Trois heures en conférence de rédaction

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Cet été, le Bec, journal numérique local auquel je suis abonnée, a sollicité son lectorat pour recueillir du feed-back. Puis, poursuivant son désir de se rapprocher de ses lecteurs, le comité de rédaction du journal a décidé de tenir une fois par mois une session de travail chez un lecteur. Sa conférence hebdo de rédaction. Un mardi midi. Deux heures. J’ai dit oui sans hésiter ; quelle occasion unique de plonger au cœur du travail journalistique !

Lancé en janvier cette année sur la toile, ce journal numérique repose sur une équipe composée de journalistes, de pigistes et de bénévoles. Il se veut généraliste, indépendant, financé à terme par ses seuls lecteurs (abonnement 5 euros/mois). Il vise à participer à la vie locale et traite l’information de la vallée de la Drôme en donnant la parole aux gens via des portraits, des interviews, des enquêtes. Il se veut participatif et propose à ses lecteurs de donner leur avis, héberger une séance de travail, proposer des sujets et des contacts ou rédiger des tribunes d’opinion. Sujets de la vallée mais aussi de France ou du Monde du moment qu’ils ont une répercussion locale et qu’ils s’incarnent dans une ou plusieurs personnes de la vallée. Une publication par jour. Bel enjeu.

Alors ce midi, arrivent en voisin.e.s, D. puis C., puis une voiture bien remplie de journalistes, du directeur de la publication et d’une autre bénévole. Tout le monde est venu avec qui à manger, qui à boire. La table est bien garnie. Pour ma part j’ai invité quelques personnes, et seule une amie-voisine a pu se rendre disponible. Nous voilà réuni.e.s autour de la table, au centre trône un gros micro noir, et derrière nous une caméra garde les images de notre réunion de travail. Conférence de rédaction sous forme de déjeuner de travail donc.

Le cadre de travail est posé. C’est une vraie séance de travail et chacun.e peut intervenir quand il/elle le souhaite pour apporter sa contribution au sujet – nous, aussi bien que l’équipe habituelle.

Premier temps, retour arrière sur les articles de la semaine. Chacun.e s’exprime ce qu’il/elle a aimé, trouvé pertinent, pas compris, pas convaincu. Lu, pas lu et pourquoi. Je me suis sentie dans mes petits souliers, je n’avais pas lu ou pas eu envie de lire tous les articles de la semaine. Aucune importance en fait. Ce n’est pas un tribunal des articles mais plutôt une analyse critique, un chaudron pour saisir la quintessence, ce qui fonctionne, ce qui manque éventuellement, ce qui accroche le regard, quelle valeur ajoutée de l’écrit par rapport à l’image ; réaffirmer les partis pris, les intentions, la ligne éditoriale du journal. Passionnant pour mieux comprendre le positionnement du journal, les angles avec lesquels les articles ou vidéos sont créés. La parole circule facilement, il y a de la controverse, du débat, les différences de sensibilité s’expriment. C’est riche.

Est-ce que tel article mérite d’être seul ? Est-ce qu’il doit être le premier d’une série ou autosuffisant ? Comment donner aux lecteurs des éléments de débat sans faire l’analyse à leur place mais en creusant les sujets. Comment trouver l’angle pour traiter le sujet à hauteur d’homme. Jusqu’où aller dans le questionnement en entretien ? Comment décider ce qui relève de la vidéo, de ce qui relève du texte. Faut-il faire des encadrés dans le texte comme autant de mini zooms sur des sujets. Comment toucher un public qui parfois ne regarde que les vidéos, parfois ne lit que les textes ?

Le temps passe à toute vitesse. C’est le moment de passer aux sujets à traiter dans la semaine qui vient. Propositions de sujets à venir, points de vue sur l’actualité, agenda local de la vallée. Mais aussi nos envies, ce qu’on aimerait trouver dans le journal. Lesquels choisir, qui prend quoi en charge. Cela va vite. Je me rends compte qu’il reste assez peu de temps pour discuter en profondeur des angles sous lesquels les prochains sujets seront traités.

Dernier temps de travail – puisque le media est associatif – un échange consacré à la recherche d’un service civique : quelles missions lui confier ou non, quelle charge de travail cela génère pour les journalistes, où trouver des informations complémentaires, quelle durée proposer ? Des questions bien concrètes pour trouver la perle rare qui embarquera ce projet singulier d’un journal numérique local, à l’instar des radios locales dans les années 80.

