Parties de cache cache

Poang 6 novMa princesse se meurt, et comme tout bon chat, elle en profite pour me distiller quelques leçons de vie.

Je pense que c’est sa vaccination de mai qui a précipité sa chute. Trop de vaccins simultanés, un stress trop important pour le corps. Elle a dormi 24h ensuite. Un affaiblissement temporaire du système immunitaire débordé, et paf, une opportuniste s’est glissée en catimini et a poursuivi son travail de sape à plus grande vitesse. Mais ne pas vacciner Princesse c’est l’exposer à d’autres risques létaux. Alors, c’est quoi la voie du juste milieu ? Répartir les vaccinations pour que le corps ne soit pas assailli ? Que nous faisons-nous quand nous juxtaposons 4 ou 5 vaccins quand nous partons à l’étranger ? A quoi ouvrons-nous parfois la porte sans le savoir ?

Deux mois plus tard, anorexie et amaigrissement brutal. Mais que se passe-t-il ? Effondrement des globules rouges. Tous les autres résultats sont bons. Mais c’est quoi cette anémie ? Elle vient d’où ? La moelle ? Une maladie infectieuse ? Les reins ? Ben on ne sait pas, on ne trouve pas. Elle remonte la pente une première fois pour rechuter un mois plus tard. Et cette fois les globules blancs aussi ont décidé de tangenter le plancher. Son coeur de vieille chatoune ne marche plus aussi bien, cause ou conséquence de l’anémie ? Je ne sais pas. Elle a un galop cardiaque et un truc au nom compliqué. Bonne nouvelle cela ne se soigne pas. On peut juste réguler la pression artérielle pour éviter les coups de surchauffe. Effet secondaire : un chat léthargique qui ne profite plus de la vie. Euh la je crois que le médicament n’est pas adapté, si ? Mais si, ah oui et c’est à vie Madame ! Le véto que je vais voir en vacances veut l’hospitaliser et la mettre sous tente à oxygène et perfusion, poursuivre les recherches sur les causes de l’anémie (ponction de moelle…) Curieusement il ne me propose pas de la shooter à l’EPO. Je refuse l’hospitalisation. Le véto se fait alarmiste et je m’entends lui répondre : c’est quoi le risque ? qu’elle meure subitement ? Et bien je le prends. Je préfère qu’elle meure chez elle qu’hospitalisée. Elle sera mieux à l’air dans le jardin que sous les néons dans une cage. Il m’agace ce véto, je lui demande pourquoi il fait cela et il me répond que son métier c’est de chercher. Je le regarde étonnée. Mais cela change quoi puisque de toutes façons vous m’avez dit que cela ne se soignait pas ? Moi je croyais que son métier c’était de soigner. Il ne me reverra plus. J’appelle la véto qui suit PoAng depuis 14 ans à Paris, elle comprend et partage mon choix. Ouf.

Est-elle en fin de vie ou est-elle malade ? C’est quoi la frontière ? Parce que la maladie et la mort c’est deux choses bien différentes. Difficile de répondre à la question. Mais j’aimerai bien qu’elle ait rédigé ses directives anticipées, cela m’aiderait….

Je rentre à la maison avec elle. Cette fois je la nourris à la cuiller quelques jours puis elle me signifie que c’est assez. Elle ne veut plus être nourrie. Je respecte à contre coeur son choix. Dans la nuit, miracle, elle se remet à manger seule. Croire au miracle. Je vais voir à Romans un homéopathe extraordinaire (une qualité de relation et de présence avec l’animal (et le deux pattes qui l’accompagne) que je n’avais jamais vue) ; il lui prescrit un traitement de fond en teinture mère à lui donner tous les jours. Cela promet… la miss sait ne pas être coopérative du tout. Il me dit aussi, vous savez elle a surtout besoin d’attention pour l’instant. Donnez lui à manger à la main. Vous vous savez qu’elle est malade, elle peut être pas encore. Diantre. Un des médicaments dans toutes les trousses à ne jamais oublier. L’attention. Être là pour l’autre sans forcément rien faire.

