Un délicieux ressourcement

J’avais relu le manuscrit et j’ai eu autant de plaisir à lire la version finale de ce beau livre qui réussit à combiner agréablement plusieurs ingrédients. Ce n’est ni un livre 100% français, ni 100% québecois, mais quand même un peu les deux. Bourré d’anecdotes, de témoignages, d’extraits de séances, ce livre nous dévoile, avec un humour et une saveur bien agréables, la quintessence de la longue pratique des auteurs dans l’animation de groupes de co-développement. Et comme dans une vraie séance de ce travail, les auteurs donnent la parole à des acteurs très différents :  beaucoup de participants, mais aussi des praticiens, responsables formation, philosophes ou animateurs, pour que chacun exprime, avec sa singularité, la diversité et la valeur de cette approche pédagogique pour lui. Au total une une dizaine de témoins prennent la parole dans des encadrés « à part ». Et en bonus un chapitre d’Adrien sur le développement comme outil de changement organisationnel, voire d’intervention en organisation.

Très complémentaire au livre fondateur d’Adrien Payette & Claude Champagne, plus ancien et (un peu) plus théorique, celui-ci est éminemment pratique et pragmatique. Il nous invite à aller explorer en toute liberté les rives fécondes du travail réalisé au sein des groupes de co-développement professionnel. Travail collectif puissant qui permet à des groupes de professionnels, des groupes de pairs , bien intentionnés de développer leurs compétences professionnelles et relationnelles.

C’est imprégné de tout un tas de courant de pensées :  learning action,  socio-constructivisme, approche systémique, analyse réflexive, entreprise apprenante…

A lire et relire sans modération. D’abord parce que cela fait du bien de lire des histoires de personnes qui se remettent en mouvement. Parce que cela fait du bien de parler d’autre chose que de résistance au changement. Parce que cela montre que chacun est riche d’un trésor de ressources personnelles !

Et après ou avoir lu, l’important c’est de goûter parce que la meilleure manière de comprendre cette belle dynamique issue de la diversité des participants c’est encore de l’expérimenter.

Je sors de chaque séance, heureuse et émerveillée d’appartenir à la famille des êtres humains, si fragiles et si forts en même temps.

Confiance et simplicité

Je m’en faisais une fête, c’était ce midi, je suis allée écouter François Dupuy présenter son dernier ouvrage Lost in management et résumer les thèses qu’il défend. Un régal.

Il a a ouvert la conférence de présentation de son livre en expliquant que le titre anglais de son livre sera « Business for the 21st Century, Towards Simplicity and Trust« . C’est (presque) tout dire de la morosité dans laquelle la France semble s’embourber.

De quoi s’agit-il ? du verre à moitié vide ou à moitié plein.  Le titre français met l’accent sur la première partie du livre, les constats, les dysfonctionnements, l’enfermement des entreprises sur elles-mêmes alliées à un retrait émotionnel des acteurs de leur travail. A cela les entreprises ont massivement répondu par  le développement de la coercition via les processus, les KPI et le reporting, au nom d’une illusion largement partagée de maitrise et du contrôle « total » des entreprises.

Situation qui aboutit à quoi ? A l’impossibilité pour les acteurs d’effectuer leur travail, à une complexification du travail, au développement de la souffrance au travail.

Exemple métaphorique (c’est une anecdote que m’a rapportée ma fille en rentrant d’Inde la semaine dernière) : imaginez que vous vivez en Inde et que vous demandez à votre chauffeur de vous conduire au bureau en respectant le code de la route, et bien, là où un matin ordinaire vous mettez environ 45 minutes à faire le trajet, ce jour là, vous mettrez 2h30…

Le titre américain met l’accent sur les voies pragmatiques de sortie de l’impasse managériale, celles que préconise le sous titre : manager avec plus de simplicité et de confiance dans les hommes et femmes qui composent l’entreprise.

A cette occasion un débat intéressant s’est ouvert dans la salle, et semblait se dessiner un management assez différent dans les entreprises entre celles qui sont dirigées par leur créateur ou un de ses descendants, et celle qui sont dirigées par un patron salarié. Les premiers semblent plus enclins à la simplicité et la confiance que les seconds. Cela tient peut être aussi à la taille des entreprises et à la pression des conseils d’administration qui sont plus gourmands d’indicateurs quantitatifs que qualitatifs.