Il est l’heure, feed-back sur cette belle séance de travail. Nous étions cobayes, d’autres lecteurs/trices vont à leur tour pouvoir découvrir en réel une conférence de rédaction. Les bienheureux/ses ! Puis tout le monde s’ébroue et repart dans son monde familier, qui en vélo, qui en voiture. Avec mon amie nous avons des étoiles dans les yeux. Waouh quel projet, quel boulot, et quelle belle équipe !

Le site du Bec : www.lebec.info

Tout savoir sur le projet : Interview du fondateur et de la journaliste

Ecouter, partager & transmettre

Dans ma bibliothèque, j’ai peu de livres dédicacés. Quelques uns. Dédicacés à la main, et quelques uns mentionnent mon nom dans les remerciements. Je trouve cela chaque fois émouvant. Émouvant que les rencontres puissent à ce point être puissantes (tu noteras l’allitération poussive). Parmi la petite poignée (que des livres pro pour l’instant, mais je ne désespère pas !) un livre dédicacé que j’aime beaucoup. La dédicace surtout.  Elle dit ce que les rencontres sont dans nos vies. Elle dit les envies qu’elles fécondent.

Voilà ce qui est écrit :

La réflexion a commencé dans une voiture dans la Bresse, puis continué autour d’une table chez moi… et voilà le travail.

Je lui avais proposé de venir passer quelques jours dans le gîte en Bresse que j’avais loué, il succédait à une camarade de jeu de ma fille. Nous étions dans une vieille ferme à colombages remplie de soupirs, d’histoires secrètes, de toiles d’araignées et de chuchotis. Tant et si bien que le lendemain de notre arrivée les filles m’avaient expliqué très sérieusement que nous devions aller acheter de l’ail, une tresse, Et qu’elles ne pourraient pas dormir sinon à cause de tous les vampires qui traînaient par là.

Aussitôt dit, aussitôt fait, nous revînmes de la grande capitale de la Bresse (Louhans !) avec la tresse d’ail désirée. j’eus le droit d’en conserver deux têtes, une pour la cuisine, une pour ma chambre (d’ailleurs celle là fut installée sans me consulter !). Et les autres disposées dans la ferme par la science anti-vampire de ces demoiselles. Je n’avais pas le droit de les toucher ni les déplacer. Pas même le jour du grand ménage de départ. je dus expliquer à la propriétaire très amusée qu’elle trouverait de l’ail un peu partout, lubie de ces demoiselles. Elle ne posa pas de questions.

Bref l’experte anti-vampire nous quitta après une semaine et fut remplacée par un adulte moins sensible à ces bestioles et qui promenait sur le monde un regard singulier. Il aimait la poésie des « petites choses » qu’il donnait à voir sous forme de photos singulières, souvent en noir et blanc.

Nous arpentâmes ensemble les routes de la Bresse et ses curiosités touristiques. Et je revois encore le virage près de la sublissime ferme bressane reconstituée où tout commença. Le démon de la transmission le taraudait, il avait envie d’écrire, persuadé qu’il ne savait pas assez bien écrire comme tant d’autres. Notre conversation fut tissée d’écriture – il savait que j’écrivais – de création – il commençait à trouver sa voix en tâtonnant en atelier photo – et de transmission. Nous venions de terminer tous les deux un énorme projet mort né, comme tant d’autres dans cette boite qui nous avait fait vivre un bon moment. Nous avions tous les deux envie et besoin de remettre en ordre cette expérience et comprendre les raisons de l’échec et tous les empêchements que nous ne cessions de rencontrer. Nous avions besoin de penser ce que nous vivions (ô sacrilège pour la machine à laminer) Il a quitté la boite pas très longtemps après ce projet, expulsé par la structure, moi presque dix ans plus tard !

Alors les routes de la Bresse ont patiemment écouté nos échanges, nos boucles rejoignaient les leurs en douceur. Quand il prenait un sujet, il ne le lâchait pas. Les digressions étaient nombreuses, mais nous revenions toujours au cœur de l’étoile. Et lui, sitôt revenu à Paris  continué à entretenir les petites pousses. Il les a partagées avec d’autres, et surtout avec un amicollègue, renard briscard dont la boite n’a pas réussi à briser les reins (c’est pas faute d’avoir essayé !). Nous avons eu un diner délicieux très animé pour tirer les fils, élaguer, ajouter, débattre. Ils aimaient tous les deux discuter pour abraser les idées. Et ils ont écrit le livre tous les deux. Un beau succès puisqu’il a été publié en 2003, refondu et réédité en 2011 ce qui n’est pas si fréquent dans les éditions professionnelles.

