Farfadet, gobelin, lutin….

Parfois les lutins se glissent entre l’arbre et l’écorce pour écrire, à l’endroit le plus vivant et énergétique de l’arbre. Oui, je radote. Mais parfois le lutin se cache carrément dans l’arbre, et là c’est beaucoup plus impressionnant. Il ne laisse apparaître que son seul visage, pour respirer bien entendu. Il essaie de se faire discret, discret, et de se cacher le plus haut possible pour pouvoir faire ses blagues sans être démasqué mais sa présence se trahit toujours par une bizarrerie aux environs. Là c’était un arbre voisin qui essayait d’engloutir le panneau de signalisation du club vosgien. Il avait assez bien réussi à le plier en deux, mais pas encore tout à fait à l’avaler. C’est l’avantage des arbres, ils agissent assez lentement. Inexorablement mais lentement.

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Et après le lutin (là c’est un garçon barbu, es-tu d’accord ?), caché dans son arbre, il peut rêver tranquille, à moins que ce ne soit l’arbre qui rêve. Va savoir.

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Forer, creuser, sonder, il en restera toujours quelque chose !

Veux-tu venir vendredi méta forêts, cela se passera à  Ici les moineaux ? C’est comme cela que j’ai eu envie de comprendre l’invitation. J’ai entendu ce dont j’avais envie et  j’ai dit oui sans plus réfléchir, me laissant porter et surprendre.

J’ai imaginé un après-midi en bonne compagnie, avec des fées, des elfes et des lutins, des chênes, des tilleuls, quelques trembles et mon ennemi juré l’aulne glutineux et son dangereux comparse le bouleau. De la mousse verte et fraîche, pas très loin un ruisseau ou une cascade et des milliers de jeux d’ombres et de lumière, de danse,  avec les feuilles des arbres. Des moineaux aventuriers en lisière, des mésanges nonnettes gourmandes comme pas deux, des charbonnières intrépides, un pic épeiche, une alouette, un loriot peut être, bien caché un pouillot, et pour commenter le tout un geai ébouriffé.

Un après-midi tout à la fois de réflexion, de changement, d’au-delà de la forêt. Et une interrogation fondamentale : qu’y a -t-il à explorer de la forêt qui soit à côté d’elle ou avec elle ? Allons nous explorer les arbres ou la forêt elle même, la forêt de nos arbres ou la forêt originelle ? Quel sens à tout cela ? Et comment la percevoir cette forêt ? Quelle place lui trouver dans nos vies ? Quelle perspective  lui donner ? Comment en prendre soin ? Comment l’explorer ? Qu’allons-nous savoir de neuf, ou d’autre après cet après-midi au bois ?

Il me tarde de retrouver le lutin qui se glissait derrière l’écorce de l’arbre pour écrire une histoire entre l’arbre et l’écorce, dans cet espace ténu qui sépare le vivant du mort de l’arbre. Une histoire que certains seulement, initiés ou sensibles, peuvent lire aisément à l’envers, comme une impression en braille.

Promis, je te raconterai mon voyage à dos de moineau jusqu’à ce lieu secret et méta.

Mouriner

Elle appartient à la génération de l’accélération. Toujours plus d’informations, de faits, de demandes, d’impatience, de besoins, toujours plus vite. De plus en plus vite. Comme s’il n’ y avait pas de limites. Jamais. Même un ordinateur a une capacité mémoire limitée. Immense et limitée. Les humains aussi. Les dieux aussi. Méconnaitre ses limites, c’est foncer droit vers le panneau « erreur fatale ».

Depuis des années, elle emmagasine une expérience riche et limitée, immense et délimitée qui l’alourdit, comme un manteau resté trop longtemps dehors. Il s’est gorgé d’humidité, de pollens, de micro substances nutritives. Un Tillandsia y trouverait son repas mais pas elle. Une souris aura fait son nid dans une manche. Une mésange en aura tiré quelques fils blancs pour tapisser son berceau. Et elle plutôt que de secouer longuement au vent le manteau pour lui redonner sa légèreté d’antan. Non elle le revêt comme une armure, ou comme un talisman peut être. Et elle se remet en marche inexorablement, elle, la jeune fille, qui n’est plus vive et preste comme un oiseau.

