Tout de yin et de yang

Lorsque je peins, à l’atelier des pavés disjoints, j’ai parfois un compagnon de table. Chacun sous sa fenêtre, reliés par l »énergie du bois, nous travaillons en silence. Un mot ou une phrase s’échappe parfois, ou un regard vers nos palettes de couleurs, ou un regard vers nos créations en émergence.

Souvent, lorsque nous présentons nos travaux du jour, nous sommes surpris de découvrir dans le travail de l’autre une toile que nous ne l’avons pas vu peindre, alors que nous sommes à peine séparés d’un mètre . Comment est-ce possible ?

Mon voisin de table a élaboré une pratique très singulière ; je le trouvais presque martien lors de notre première séance commune,tant sa manière de travailler diffère de la mienne. Il peint avec beaucoup de matière, beaucoup, ses toiles sont lourdes de tous les enduits qui leur offre. Quand il les porte avec soin au séchoir, j’ai parfois  l’impression que ses bras ploient sous le poids. Alchimiste très concentré, il cuit et recuit les couleurs pour trouver le bon ton, la bonne nuance. Ses gris bleutés sont à faire mourir de jalousie les pigeons bizet. Il passe et repasse au pinceau pour la millième fois un morceau de ciel, de terre, une coque de bateau, un arbre. A chaque coup de pinceau, c’est une autre vibration de vie qui surgit. Troublant phénomène pour moi qui refusait de peindre au pinceau.

Et comme la peinture ne suffit pas, très souvent il ajoute aussi sur ses toiles des morceaux de journaux qu’il déchire ou découpe selon l’humeur. Il  invente des toiles qui sont un mixte de papier mâché et de peinture. Elles ont une épaisseur propre. J »ai l’impression que ses bandelettes de papier sont des bandelettes de momie ;  au lieu de les tremper dans le goudron, il les trempe dans le peinture pour protéger une étincelle secrète, une parole précieuse de l’effacement du temps. Parfois les mots des journaux s’invitent dans la toile comme un voilage délicat, comme la juxtaposition de plusieurs mondes.

Ce soir là, il a posé de longs aplats, noirs pour commencer, et qui sont allés mourir dans le blanc. Il a inventé une autre représentation du yin et du yang. Stupeur et émotion de découvrir cette œuvre inconnue. Mais quand donc l’a-t-il peinte pour que je ne la voie pas ?

en attente de l'autorisation de Nicolas

Un corps longiligne, drapé dans un crêpe noir et moulant, aussi lisse et doux qu’un velours ras, le visage encore caché dans la canopée des arbres. Elle avait osé le haut très court qui dénudait son ventre lisse juste avant d’amorcer une danse ensorcelante aux étoiles.

La forêt était encore plongée dans la nuit lente du désir. La lune semait la désolation, arrachant des lambeaux de nuit, brûlant les troncs argentés de bouleaux de son blanc de fantôme, trop dur, trop cru. Des mots discrets s’échappaient en désordre de là, et se mettaient à danser, eux aussi, entre les arbres, comme des guirlandes de prière.

Les poèmes murmurés, glissés année après année sous les écorces des arbres devenues parchemins, attendaient les rayons de pleine lune pour s’envoler, se déployer et recouvrir les écorces tourmentées de leur voile léger. Frontière mobile entre le clair et l’obscur, elle se laissait caresser de lumières et de mots.

Stella

Tous les jours, à l’heure où le soleil fatigue et retombe au sol, des marchands de sommeil rejoignent mon entrepôt. Chacun se fraie un chemin souterrain et tous se retrouvent dans le même escalier double, bouche grande ouverte sur mon laboratoire secret, inaccessible aux mortels humains. Ils gravissent une à une les marches et hument les effluves des potions de la semaine : huit différentes, renouvelées toutes les semaines. Une par jour plus une mystérieuse pour les entre-deux si nombreux, les sombres moments d’ombres.

Dans cet entrepôt gris bleu, couleur nuit de lune, je suis l’étoile, la gardienne jalouse des alambics cuivrés, ces grands chaudrons magiques dans lesquels je brasse nuit et jour les ingrédients de vos rêves. Je suis une brasseuse de rêves, je travaille en silence, dans le plus grand secret, guidée par mon intuition et mes propres rêves.

Mes potions sont réputées : ingrédients de première qualité, 100% naturels, non dénaturés, non traités, lente réduction à tout petit feu pour concentrer les arômes. Aucun diluant illicite, aucun additif malin, aucune substance hallucinogène ou addictive, juste une secrète alchimie d’ingrédients choisis avec amour et triés sur le volet.

Je collecte par exemple les larmes d’enfants et parfois aussi la rosée sur les feuilles de chêne et d’érables quand les larmes ne suffisent pas. Je puise mes couleurs dans les arcs en ciel qui soutiennent la voute céleste des jours de soleil pluvieux. Je cueille les boutons de roses à peine écloses, les dents de lait des lions jaunes qui égaient les prairies. Parfois j’ajoute quelques grains de sable qui miroitent dans l’ombre ou des essences aromatiques captées dans les plis odoriférants du cou des nouveaux nés.

Je combine ces ingrédients, et d ‘autres, au gré des saisons et de mes découvertes pour concocter ces élixirs uniques. Mes clients les assemblent ensuite à leur guise, les mélangent parfois, ou même les dénaturent. Ainsi vous ne savez jamais, lorsque vous allez vous coucher si vous allez rêver sur une goutte de paradis parfumé ou sur un fond de cuve obscur et trouble. Chaque nuit est une surprise, et chaque jour une opportunité pour réaliser votre rêve.

(c) Pali Malom

Monochrome

Doucement, tendrement, il caresse sa belle. Aujourd’hui sa cajolerie est légère et chaude comme un duvet d’oiseau. Au fil des ans, il a patiné son corps, laissant à sa surface des sillons légers, de subtiles ondulations, l’empreinte indélébile de ses doigts amoureux.

Quand il s’élance vers elle, le bleu de ses yeux immense – écho au bleu du ciel – rencontre le bleu de son corps déployé. La surface de l’eau se transforme en creuset spécial, un arc en ciel de nuances bleutées subtiles qui deviennent incroyablement tenues à l’horizon.

Le vent et le lac font l’amour depuis si longtemps que nul se sait plus où commence l’un, où commence l’autre. On peut seulement apercevoir ici les marques d’un orage, là des doigts de brume, là-bas un clin d’œil de brouillard, et au loin, vers l’horizon, les traces aveuglantes de la dernière averse de neige.

Seuls les joncs fichés dans le sable profond qui ondulent au gré des câlineries amoureuses savent la texture différente de leurs ébats, de leurs baisers humides et parfois salés.

Texte librement inspiré d’une photo de David Tatin extraite de sa très belle série Fragile(s)