De son côté, il a planté en moi quelques germes qui s’épanouissent doucement. Des témoignages de vie très forts, des engagements humains, une manière d’être adossée à des valeurs républicaines fortes, une délicatesse exquise, un rire inimitable, un air dégingandé chic.  C’est lui qui m’a éclairée sur l’implication (le choc Le Pen au 2e tour des présidentielles) sur l’importance des architectures invisibles (de l’importance des mange-debouts pour structurer un espace), sur l’intelligence collective (de  l’organisation dans l’espace des groupes de travail), sur la photo, sur le partage, sur la fraternité possible, savoir penser sa vie et rester loyal à soi-même. Oser vivre sa sensibilité, oser aller de l’avant pour construire son chemin, partager le meilleur avec eux qu’on aime.

Pourquoi je parle de lui aujourd’hui ? C’est que je viens d’apprendre qu’il est parti hier. Dix ans de lutte contre un cancer qui n’a pas voulu lâcher les mâchoires qu’il avait plantées dans le corps de cet homme sensible et délicieusement humain. Il va me manquer, il va nous manquer, et pas que sur les routes de la Bresse.

***

« Avec sa disparition, une lumière s’est éteinte » disait ce midi son ami de quarante ans. « Maintenant c’est l’ombre et le silence. »

Quand il a déménagé rue des Bluets, en face de la maternité, il a dit avec son humour bien à lui, « c’est drôle je m’installe près d’une maternité alors que mon chemin me mènerait plutôt au Père Lachaise. »

Quelques mots d’un voyage essentiel

Le café Livre, rue Saint Martin, est un endroit que j’adore & où il m’arrive des trucs magiques, où je trouve chaque fois un caillou blanc & précieux. Le dernier de ces cailloux, c’est l’invitation d’un passeur de lumière à vagabonder sur le projet qu’il venait de me raconter. Je lui ai proposé quelques Vagabondages en écho à ses mots. Il a choisi celui là :

Explorer les liens à soi-même ou aux autres, s’accorder à plus vaste que soi.
Toucher et se laisser toucher. Traverser ses nuits noires, plonger dans les profondeurs intérieures.
Laisser glisser les mots, les questions et les doutes et les confier à l’océan tout proche.
Se libérer du connu qui plombe, plonger dans l’inattendu qui émerveille.

(…)

pour lire la suite, laissez vous emporter vers un voyage intérieur en cliquant sur le lien :

Voyage Essentiel

Vous découvrirez le fascinant séminaire de développement-ressourcement que Boris organise en mai prochain à la Réunion. La version très  enrichie de l’atelier « du sens aux solutions créatives » dont j’ai déjà parlé…

Les anges sont parmi nous

Ce matin je me demandais comment remercier un ami qui a partagé avec moi un cadeau précieux. D’âme à âme. Les yeux clos, je faisais le vide et silence en moi. Accueillir simplement ce qui viendra comme réponse à cette demande matinale.  Et hop, six kilos de chat aux pattes humides sur les genoux réclamant câlin. J’ai éclaté de rire ! Délicieux démarrage de journée.

acrylique sur papier

Ce dessin, je l’ai fait l’an dernier dans un moment de contentement extrême, de justesse profonde. Je venais de terminer quelque chose de très précieux pour moi, paisiblement. J’étais très concentrée, mais pas dans un effort douloureux, dans une attention pleine et entière, dans un état que certains pourraient qualifier de « second », comme une transe hypnotique. J’ai eu soudain envie et besoin de peindre, sans savoir quoi ni pourquoi. J’ai posé les couleurs sur la feuille et j’ai travaillé. Ou plutôt j’ai regardé mes mains travailler, parce que ce n’est pas moi qui peignais. Et quand ce fut finit je me suis sentie en pleine grâce. J’ai eu le bonheur de revivre quelques autres fois cette sensation incroyable en peignant. Un ami avec qui je partageais cela, et à qui c’est arrivé aussi, m’a glissé en souriant des yeux « rien que vivre cela une fois, cela justifie une vie entière, non ? »