Si elle n’était pas si fatiguée, elle pourrait pénétrer le cadeau, l’essence de ce manteau tissé de ses journées : ralentir, encore et encore, d’instant en instant pour en éprouver les glissements dans le sablier. Plusieurs fois elle tombe à genoux sous la charge, chaque fois elle se relève. Le fouet du devoir, l’aiguillon de la reconnaissance, la rétablissent pour pour un moment, pour une heure, pour un jour. Jusqu’à la rechute. J’ai essayé de maintes façons de l’arrêter, par la raison, la démonstration, la menace, le prêche. Rien n’y fait. Elle est aussi têtue que Balaam sur son ânesse. Au début elle me tenait tête, me traitait de vieux gâteux inconscient de la marche du monde.

Maintenant elle  ne répond plus, je ne sais même pas si elle comprend encore ce que je lui demande. Elle bougonne à peine, se tasse d’un côté ou de l’autre, attend que cela passe, les yeux plongés vers le sol. Elle refuse de me suivre, de m’écouter. Alors comme les autres j’attends qu’elle tombe. Parce qu’elle va tomber. Aussitôt que le dernier imbécile, belliqueux et orgueilleux à loisir, qu’elle écoute encore mettra une buche de trop dans la chaudière . Il n’aime pas le feu qui mourine tranquillement,  celui-là, il n’aime pas les braises rosissantes, non il aime les flambées intenses qui rougeoient dans le ciel, la foudre. Il aime le sang qui coule et la destruction. Il se repait de colères et de peurs qu’il attise.

Et je serai là quand elle tombera, je serai là pour la soustraire au vrombissement du monde, pour l’installer dans une tanière animale et sombre où elle pourra tout à son saoul se redécouvrir et mettre les mots juste sur ce qu’elle est. Écouter ce qui se passe en elle. Je serai là, et je ne serai pas seul, nous veillerons tour à tour sur elle.

Le feu s’éteint

C’est une jeune femme que je connais depuis longtemps. Nous cheminons ensemble un moment, de temps en temps. Nous marchons d’une foulée tranquille dehors, la tête nue. Un pas après l’autre sans nous soucier vraiment de  la direction à prendre. Juste le plaisir de partager quelques pas. J’aime bien nos rencontres, inattendues, inespérées, au croisement d’une rue, au sortir d’un porche, dans les escaliers du métro,  à l’ombre d’un arbre.

Les premières fois, elle ne parlait pas beaucoup, ni moi non plus, elle laissait ses sens la guider sur notre chemin. Moi je m’efforçais d’accorder mes pas aux siens, de prendre sa mesure  et de garder son rythme ancré en moi. Nous ne sommes pas intimes, non, seulement proches. Marcher ensemble crée une connivence. Les pèlerins le savent bien. Partager une journée de marche avec quelqu’un permet d’accéder à une compréhension bien plus subtile que des heures de discussions.

Depuis quelques temps je la croisais moins souvent, je crois qu’elle avait réduit ses promenades, supprimé les balades où elle partait le nez en l’air pister quelque trace secrète. SA marche était devenue utilitaire, sinon utilitariste. J’avais du mal à m’accorder à ses pas qui répandaient une atmosphère un peu lourde, un peu sournoise, un peu noire. Je ne ressentais  plus en moi leur musique singulière. Elle me semblait trébucher  à chaque pas plus que fouler le sol, comme si c’était devenu une action mécanique avec un engrenage un peu abimé.

Elle ne semblait plus éprouver autant le besoin de sortir à l’air, de baigner sa tête dans le vent et la pluie, de plonger ses yeux dans la camaïeu du ciel. Elle avait de moins en moins d’énergie dans les pieds et je sentais sa tête qui enflait comme un ballon de baudruche. Sa tête gonflait, enflait de toutes les choses qu’elle accumulait et qui ne trouvaient plus matière à sortir. Elle sursautait aux portières qui claquent, elle se tassait sur elle même quand elle  entendait des cris dans la rue. Elle me quittait furtivement après dix minutes , s’excusant en m’expliquant qu’elle avait besoin d’être seule. Elle ne parlait plus, elle ne pensait rien, et ce n’est pas l’amour infini qui lui montait dans l’âme. Non, elle était malheureuse, c’est ce que ses pas me disaient.

