Manager avec ses fesses

Dans les grandes entreprises, le manager – gestionnaire pour les québécois  – a charge d’âmes – pardon d’ETP (effectif temps plein), parfois d’organisation (comment faire produire plus – de biens, de services, d’actes, etc- avec moins de ressources), parfois de production (qui évolue vers de plus en plus de pilotage). Certains sont entrés après une formation  théorique au management des hommes, des organisations. Une grande majorité issue du rang est devenue manager (dénomination qui supplante progressivement celle de « cadre » en France) par hasard, parce que c’était la seule manière de continuer à monter, au gré de rencontres. Ces managers-là ont appris leur métier sur le terrain, par imitation et en puisant dans leurs ressources propres, parfois accompagnés d’une formation,  et pour les plus chanceux d’un coaching, d’un travail en groupe de pairs, en codev

Ces managers se trouvent sommés de plus en plus souvent,  de mettre en œuvre rapidement de nouveaux projets, de nouvelles stratégies, de nouveaux outils, de nouvelles organisations. Une réorganisation chasse l’autre, un ERP chasse l’autre. Et s’ils n’y prennent pas garde, ils se trouvent harassés par toutes ces accélérations très bien décrites par Hartmut Rosa, épuisés par le changement permanent, laminés par toutes les idéologies managériales auxquelles ils sont sommés de se soumettre : chef autoritaire, manager participatif , manager situationnel, manager coach, leader, etc.

On leur enseigne une vision mécaniste et simpliste du monde : pour obtenir cela, utiliser tel outil, telle méthode à laquelle on les entraine grâce à des mise en situation ou des jeux de rôle. Seulement voilà, sitôt sortis de stage, la réalité les rattrape et résiste. Les collaborateurs ne se comportent pas comme les collègues en formation.

La méthode ne « marche » pas, et le manager qui la mettra en quesiton sera taxé de résistant au changement parce qu’il n’utilise pas les outils mis à sa disposition. Il se retrouvera avec la désagréable impression de ne pas être entendu quand il fait remonter des difficultés issues de sa réalité. Et aussi démuni qu’au départ.

Un pilote de chasse dispose de tout un tas d’outils de navigation pour l’aider à prendre ses décisions en vol. Décisions qui doivent être extrêmement rapides dans les instants critiques. Tellement rapides que cela n’a pas le temps de passer par la conscience. C’est le corps qui décide. C’est le corps seul qui sent les infimes variations de l’air, de la stabilité de l’avion, de la pression… C’est le corps qui sent le danger avant que les outils de pilotage ne le rende éventuellement visible et c’est lui qui initie l’action. Le pilote de chasse conduit autant avec ses fesses qu’avec ses yeux et sa pensée.

Cela serait tout aussi pertinent en entreprise, inviter les managers à manager avec leur corps, avec leur ressenti et pas seulement avec des idées et des méthodes. Se mettre à l’écoute de son corps vis à vis de soi (savoir ce qui est bon pour soi) et vis à vis des autres pour sentir l’ambiance, l’énergie du groupe, la pression d’une personne. Ecouter les signaux faibles avant la cristallisation pour laisser le corps guider l’action, inventer des chemins différents, ajustés…

La beauté dans le management

Management : art ? science ? technique ? Cela me rappelle mon épreuve de réflexologie plantaire. Est elle : art, science ou technique ? Et franchement je ne sais plus très bien ce que j’avais répondu à l’époque, sinon qu’on passait graduellement d’un niveau à l’autre et que l’art n’était possible que lorsque l’on avait fait siennes les techniques, qu’on les avait incorporées.

La science du management, j’entends par là toutes les théories qui infusent 90% des livres de management, vise à articuler entre elles des connaissances, empiriques, venues de la psycho, de la socio, de la systémique, etc,  et elle essaie de rendre compte de la réalité managériale

Les techniques managériales, et cela c’est  qui percole dans 90% des stages de formation, cherchent à obtenir un résultat, une transformation qui mobilise le corps et l’esprit. Bon souvent on oublie le corps, on oublie que le geste est aussi important que l’outil, ce que tous les artisans savent.

Je me souviens très bien de mon grand père choisissant avec soin sa lime à bois selon le morceau q’il polissait, et le rythme qu’il adoptait selon la dureté du bois.  Cela ne s’écrit dans aucun manuel de procédure, cela ne trouve place dans aucun processus. Et pourtant c’est bien la réalité de son travail qui ne se mesure que dans son résultat,  et très mal dans son processus de fabrication. Parce que seul un excellent professionnel sera capable d’apprécier le geste pour ce qu’il est.  La technique s’intéresse à l’utilité, l’art à la beauté.

Je suis POUR instaurer la beauté dans le monde du travail, et pas seulement l’utilité. Pas par idéologie mais par efficacité, parce que les humains ont toujours développé des activités artistiques à côté de la technique. L’art est du côté de la vision, de ce qui rassemble.

Il est des managers qui posent de beaux gestes, et j’ai le bonheur d’en connaitre quelques uns, il en est d’autres plus nombreux enfermés dans la technique, et qui ne voient que l’utilité ou non de ce qu’ils transforment, sans se poser la question de la pertinence, de l’écologie. Et sans se poser la question du matériau, j’y reviendrais

Je reviens à mon grand-père polissant avec art (j’allais écrire amour tellement c’est proche en intensité) ses racines de bois flotté. Maitrise parfaite des matériaux, des outils, des techniques de polissages, de la pression à exercer.  Il est des jours où il ne polissait pas parce que l’humidité ambiante était défavorable et que celui aurait demandé beaucoup plus d’énergie « inutile ».

Pour moi le management n’est pas une activité scientifique, même s’il a besoin de sciences pour élargir le champs de connaissance à mobiliser. Dans le management, il s’agit d’abord, surtout, de rapports sociaux, d’interactions, de relations de dépendances, d’interdépendances. Rapports et relations dans lesquels le manager est toujours partie prenante.

Et pour explorer rapports sociaux, interactions, dépendances et indépendances, la littérature nous offre un joli champs exploration. Voilà, ce sera mon projet 2010 partager mes trouvailles littéraires en ce qu’elles résonnent avec mes réflexions managériales. Avis aux amateurs, amatrices, lecteurs et lectrices !

Je commencerai par : Le poids des secrets – tome 5 : Hotaru – d’Aki Shimazaki.