Oui la pleine conscience est un moment de grâce. Je l’ai éprouvée en massant aussi , même si parfois je sais là encore que ce n’est pas moi qui masse. C’est quelque chose qui masse à travers moi. C’est quelque chose qui peint à travers moi. Ce qui est singulier, c’est que cela marche à l’envers parfois. Ainsi le praticien de Shiatsu avec lequel j’ai travaillé un an me disait: « avec vous, je suis en état de conscience modifiée au bout de très peu de temps. Je ne sais pas pourquoi, je ne comprends pas pourquoi ». Et qui a dit que cela devait être compris ? C’est à vivre, à savourer en son for intérieur. Et c’est ainsi qu’elle peut être partagée. Parce que lorsqu’il se laissait aller à cette grâce, je sentais bien la différence, la technique s’effaçait au profit d’une danse énergétique bien plus subtile que j’ai déjà racontée ici.

En fait je crois qu’il le sait pourquoi, mais ce n’est pas dicible pour lui. Poser une action juste avec une intention juste dans le moment présent donne accès à une source inépuisable et légère d’énergie, de douceur, de tendresse, d’amour même. Chacun lui donne le nom qui lui convient, cela n’a aucune importance. C’est juste à vivre, d’instant en instant, de goutte de lumière en goutte de lumière, comme l’énergie  qui coule en goutte à goutte dans nos veines, dans les tiennes, dans les miennes, dans tout ce qui vit.

Très bel été à toi qui passe et qui savoure.

Sirus

Il se tient debout dans l’encoignure de la fenêtre, tout tassé, lui le géant sans début ni fin. Il fait un effort pour se tenir là, pour se montrer visible, ramassé et dense, grisâtre comme un nuage sans lumière, comme une étoile qui s’éteint. Lui qui aime tant se déplier, se déployer dans le ciel immense, envelopper les choses et les êtres de sa subtilité, lui l’amoureux perpétuel.

Il se tient là pour m’expliquer l’importance primordiale du contact, de la proximité. Il se tient là pour me montrer comment il déverse dans l’oreille mille  informations dans une étrange corne d’abondance brumeuse. Des informations qui n’ont pas des sons, ce sont parfois des mots, des images, des vibrations, des formes et je peux à tout moment m’en saisir d’un qui devient mien. Je ne sais pas ce que je sais puisque c’est lui le réservoir de savoir, c’est lui qui dans sa générosité infinie partage tout le savoir du monde, le rend disponible.

Je le connais depuis longtemps mais je ne l’avais jamais vu, il me fait un cadeau magnifique de se rendre visible, lui l’invisible, l’insaisissable ; seuls ses effets prennent chair. Il est partout et nulle part, d’instant en instant. C’est lui qui souffle à mon oreille des idées inattendues de moi mais attendues sans doute d’un autre près de moi. Et je deviens passeur, intermédiaire, messagère, dépositaire temporaire d’un savoir dont j’ignore le sens et la signification. C’est un don qu’il me fait, à charge pour moi de donner à mon tour. Le conserver n’aurait aucun sens. Son savoir n’est pas un savoir qui se thésaurise, c’est un savoir vivant, d’instant en instant, qui se transforme, et qui s’intègre, ou pas.

Il tire son nom des nuages et des étoiles. Comme Uranus recouvrait Gaïa, il nous recouvre, il sent tout, il s’insinue partout. Il n’a pas besoin de mots, il ressent dans un corps à corps intime les lieux où nous vivons, les gens que nous connaissons, les objets qui envahissent nos maisons, les pensées qui nous habitent. Il est l’alchimiste qui nous transmet ce qui nous est utile en fonction de ses qualia.  Bien sûr il peut être envahissant, puisqu’il est sans fin et sans fond. Donner, donner, donner jusqu’à provoquer l’overdose, l’indigestion, la submersion, la noyade. Mais ce n’est pas son histoire, lui il donne, à nous de clarifier, simplifier ce que nous demandons, à nous de suivre un chemin à la fois, patiemment, à nous de lui expliquer quand nous avons besoin de lui, et quand non. A nous de laisser l’espace ouvert, à nous de garder du temps, à nous de décanter, intégrer, incorporer, incarner qui nous sommes avec légèreté.

Secret stories (2)

Elle parle, elle parle, et je vois en elle un lac minuscule, grand comme une bulle de niveau, secoué, agité qui ne demande qu’à retrouver la ligne paisible horizontale pour enfin s’élargir, se dilater, s’épandre. Trouver sa place entre l’horizontal et le vertical, enraciner sa fluidité dans les profondeurs de soi.