A chacun de choisir les lunettes qu’il préfère  ! Manager par le sens ou manager par les objectifs… sans doute faut-il savoir panacher, prendre le temps de la pensée et de l’échange.

Bonne fin de semaine ensoleillée !

La leçon de choses

J’ai lu hier un article délicieux sur le site de croisements narratifs. Ce texte, et quelques autres, est mis à disposition ; je ne résiste pas au plaisir de le partager avec vous tant je le trouve savoureux.

Les bernaches sont des oiseaux migrateurs, aux performances intellectuelles étourdiment dénigrées ; elles montrent en volant en formation un talent qui nous apprend plusieurs choses :

Leçon n°1 : quand les oies volent en formation en V, chacune crée une aspiration pour celle qui la suit.
=> partager le sens du collectif permet d’aller plus vite, plus loin, et plus en confiance.

Leçon n°2 : quand une oie quitte la formation, elle sent immédiatement la résistance de l’air.
=> accepter de suivre ceux qui vont dans la bonne direction et échanger de l’aide permet d’arriver au but en sécurité.

Leçon n°3 : quand l’oie de tête fatigue, elle change de place avec une autre.
=> partager le leadership et accepter de se reposer sur les capacités des autres permet de faire avancer le collectif plus efficacement.

Leçon n°4 : quand une oie est malade ou blessée, deux autres oies quittent la formation pour l’accompagner à terre.
=> pratiquer l’entraide dans les moments difficiles comme quand l’équipe est forte permet d’assurer la survie de l’ensemble.

Leçon n°5 : pendant le vol, les oies de l’arrière cancanent pour encourager les oies de tête à maintenir leur vitesse.
=> assurons-nous :
1. que le bruit qui nous parvient de l’arrière résonne bien comme un encouragement
2. que notre support vocal a bien valeur de soutien pour la tête de la formation…

En bref, les bernaches sont des oiseaux avisés et pédagogues qui savent cultiver la solidarité et construire du sens pour parvenir au but de leur voyage.

Drôle d’ascenseur

Vendredi soir, je suis allée dîner chez une bonne amie (j’adore cette expression, cela ne se raisonne pas). Un diner de filles. Elle habite sous les toits dans un quartier délicieux et dans un immeuble étriqué. On croirait un pin qui a poussé à toute vitesse pour choper un peu de soleil et qui a peiné à grossir. Bref un immeuble un peu Tom pouce. Et dans cet immeuble, ô merveille, ô miracle il y a un ascenseur juste assez grand pour une adulte et un sac. Je ne suis pas certaine qu’une femme enceinte puisse tourner dans la cabine tant elle est exiguë.

L’ascenseur se cache deux ou trois pas plus loin que la porte de l’immeuble. Discret. En guise de bouton d’appel, un digicode. Ce soir là, l’ascenseur était capricieux et refusait parfois de descendre jusqu’au sol. Pour connaitre son humeur, la seule manière c’était de grimper dedans, se tasser pour que la porte se referme, s’accroupionner (c’est du patois normand mais cela se comprend, non ?) taper le code et attendre que l’influx parvienne au cerveau de l’ascenseur. A l’aller, pas de problème, il a bien voulu m’emmener jusqu’ en haut où j’ai pu retrouver les autres rescapées de l’ascenseur. Mais en fin de soirée, il devait trouver qu’une heure du matin, c’était pas une heure pour un ascenseur, il a accepté de descendre jusqu’au premier étage mais pas plus bas. On ne sait jamais à cette heure là, rejoindre le sol et les noctambules c’est dangereux. J’ai donc fini à pied par l’escalier. En méditant chaque pas.

Chaque marche de l’escalier permet de sentir dans son corps la distance réelle entre deux étages. La perception est bien plus floue avec l’ascenseur, plus trompeuse éventuellement.

Et j’ai trouvé que l’ascenseur, c’était un peu comment l’information circule dans les entreprises. Dans certaines, pas d’ascenseur, tout le monde monte et descend les escaliers. Se croise, se parle, se salue, éprouve la présence de l’autre.

Dans d’autres les escaliers peuvent être séparés, ou les ascenseurs, le côté direction et le côté reste du monde. §Je me souviens de la cantine  des cadres quand j’ai commencé à travailler à la fin des années 80. Cela m’avait estomaquée.

