture qui se dilate pour accueillir tout le matériel et le rapporter à l’atelier. La voiture disparaît dans la rue Pierre et Marie Curie, et moi dans la rue d’Ulm tranquillement, goûtant l’air frais et lavé de la nuit. Je savoure jusqu’à l’ivresse de pouvoir déplier mes pas et non plus piétiner le sol dans de minuscules déplacements.

La Seine est très haute et roule ses camaïeux de gris sous les ponts de Paris. Et je songe à toutes ces œuvres qui vont découvrir leur nouvelle maison, et à toutes ces personnes qui ont fait le choix d’entrer dans les communautés ce soir, de nouer des liens invisibles et subtiles avec d’autres personnes qu’elles ne rencontreront peut être jamais…

Collages intérieurs

Entrer dans le monde des collages de Christine Anziani, c’est un peu comme aller marcher dans le salar d’Uyuni en Bolivie. On est saisi par le silence et l’immensité blanche dans laquelle elle fait évoluer ses créations. Salar, ou désert de neige aux cinquante reflets et nuances de blancs d’où surgit un peuple étonnant de diversité. Certains personnages s’arrêtent au noir et blanc, d’autres osent le bleu intense, et puis peu à peu, d’autres émergent à la lumière et à une gamme colorée plus vaste, plus humaine, de terre et de sang.

Ici, une femme bleu nuit marche précipitamment vers un rendez-vous encore secret, quoique. Là, un oiseau philosophe arpente l’espace nu d’un pas grave, absorbé en lui même par ses pensées. Un peu plus loin, c’est le chien de Sherlock Homes qui récapitule l’enquête avant de se lancer à la poursuite d’une drôle de malfrat qui joue les passe-murailles. Si loin, si proche, le roi et la reine veillent sur leur sujet, lui dans un pouvoir fragile, elle dans une écrasante présence. Christine est une découpagiste de haute volée, elle manie le scalpel d’une main virtuose pour créer des personnages avec peu. Ajusteuse de haute précision, elle assemble lignes, nuances, couleurs, matières, et lumière pour réunir les fragments découpés du monde dans une recomposition durable.

(c) Christine Anziani
(c) Christine Anziani

Les collages de Christine sont une forme de recréation des marionnettes indonésiennes du théâtre Wayang. Corps denses et colorés, membres filiformes, réduits à l’extrême et destinés à indiquer mouvements et direction. Chaque personnage, tel une carte de tarot de Marseille, raconte une tranche de vie à qui veut bien s’arrêter pour l’écouter. Chaque personnage s’anime au contact de ses semblables et nous entraine dans un monde aussi intense que celui d’Alice. D’ailleurs le lapin est bien là. Grand chambellan du voyage poétique, du voyage créatif en soi même.Quasimodo côtoie la plus mondaine des parisiennes, Jeanne d’Arc un cheval qui essaie la posture de l’arbre…

Le travail de Christine est traversé par plusieurs thèmes qui se combinent : féminin, double, solitude, et d’autres encore. Solitude intense des personnages qui errent seuls dans leur grand écrin blanc. Solitude essentielle, non pas celle qui fait rester sous la couette pour prolonger l’anesthésie, non, celle qui renvoie à soi, à la concentration de l’expérience, à l’essence de soi. Nous sommes irréductiblement seuls sur cette terre. Seul et pourtant appariés. Et parfois des personnages janiformes, humains ou animaliers, traversent l’espace blanc en nous interrogeant. Qu’est-ce qui est visible ? qu’est-ce qui est invisible ? A la rencontre de qui vais-je ainsi ? Le même en moi ou l’autre ? Le connu ou l’inconnu ? Aller marcher avec les personnages de Christine, c’est prendre le risque de se rejoindre, là où l’on est.

(c) Pali Malom