***

Il raconte une histoire de loin, à distance, une histoire qui le concerne. Et je le vois dans une grotte, au bord de la mer, sans doute une grotte submersible. Caché des regards, tout à son œuvre et son alchimie dans le secret intime de sa grotte profonde. Au bord de l’eau. C’est elle qui porte la lumière jusqu’au fond de la grotte. Ne pas déranger, le temps fait son œuvre singulière au rythme du ressac. Il y a un petit garçon perdu sous l’eau qui finira bien par revenir.

***

Il évoque sa tension entre les extrêmes, ses activités artistiques, créatives. Il se déplie, se déploie et évoque un instrument de musique qu’il aime. Je suis troublée parce que je le vois lové contre le corps sensuel d’un autre auquel il donne vie par son souffle, de tout son corps. Le sait-il ?

***

Elle partage sa préoccupation du moment, ce qui pèse sur elle et rend la suite difficile, sinon délicate. J’attrape un mot qui voletait près de son oreille et je lui propose. Conduite accompagnée ? Elle s’éclaire. La métaphore lui parle et lui permet de rebondir. Évacué le trop plein de pression, elle a retrouvé son carcan et ses flèches pour danser la suite de l’histoire.

***

Son histoire est difficile, un rendez-vous, un enjeu, un drôle de cocktail qui s’est noué. Je l’écoute et je la regarde. Tout à coup je vois mon chien qui se noie dans une buse parce qu’il se débat et essaie en vain de remonter le courant du ruisseau en cru dans lequel il est tombé. Je cours l’appeler de l’autre côté de la buse, pour qu’il se laisse porter, l’eau le rapprochera du bord où je pourrai l’attraper. Alors je lui propose le même mouvement à cette femme : et si tu le suivais ce client, si tu le laissais t’emmener là où il a besoin d’aller. Elle sourit, et se détend.

****

Elle a tant à dire, tant et tant à dire. Je l’écoute, j’entends la musique de ses mots qui tombent en cascade d’une vasque à l’autre dans une immense fontaine italienne. Une fontaine sans fin qui recycle son eau. Sans doute faut-il que .cela déborde pour que le cycle infernal et sans fin s’arrête.

***

Il ne dit pas un mot de sa colère mais je la sens, comme un animal prêt à me sauter à la gorge. Tout mon corps se transforme en hérisson. Je suis à l’abri dans ma forteresse. Il ne me touchera pas. Les coups commencent à pleuvoir mais sont déchiquetés par les piquants. La partie la plus sensible en moi est protégée. Inaccessible à sa rage et à sa destruction.

***

Elle me raconte son dernier dossier. Pas facile. Je la vois respirer du bout des clavicules seulement. Elle dort mal, elle n’arrive plus à récupérer, elle est inquiète. Elle n’arrive plus à manger. Elle a le plexus enfoncé entre les seins. Comme un oiseau en cage. Elle me dit qu’elle ne sent même plus le mouvement du souffle dans son dos. Je me rapproche pour poser mes mains sur ses cotes juste sous le diaphragme pour l’aider  à retrouver cette conscience là. Je sursaute. Elle est complètement vrillée, désaxée, décentrée. Son corps hurle et elle n’entend pas. Je lui propose tout doucement d’aller voir son ostéopathe. Elle lâchera les larmes et les armes dès qu’il posera ses mains sur elle. C’est sûr.

***

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Paul Eluard in Capitale de la douleur

Le chant des baleines

Je me réveille en sursaut, pas un bruit dans la maison. Les chats dorment tranquillement. Il est quatre heures. Un peu tôt pour se lever, même pour eux. Je me sens parfaitement réveillée et disponible. Mais disponible à quoi ? Mystère et boule de rêves. Je me demande si j’ai oublié quelque chose d’important la veille. Un bref scan de ma « to do list » mentale. Rien. Je taillerai bien la bavette avec quelqu’un. A 4h du mat’, il faut des ami(e)s très compréhensifs ou très amoureux. Ecrire ? Non, cela n’est pas juste. Je me lève perplexe, mais c’est net, il faut que je bouge. Je vérifie machinalement la porte, les fenêtres. Je suis manifestement à côté des patates.