La dernière fois que je l’ai rejointe, peu avant l’effondrement, je lui ai dit : « va où le vent te mène, laisse-moi guider tes pas, viens comme une enfant au creux de mon épaule, appuie-toi sur mon bras et laisse-toi oublier les temps sans joie, les temps des mensonges et les jours qui grondent« .  Elle avait ce regard triste et angoissé des condamnés, de ceux qui savent qu’ils vont sombrer sans l’avoir décidé, de ceux qui redoutent qu’on leur dise ce qu’au fond d’eux même ils savent déjà mais ne peuvent accepter. « C’est trop tard, m’a-t-elle répondu, j’irai au bout, tu n’y peux rien, je ne lâcherai pas. »

J’aurais voulu la prendre dans mes bras, et danser avec le chaos en elle. J’aurais aimé frapper le sol de mes pieds pour faire sortir ses pensées noires, j’aurais aimé l’entrainer pas après pas dans un mouvement très lent pour réapprendre chaque seconde, d’instant en instant, permettre au tambour de son corps de se réchauffer et à sa sensibilité , enfin dégagée de la suie noire de ses tourments, de  se réveiller. Au lieu de cela, au coin des dernières maisons, je l’ai regardée disparaitre.

 

 

*****

Philippe Castan parle ici de ce qui se passe en marchant, en accompagnant, en étant à côté.

 

Brûlement

Voyez-vous, elle n’estime pas les choses correctement. Et elle est pleinement responsable de la situation. Elle a des valeurs fortes, le sens de ce qui est bien. Mais là, c’est comme si elle avait tout oublié en route, comme si elle avait peu à peu abdiqué ses convictions profondes. Bien sûr qu’en face ils se sont comportés comme des scélérats, un surtout. Mais qu’a t-elle fait ? Rien. A aucune moment elle n’a même envisagé qu’ils soient malveillants ou destructeurs pour elle. Non, elle comprenait toujours leurs mobiles. Même si c’était à ses dépens. Elle s’est laissée brûler par sa colère de l’intérieur, elle les a laissé lui dicter sa conduite, elle les a laissé l’aliéner sans rien dire, sans rien oser, sans rien tenter. Un rond ne devient jamais carré sans violence ni perdre toutes ses qualités.

Ah oui, si, une fois, elle a protesté que ce n’était pas possible de travailler dans des conditions aussi déplorables, avec une telle absence de relations. On lui a ri au nez. Elle s’est enfoncée un peu plus. Ils n’ont pas compris qu’elle parlait de ses conditions d’efficacité, ils ont cru à un débordement émotionnel, à une éruption d’affect. Ils n’ont pas compris que sans harmonie, elle ne réussirait pas à trouver d’accord, à s’accorder musicalement à eux. Elle ne pourrait plus laisser les événements  vibrer en elle pour trouver un chemin. Alors elle s’est laissée priver de relations, et comme si cela ne suffisait pas, elle a coupé ses propres liens amicaux, personnels. Elle a débranché sa perfusion nourricière. Plutôt que d’ouvrir grand les portes de son monde, elle a calfeutré portes et fenêtre. S’étrécissant sur elle même.

Elle a continué de mettre tout son cœur et ses tripes dans son travail, pour qu’il soit digne d’elle. Et ces ingrats ont continué de lui signifier tout ce qui n’allait pas selon eux. Ce qu’ils voulaient et qu’elle ne donnait pas. Ils demandaient une chose, une autre le lendemain, une autre encore le jour d’après. Elle n’arrivait plus à donner de sens à ce qu’elle produisait. Elle se disait que décidément avec ceux là, elle ne savait pas s’y prendre. Quoiqu’elle fît, de toutes façons, ce n’était pas assez convenable ou c’était juste normal. Et la clémence qu’elle pouvait avoir vis à vis d’eux,  elle a oublié d’en garder une part pour elle.

Alors c’est arrivé, elle ne distinguait plus rien. Elle éprouvait la sensation d’être installée sur des sables mouvants et chaque pas lui coutait un peu plus.  L’aspiration du sable humide était aussi difficile à contrer que les chaines intérieures. Elle s’est assise et tout a chaviré. Elle s’est effondrée. Disloquée de l’intérieur.