Dans certaines sociétés,  les ascenseurs sont accessibles à tous. On y monte. On évite de croiser les regards. On murmure un bonjour du bout des lèvres auquel un autre murmure répond parfois. On se faufile bien vite lorsque les portes s’ouvrent à son étage mais on ne va pas voir ailleurs. Un enfant aurait, lui, tôt fait d’explorer tous les étages, de constater les différences d’espace, d’aménagement, de mobilier et de s’en étonner. Un adulte non. Il est poli et va son chemin.

Dans d’autres encore les ascenseurs sont codés, tout le monde peut descendre, les ordres, les informations, les commandes ; en revanche pour monter il faut être invité. Sinon on reste bloqué en bas. les informations ne remontent pas ou sous forme filtrée de questionnaire, d’invitations choisies. Les gens ne se rencontrent guère, seuls les rôles travaillent ensemble le temps d’une réunion.

Le métier que j’aime,  c’est d’accompagner les managers qui ont envie d »enlever les codes des ascenseurs et de remettre les escaliers en service. C’est chouette, non ? Mais on me demande encore trop souvent de trouver des solutions pour que les ascenseurs descendent plus vite.

Nous étions des êtres vivants.

Ce roman de Nathalie Kuperman est présenté comme un roman social, et comme une fiction contre le libéralisme. Gallimard a même adjoint une banderole rouge sur la jaquette pour attirer l’oeil « le travail, c’est la santé ». Je l’ai lu avec la même curiosité que Les nettoyeurs de Vincent Petitet, et la même déception. La matière n’est pas assez dense ; et danse entre récit, documentaire, fiction, synopsis. Il y a de bonnes idées [le personnage du choeur qui exprime un collectif mou et moutonnant], de bonnes pages [l’éventration des cartons du déménagement], de bonnes trouvailles [la construction polyphonique  – mais malheureusement, cela ne tient pas ses promesses, c’est un moteur diésel lent à chauffer]. Mais cela ne fait pas un roman qu’on lit avec délectation de bout en bout et qu’on relit avec plaisir. Mais diable, diable pourquoi les éditions Gallimard ont-elles choisi ce livre pour la rentrée dans leur si fameuse et merveilleuse collection blanche. Je ne comprends pas.

L’histoire se déroule en trois actes : menace, dérèglement et trahison. Et une poignée de personnages : Paul Cathéter – repreneur- Muriel, Agnès, Agathe, Dominique, Patrick, Farouk et un choeur, avatar du choeur de la tragédie grecque. Un groupe de presse cherche à vendre une de ses sociétés, et peine à trouver un repreneur. Quand enfin il est trouvé, les salariés expriment, chacun à leur façon, leur ambivalence sur cette reprise pour leur futur. Avec cet entrepreneur c’est une nouvelle idéologie managériale qui déferle. Évidemment pour le pire puisque c’est un voyou déguisé en business man qui ne songe qu’à rationaliser les activités pour revendre et empocher le pactole au passage. Mais c’est tellement cousu du fil blanc que c’en est désolant. C’est quand les personnages commencent à échapper à l’auteur que cela devient bon, pour quelques pages.

Si vous trouvez que j’exagère, lisez le début du roman sur le site de Gallimard ou écoutez la lecture faite de quelques pages par l’auteure elle même ou ouvrez et lisez trois pages au hasard du livre. Il manque sans doute, peut être, à Nathalie Kuperman de n’avoir pas vécu de l’intérieur ce monde qu’elle décrit et qui, dans son roman, est bien trop lisse, bien en deçà de l’horreur quotidienne, bien en deçà des turpitudes. La peur est un animal sournois qui fait son office lentement, très lentement, qui délite les groupes à cette même vitesse infime. Et c’est sans doute extrêmement difficile à rendre par écrit. Possible qu’un tel sujet ne puisse être traité que sous la forme d’un roman noir, et non pas avec une écriture léchée, trop jolie pour toucher nos ombres.