Mes pas me conduisent devant mon ordinateur. Ah oui, le rêve des insomniaques. Je ne vais quand même pas m’installer devant mon ordi à 4h ! T’installer non, mais allumer ton ordinateur oui. Je m’exécute. Et maintenant, je fais quoi ? Va sur Internet! Ce que j’en disais… Firefox me nargue et m’invite joyeusement à danser avec lui sur la toile. Oui mais pour faire quoi. Ouvre donc ta boite mail ! Ok Ok c’est sur je dois avoir un courrier de ministre. Juste un message qui se signale à mon attention avec sa graisse noire. Je souris, et puis machinalement je regarde l’heure de réception. 04.00 tout rond. tiens c’est drôle, comme mon réveil en sursaut. Oui, cela s’appelle une drôle de coïncidence. Je lis, je souris, je réponds et je  retourne dormir avec le sentiment du devoir accompli. Devoir nocturne. Je dors comme un bébé jusqu’au point du jour.

Deux jours plus tard, même topo, 4h17. Je n’hésite pas très longtemps, je file directement ouvrir ma boite. Un message tout beau, tout neuf datant de 4h16. Zut alors, une minute de retard à la connexion ;  la coïncidence m’amuse follement. Deux semaines plus tard, les coïncidences m’amusent moins, parce que mine de rien me réveiller entre 3h et 4h30 très régulièrement, cela use un peu. Et cela effrite la rationalité assez singulièrement.

Nouvelle nuit. je me couche sans appréhension. il se passera ce qui se passera. Je me réveille à 3h45. je me lève, allume mon ordinateur, ouvre la boite. pas de message, youpi tralalala, voilà bien la preuve que mon psychisme me jouait des tours. Du coup, par jeu, j’envoie un email à mon expéditeur de réveil nocturne pour partager ma surprise de la nuit. Le truc n’est pas fiable, lui dis-je triomphalement. je reçois dans les deux secondes qui suivent un long e mail. Puis un très bref qui répond au précédent, c’est lui qui rigole, il m’explique qu’il allait appuyer sur le bouton envoyer quand il s’est souvenu qu’il m’avait promis une référence. Le temps de la chercher, de l’ajouter et de m’envoyer le message, le mien s’était glissé entre les deux….

Alors j’ai accepté l’inacceptable, que les intentions de mon expéditeur nocturne n’avaient pas besoin d’Internet, qu’elles traversaient les airs (et la mare au canard qui nous sépare du continent américain), portées par le chant des baleines, puis relayées par je ne sais quels oiseaux magiciens pour venir se déposer dans le creux de mon oreille et me réveiller pour que je ne rate rien de leur saveur subtile.

Nous sommes sans doute inter reliés par des réseaux extraordinaires qui nous enveloppent, parfois à notre insu, parfois en pleine conscience. Et je suis très fâchée contre  les pêcheurs de baleine. Ils ne savent pas ce qu’ils font….

Un ange

Depuis que je me suis allongée, je n’arrive pas à me défaire de l’impression que je ne suis pas tout à fait seule dans la pièce. Au début, je n’y ai pas prêté d’attention parce que souvent, au sortir du bain, j’ai remarqué que j’entends avec plus d’acuité les bruits de la maison, je suis plus sensible comme si mes sens étaient exacerbés. Mais aujourd’hui c’est différent, ce n’est pas une perception accrue, c’est une présence pas hostile, non, mais une présence forte, humaine. Je me dis que la dernière personne à avoir séjourné dans cette chambre était seule. Elle voulait sans doute une sorte de réponse comme moi : trier en paix les morceaux de son puzzle. Mais ce qui me touche est calme, paisible. Comme une présence familière et rassurante dans la pièce d’à côté. Je suis certaine qu’elle est pourtant vide. Inutile de vérifier. Je me sens très partagée entre le bien-être de ce lieu et le trouble de cette présence discrète, légère, mais bien là. Finalement, je ferme les yeux et je m’endors comme un enfant après un long voyage, la tête dans les étoiles.

