Fondations

La maison est située sur un promontoire rocheux, à 400 m d’altitude, au pays des marnes bleues, juste sous le synclinal de la forêt de Saou, majestueux et contemporain dans sa formation du massif des Pyrénées. Quelque part au-dessus d’elle la chapelle Saint Médard située à 858 mètres d’altitude avec une vue exceptionnelle sur le synclinal et sur la vallée de la Drôme. C’est un des derniers vestiges de la vie monacale présente là au cours du XIIe siècle. Le Monastère n’est plus que ruines éparses. Quant à la Chapelle elle est régulièrement endommagée par la foudre, curieusement. Quelque chose de déréglé là-haut sans doute.

A l’Est de la maison le sol descend vivement jusqu’au lit d’un ruisseau qui ne coule qu’au printemps. Il doit même rugir vu la largeur de son lit défait. Devant la maison, la pente est plus douce grâce à un remblais. J’imagine qu’elle est posée à même le caillou, j’ai découvert que vous aviez fait creuser le sol au Nord de presqu’un mètre pour pouvoir installer des pièces à vivre dont votre chambre. Alors guère de fondations, d’où la patte d’éléphant qui arrime fermement la maison au sol.

La maison est faussement isolée puisqu’elle est à moins de deux cent mètres d’une autre bâtisse plus grande et flanquée de plusieurs bâtiments. De la terrasse Nord, la vue plonge sur la vallée de la Drôme. La nuit on voit les villages allumer leurs lucioles, dans la vallée mais plus loin aussi : le massif central, l’Ardèche et le Rhône au loin à l’ouest, les contreforts du Vercors à l’Est.

Fustier est un imposant bâtiment de pierre, en forme de trapèze. Les anciens savaient que les formes « pures » carrées ou rectangulaires donnent une impression d’enfermement. Aujourd’hui on parle d’ondes de forme et de leurs effets sur les vivants. Parce que tu vois quand tu crées une maison, tu installes une antenne entre ciel et terre, et cette antenne et bien elle capte et elle rayonne ce dont elle est faite et ce qui l’entoure. Tu peux créer des ondes favorables à la vie, ou l’inverse. Cela demande beaucoup d’observation pour comprendre cela, ou alors tu peux faire appel à un géobiologue qui va saisir dans son intime l’esprit du lieu et de la maison, sentir les dissonances, défaire les nœuds et regarder ce qui peut être régulé pour être favorable à la vie.

Comment apprend-on ce qui est favorable à la vie sinon par la vie elle-même ? Quand je suis rentrée à Paris, dans le pied en béton de mon parasol, trois pousses vertes. Une graine de plante qui vit sa vie de graine. S’enraciner, germer et donner naissance coûte que coûte à une plante qui à son tour… Peut-être que la graine aurait rêvé de tomber ailleurs, dans un sol plus propice mais elle pousse là où elle est. Quel poids écrasant tous ces choix à faire. Tous ces choix qui deviennent plus que des choix, des engagements, des exigences ou des responsabilités. Avant une place nous était donnée dans notre communauté. Maintenant les communautés sont dissoutes ou plurielles, et les places ne sont plus vraiment distribuées. Chacun prend et construit la sienne, les siennes, comme il peut, à tâtons, en tentant de rencontrer l’autre, les autres. Parce que c’est dans ces frottements là qu’on peut découvrir qui on est, pas seulement qui on croit être.

Captain

Maison ou chapelle ?

O Captain ! my captain ! C’est ainsi que je vous imagine, installé dans ce vaisseau de pierre que vous avez choisi et transformé. Je ne sais pas comment vous l’avez trouvé, votre fils ne se souvient plus, vous étiez encore marié à ce moment-là, et vous viviez peut-être encore une partie de votre vie en Afrique. Vous avez choisi de vous établir là, au terme d’un long voyage de vie, au pays de fustier. Mot mystérieux pour moi que j’ai appris à découvrir. Une fuste à Fustier ? Le pays des fustes sans construire de fustes pourtant ; du bois oui, vous avez beaucoup mis de bois dans cette maison, vous avez célébré le bois dedans et planté massivement dehors, mais pas du bois à fuste. Vous auriez pu faire le préau en fuste mais non vous avez cédé au maçon local qui vous a enlaidi à souhait votre projet. Qu’importe, un préau se fait et se défait. D’ailleurs ce n’est pas le nom que vous lui aviez donné, vous l’aviez appelé appentis je crois.

Le mot fustier vient de fustem, le bâton en latin, qui signifie le bois, en bois, une pièce de bois, une poutre. Selon wiki il parait pour la première fois dans la chanson de Rolland. Et cela m’amuse de me souvenir que ma première nuit de « camping » c’était au saut de Rolland dans le Puy de Dôme. Une nuit ventée, mieux que du mistral, des rafales à 50 kms/h. Et au matin, les chamois qui nous font le plaisir d’apparaitre, puis les vaches. Du Puy de Dôme à la Drôme il n’y a qu’une lettre qui change, un r qui roule. La Drôme, de dromos en grec ou druma en latin, qui court, le cours d’eau. La Drôme est aussi un affluent de la Vire qui traverse la Manche et le Calvados. Que le monde est singulier, et voici d’un mot la terre de mon enfance reliée à celle de ma séniorité. Une Drôme c’est aussi un terme de marine qui désigne un assemblage flottant de plusieurs pièces de bois, tandis qu’un Drôme (vélodrome) désignait une avenue destinée aux courses

Fuster est devenu avec le temps, travailler le bois, vous l’avez fait sans doute, en construisant vos avions légers de balsa, mais votre élément à vous c’était plutôt le verre, les verres colorés qui s’assemblent et donnent des vitraux. Je m’attendais à trouver dans cette maison une rose des voyages, un vitrail de rose des vents, cela va bien avec l’image que je me fais de vous. Mais point. Vous n’en avez pas laissé. Votre fils a laissé des attrapes-rêves, parce que je doute que ce soient les vôtres. Pas très africains les attrapes rêves. Le premier matin ici, suivant les préceptes amérindiens je les ai mis au soleil de l’est à sécher. J’espère que tous les rêves et les cauchemars sont repartis dans le monde des esprits d’où ils venaient.

Le fustier (ou fûtier) est ensuite devenu la personne qui travaille le bois : charpentier, tonnelier, tourneur, menuisier… Dans le midi de la France, ici, le fustier désignait un charpentier. Dans la maison quand vous l’avez achetée, des tonneaux, beaucoup de tonneaux, traces d’un passé viticole ou d’un métier oublié ? Ici il y eut de la vigne, de la lavande m’a-t-on dit. Et cela plut sans doute à votre formation de chimiste, vous avez distillé ici et fabriqué votre essence de lavande. J’avais regardé avec gourmandise l’alambic et les béchers. Votre fils a laissé les béchers sur l’établi dans le garage, qu’a-t-il fait de l’alambic ? Je pense à vous quand je dose le vinaigre de mes lessives, ou quand je cuisine, un bécher c’est plus chic qu’un verre mesureur ! 250 ml en verre blanc d’une jolie forme triangulaire. La cuisine est parfois laboratoire alchimique.