Parce qu’au fond il me semble que c’est cela le sujet crucial, bien plus que la dénonciation du capitalisme sous sa forme libérale. Plongé dans l’horreur, est-ce que je la commets à mon tour ou bien je garde ma lucidité ? Pour sauver ma peau, que suis-je prêt à faire ? C’est tout le sujet de l’expérience de Milgram. Avec notre lot de fusion, rachats, revente, réorganisations, c’est le choix de centaines, de milliers de salariés, de décider, au quotidien  d’explorer leur ombre ou de rester dans la lumière.

J’aurais adoré lire un roman sur ce sujet par Thierry Jonquet. Il n’est plus. Parti trop vite l’an dernier. Mais ses oeuvres restent là, disponibles ! Et la nouvelle écrite sur deux DRH dans un train, est à lire et relire dans l’horreur qu’elle peint très bien.

La mort (du corps) au travail

Avant les vacances, j’ai lu le livre des consultations de Souffrance au travail de Marie Pezé. Bouleversant et édifiant, un titre fort « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés ». J’ai lu ensuite en rentrant Prière à la lune de Fatima Elayoubi, l’une des analysantes avec lesquelles Marie Pezé a travaillé. Beau texte d’une femme qui ré émerge à la lumière, à la vie. Les deux sont, pour moi, autrement plus poignantes que Florence Aubenas dans « Quai de Ouistreham » que j’ai trouvé trop lisse, trop « reportage ». J’avais encore plus été déçue par les « tribulations d’une caissière ». Ce qu’Anna Sam décrit de l’univers des grandes surfaces (côté employeur et côté client) est horrible, mais cela manque de corps, comme si elle était extérieure à elle-même quand elle parle.

J’ai lu cette fin de semaine « Les nettoyeurs » de Vincent Petitet dans lequel il décrit l’univers feutré et impitoyable des consultants conseil en organisation, fusion, acquisition et dégraissage. Les règles et codes implicites et explicites de cette frange particulière de consultants. Pas un grand roman, mais bien écrit, avec une intrigue qui tient en deuxième partie.

Sur ma table m’attendent encore « Le travail intenable » de Laurence Théry, et en fin de semaine le livre de Nathalie Kupermann qui sort « Nous étions des êtres vivants« .

Je me demande comment il est possible alors que de partout des voix s’élèvent pour alerter sur la souffrance au travail (il y a même eu le rapport Bien être & efficacité au travail rendu au premier ministre en février) persiste un tel déni collectif chez les dirigeants ? Faut-il qu’il y ait des suicides et des burn-out dans toutes les boites du CAC40 pour que ce sujet soit réellement pris en compte et arrive en priorité numéro 1 des comités exécutifs ? Parce que c’est un problème de système managérial, et pas seulement de quelques individus qui dysfonctionnent.

Il me semble que ce qui se passe en management n’est pas très loin de ce qui se passe en terme de climat planétaire. C’est notre modèle de croissance et de toujours plus qui nous emmène dans le mur. Chacun, à son niveau, peut agir sans pour autant avoir le sentiment que cela change quoi que ce soit au final. Et c’est désespérant.

Notre modèle de management n’est plus tenable… et pourtant !

Trois bonbons

Mardi soir dans ma boite à lettres, trois bonbons à savourer pour les vacances :

Apprendre de son expérience de Bruno Bourassa, Fernand Serre et Dennis Ross qui est un livre qui parle des démarches de réflexion sur l’expérience pour favoriser l’apprentissage. La méthode développée par ces trois auteurs canadiens permet de réfléchir sur ses modèles d’action, réfléchir à ses stratégies mais aussi ses intentions et ses représentations. Un outil sur le chemin de sérénité professionnelle.

L’interaction professionnelle de Yves Saint-Arnaud. Encore un auteur canadien que j’ai découvert via Adrien Payette et le co développement professionnel. Ici il s’agit du lien entre efficacité et coopération. Il est aussi question d’intention et de lien entre compétence disciplinaire et compétence relationnelle.

Et je gardais le meilleur pour la fin Le management en archipel (crises, tabous et non-dits dans les organisations) de Bruno Bouchard, Vincent Clavez et Allain Joly – deux canadiens sur trois… Ce petit livre est une occasion de voyager dans les monde connus et méconnus de la gestion des organisations à travers la méthode des incidents critiques qui est une approche pédagogique que je trouve fantastique. Il y sera donc question de conflit, de pouvoir, de déviance, d’émotion, de crise et autres sujets rarement abordés en formation… mais tellement présents dans la vie professionnelle !