Cramée

Elle est à bout. Des semaines qu’elle ne tient plus que par la tension. Des semaines qu’elle n’écoute plus rien de ce que hurle chacun de ses muscles. Le premier signe c’est quand elle a cessé de rire, puis très rapidement de sourire. Même mes histoires glissaient sur elle comme une giboulée de mars. Elle avait arrêté le café qui l’empêchait de dormir, puis le thé, puis le diner. Cela n’avait rien changé, elle gardait les yeux ouverts toute la nuit et ne les fermait qu’au petit matin. 3 heures et son réveil sonnait et la trouvait dévastée. Elle avait arrêté de sortir aussi, accomplissant ses déplacements quotidiens comme une automate. Économiseur d’énergie réglé au maximum d’intensité. Radio éteinte, TV muette, internet en sommeil. Elle avait réduit la voilure d’exposition aux malheurs du monde à son maximum.

Elle avait cessé d’entretenir son appartement, de faire sa vaisselle quotidienne, de descendre régulièrement les poubelles. Et les derniers temps elle commençait même à avoir du mal à gérer son linge. Elle s’habillait mécaniquement avec ce qui lui  tombait sous la main. Respectait un vague critère de camaïeu et c’est tout. Elle avait retourné en elle tout ce qu’elle avait de féminin. Gommé toute trace.

Elle ne comprenait plus les flux de paroles, seulement des mots épars dans une conversation. Elle ne pouvait plus se concentrer sur rien. Alors ce qu’il lui disait en ce moment, c’est sûr, elle ne comprenait rien. Mais dans doute savait-elle déjà. Elle le sait qu’elle va mal, très mal, qu’elle est incapable de se rendre compte qu’elle a franchit depuis des jours ses propres limites, qu’elle ne tient debout que sur ses réserves. Elle a juste besoin que quelqu’un d’autre lui dise stop. C’est cela  ou l’accident qui l’immobilise. Je préfère le couperet.

Maintenant qu’elle a déposé les armes, je vais l’emmener déposer les valises. Dans un endroit où elle va redécouvrir le rythme du soleil et de son corps. Elle va réapprendre le chaud et le froid, la faim et la satiété. Elle n’aura pas besoin de montre. Cela va être long, très long. Je sais pouvoir compter les oiseaux et les arbres. Elle les écoute volontiers. Je vais l’emmener, brebis égarée, dans une maison de pierres sèches au milieu des chèvres. Je l’emmène dans  un endroit où elle va réapprendre  à observer, à voir la nature des choses, à voir les choses telles qu’elles sont. Décrassée de ses lunettes déformantes. Délestée des ses idées criminelles. Je l’emmène dans un endroit où enfin elle va être réduite à elle même, dépouillée,  débarrassée, allégée. Dans un endroit où elle va enfin pouvoir irradier de sa vraie lumière. Il me tarde tant.

Cremada

Le mot était tombé comme un couperet. Ma digue intérieure avait rompu. J’entendais mon interlocuteur déverser son flux de mots que je n’écoutais plus guère. Que je ne comprenais plus. Cela n’avait plus d’importance. Le verdict était un soulagement et un abime. Je n’allais pas bien, enfin j’avais le droit. Je me sentais vulnérable, enfin j’avais le droit. Je n’arrivais plus à aligner deux pensées cohérentes, et cela n’avait plus d’importance. J’étais incapable de rentrer chez moi, c’était normal. Plus capable de me nourrir, de prendre soin de moi. Tout m’était devenu incroyablement lent. Me lever, me laver, m’habiller, me nourrir. Comme si toutes ces années d’accélération continue s’inversaient en décélération aiguë. Je n’avais plus de colère, faute de l’avoir assez nourrie, mais je regorgeais de larmes. Un chagrin sans fond. Des larmes sans sanglots. J’avais pris l’habitude de les sentir couler. Je ne contrôlais plus rien depuis longtemps.

Le mot était tombé,  j’étais tellement soulagée, je n’avais plus rien à affronter que le vide immense autour de moi. Je n’avais pas besoin de retourner là-bas dans la gueule du Walhalla. Je n’avais su me préserver. Stop. J’avais enfin trouvé le bouton stop. Je ne livrerai pas de bataille finale. Je pouvais enfin déposer mes armes et me laisser aller.