(…)

Je fais une toilette de chat avant de me glisser dans mon lit tout froid. C’est fou ce que ça met comme temps à se réchauffer un lit quand on est tout seul dedans. A donner des envies de  Mamie et d’avoir des bouillottes ! Je regrette presque de ne pas avoir glissé de braises dans le bassinoire en cuivre pour réchauffer mon lit. J’ai envie de dormir mais je ne peux pas m’empêcher de chercher la présence qui m’a tant déroutée cet après-midi.
Le matelas est récent, ferme, mais je sens un creux particulier, une empreinte presque imperceptible dans la diagonale. Bien sûr elle est trop grande pour moi mais elle est rassurante. C’était comme s’allonger avec une odeur familière, une saveur retrouvée, une douceur connue. Un talisman. La diagonale est tellement nette que cela m’intrigue. Il me suffit de m’allonger comme à l’accoutumée pour ne plus rien sentir. Mais si je m’incurve, si je glisse un bras, une jambe sur cet axe, une impression familière m’enveloppe. Plus je me diagonalise, plus l’intensité augmente. Ce devait être un homme, pas une femme, grand et donc obligé de dormir un peu chien de fusil dans ce vieux lit paysan. J’ai la chance d’être petite, c’est une chance, au moins pour les lits : mes pieds ne dépassent que si j’en ai envie.
Je ne sais qui doit apprivoiser l’autre, de l’absent ou de moi. J’ai l’impression qu’il est assis au bout du lit et qu’il me parle comme s’il me connaissait depuis toujours. Il murmure des mots que je ne comprends pas, et cela me fait du bien. Loin de m’inquiéter, ses mots m’apaisent, petite musique intime, et me donnent un rythme serein, une énergie étrange.
Au début, je parle à voix haute, comme si j’espérais une réponse, comme s’il pouvait me répondre. Toujours à ressasser les mêmes peurs, les mêmes soucis. Je le hèle, le sollicite, le prend à partie. J’aimerai tant qu’il répond aux questions à ma place, lui qui semble si bien me deviner. Je m’accroche aux mots comme une désespérée, comme si eux seuls pouvaient être mes messagers, mes sauveurs. J’ai peur, si peur de lâcher, si peur de basculer.

Imperturbablement, patiemment, il continue son murmure, il me rassure. Mes questions s’usent et se vident, elles se révoltent et s’échappent, comme si je ne pouvais plus rien faire sinon lâcher prise, cesser de résister. La respiration creuse mon ventre, comme la houle dans la vague, dans un mouvement ample et lent. Je respire si profondément que l’oxygène me saoule. J’ai chaud, incroyablement chaud. La peur à nouveau m’étreint, je cherche ma maîtrise perdue. Mon corps pèse des tonnes, je n’arrive plus à remuer. Je voudrais m’enfuir. Il est toujours là, tellement présent qu’il est presque palpable. Il ne m’empêche pas de partir, il m’empêche de me diviser. J’ai l’impression que les murs de la chambre sont des miroirs qui me renvoient une image morcelée, que je suis prête à se briser. Je ne sais pas si je pense ou si je rêve mais je me sens étonnement présente, dense, concentrée, je ne sais pas comment dire. Je ne sais pas d’où je pense, je ne sais pas pourquoi le tumulte intérieur s’est tu, pourquoi la clarté fraie son chemin en moi, et peu importe. Ce qui monte et balaie mes scories (moi qui croyait me connaître !), c’est un curieux mélange de joie, de lucidité et de tendresse ; quelque chose de léger qu’on doit pouvoir appeler la paix.

Jeu de sorcière

Je franchis la porte et tombe nez à nez avec une femme âgée, chic et élégante, l’œil vif, le port altier qui sort promener deux yorkshires parfaitement coiffés. Une image se superpose, celle de petites filles au chignon rond et serré, vêtues d’un tutu ajusté. Ici le temps prend ses aises et son temps. Prière de déposer toute recherche d’efficacité et toute envie d’accélération sur le trottoir avant d’entrer.

C’est donc dans un lieu presque hors du temps que cela se passe. La traversée de la cour intérieure me confirme cette première impression. Je pénètre,semble-t-il, dans un microcosme composé de pavés disjoints, de vieilles portes en bois, de pots de fleurs dépareillés, de branches éparses. La ville s’est faite oublier à l’abri des murs, le vrombissement des voitures est remplacé par le chant du piano.

Je guette en vain des vocalises légères. Non le piano ne supporte aucun travail vocal. Il lance ses trilles par la fenêtre ouverte comme le merle qui défend jalousement son territoire. Prière d’aller voir les filles ailleurs, loin de préférence. Celles qui vivent ici ont déjà leurs chevaliers servants, ou pas la tête à cela. Le merle et le piano ont l’air bien d’accord sur le sujet. Amateurs de compétition, passez votre chemin.

La cour traversée, lentement, pour me défaire de l’agitation, de l’attente, de mes espoirs, je reviens calmement au moment présent ; je commence à gravir les escaliers. Mon rythme n’est pas bon, je vais trop vite, je monte les pieds trop haut, je fatigue. L’escalier proteste en grinçant tout son saoul. Non, non cela ne va pas, recommencer pour trouver le geste juste, la bonne énergie, la bonne mobilisation musculaire et accorder le souffle.

Le piano s’est tu pour me laisser entendre mes battements de cœur, ma respiration irrégulière. Je ralentis pour trouver le bon pas, le bon rythme et écouter avec plus d’attention les grincements. Je m’arrête. Les marches ont une hauteur singulière, elles ne se gravissent pas comme celles que je connais. Le calme est revenu, je peux reprendre mon ascension tranquillement pas vite, j’écoute les marches et je les entends murmurer. Sans doute ne grincent-elles vigoureusement que pour avertir d’une visite troublante, secrètes oies du capitole de cet immeuble !

En haut de l’escalier, je suis scrupuleusement les indications de mon papier, cette porte ouverte bordée d’un digicode me semble terriblement étrange, comme si des paires d’yeux me scrutaient. J’ai envie d’aller de côté, plus à droite, vers la cour, mais non vous avez écrit juste après la porte avec digicode, en haut de l’escalier. Je ne peux pas tricher. Si je veux vous voir, je dois franchir cette porte et me laisser guider encore. Les dernières marches font un tintamarre du diable, comme le parquet de l’étage. J’en sursaute de surprise.

Et là, derrière cette mystérieuse porte au digicode désarmé, je tombe sur un parterre de portes violettes. A laquelle frapper ? Derrière laquelle se déroulent ces troublantes cérémonies ésotériques que j’ai lues sur un blog. Ah un nom familier danse sagement sur une écriture cursive. Ah oui, c’est là, je suis enfin arrivée en haut de la forteresse. Que faire ? Frapper ? Sonner ? Invoquer les esprits du lieu ? Regarder les images qui tapissent les murs comme autant d’invitation à retarder le moment de tirer la bobinnette ? Et hop, comme par sorcellerie, la porte s’ouvre tout doucement, jusqu’à atteindre ma largeur.

Je ne peux pas entrer, un homme se tient là dans l’entrebâillement. Tout frêle. Je m’attends à voir Blanche-neige endormie au milieu de la pièce tant il semble concentré et sérieux. Mais non, l’espace vide, relativement, me semble immense. Et l’homme plus frêle encore comme un arbrisseau en pot qui attend d’être replanté pour gagner en vigueur. Tout à coup j’ai l’impression que le lieu tout entier hante et habite son gardien qui a pourtant l’air bien à son aise.

Je me détourne et laisse mes yeux se poser par bonds dans la pièce. Je suis envahie par le blanc qui recouvre les murs, envahie par la lumière qui se déverse par les grandes fenêtres de verre. Un peu mal à l’aise, je cherche de la couleur. Je la vois lovée au fond de quatre tasses jumelles. Elle ose à peine pointer son museau. Mes yeux s’habituent à cette grande clarté et je vois le tapis gris, les encadrements métalliques, les abats jours gris qui pendent, les couvertures blanches et crèmes des livres posés cela et là.

Si je n’avais vu tout à l’heure les couleurs cachées dans les tasses, j’aurais cru entrer au royaume du noir et blanc. Je remarque ensuite un grand bout d’écorce brun qui irradie le mur, grand frère de bois qui borde l’une des fenêtres. Quel géant a bien pu laisser une telle écorce en partant ? Quant à moi, j’ai l’impression d’être aspirée par le kaléidoscope de ciel. Je lutte pieds à pieds contre cette force maléfique qui m’aspire vers la fenêtre, sinistre sirène qui voudrait m’envouter pour que je saute là, d’un saut unique d’ange ou de démon. La peur me pétrifie, mais comme une statue ne sied pas au décor, la pierre devient sable et je forme un petit tas sablonneux au pied de la fenêtre. Alors le gardien compatissant ramasse le sable inanimé pour le glisser dans un sablier et ajoute quelques gouttes de couleurs pour adoucir ma peine.

La prochaine fois que vous viendrez, regardez bien les objet de la grande bibliothèque, et le grand sablier rose fuchsia posé sur l’étagère, c’est moi ! N’ayez crainte, je dessinerai pour vous dans le creux de mes grains le plus doux des sourires, à moins que je ne compte pour vous le temps dont vous avez besoin pour retrouver ce que vous avez perdu un jour. Ailleurs.