Et c’est parti pour un mois de cocktail homéo et allopathie (cortisone). Un mois plus tard, elle est toujours là, vaillante et pleine de vie. L’allopathe et l’homéo n’en reviennent pas. Tous les paramètres sanguins sont remontés. Oui mais c’est quoi la maladie ? On ne sait pas donc cela va revenir non ? PoAng refuse de continuer le traitement homéo, comme la nourriture à la cuiller en aout. Qu’à cela ne tienne, on change, ce sera des piqures intradermiques deux fois par semaine à jour fixe. Je fais la première avec lui. Je tremble, elle ne bouge pas. L’insertion de l’aiguille la pique mais le liquide est parfaitement indolore. Il me prévient, elle risque d’être extrêmement fatiguée une journée. Je tremble, cela me rappelle furieusement la vaccination en mai. De fait, elle dort 24 h quasiment non stop. Quand elle se relève, elle a visiblement changé de pile. Une princesse toute neuve, à un détail près. Son ventre gonfle doucement mais surement. Il se remplit d’ascite. On ne sait pas d’où elle vient. Maladie infectieuse ? Insuffisance cardiaque ? Elle remonte en énergie, se remet à monter les escaliers, à donner de la voix pour exprimer ses envies. Mais surtout elle devient addict aux câlins longs et langoureux vautrées à deux sur un lit au chaud. Elle qui sautait des genoux au bout de dix minutes, là c’est moi après une heure ou plus la repose sur le lit et m’en vais ! La princesse métamorphosée.

Je rentre à Paris. Elle proteste à peine du long trajet en voiture. Elle dort pas mal les deux journées suivantes, ce qu’elle fait souvent maintenant après un long trajet, cela la pompe. Et elle refuse de boire et manger dans les trajets. Cela aussi je me rends compte que c’est pas une bonne habitude que de ne pas les faire boire et manger en chemin. Même si sa vessie ne tient plus la route et que je suis obligée de mettre des alèses dans sa caisse de transport. Penser à faire boire les animaux en route (dis, si le tien boit en route, dis moi comment tu fais), leur proposer au moins systématiquement. Comme nous, toutes les deux heures. Et je repense à ces photos atroces de veaux de boucherie qui arrivent complètement déshydratés après des heures de transport.

Et puis mercredi matin elle se réveille de sa torpeur, réclame à manger. Je lui donne. Trop sans doute. Trop de cette nourriture industrielle que je fuis pour ma part. Le soir elle vomit tout, tout ce qu’elle a avalé dans la journée. Elle n’a pas remangé un morceau depuis. Ce n’est pas ce qu’elle a mangé ce jour là, je ne crois pas, cela s’est trouvé comme cela. Mais je me dis, c’est quoi ma cohérence interne, je lui donne de la merde certifiée par l’industrie agroalimentaire et quelques vétos. En toute bonne conscience. Cette merde industrielle dont je sais les ravages sur les humains, alors j’imagine volontiers que ce que mangent les animaux c’est pire. Et vu les spots télé que certains marques se paient, cela en dit long aussi sur les marges de l’alimentation animale. Pas OK. Mais c’est trop tard, de toutes façons j’avais essayé de la nourrir en mode naturel cet été, mais essayez de convertir un chat après 14 ans de croquettes et pâtées dites de qualité ? No way. Pas même les crevettes. Pas normal quand même qu’elle préfère de la merde à du vivant. Et moi je ne sais pas cuisine pour les chats. Tant pis j’apprendrais. D’ailleurs si tu as des tuyaux pour une alimentation saine et naturelle, cela m’intéresse pour les suivants, parce qu’il y aura d’autres animaux un jour… Je ne sais pas cuisiner pour les chats mais j’ai de l’entrainement pour cuisiner les restes des chats : les crevettes refusées, le thon boudé, les foies de volaille à peine humés, le boeuf haché avalé et sitôt recraché, le jambon qui fait plisser le nez. Je n’avais pas mangé autant de protéines animes depuis longtemps. Là il reste un merlan, mais je n’ai pas le coeur de le cuisiner.

Alors voilà, de l’anémie de l’été il ne restait presque rien. La truffe était redevenue rose, les oreilles irriguées, les vaisseaux des yeux et la bouche bien visibles. Elle n’a pas mangé depuis une semaine. Elle n’a pas bu deux jours, je pensais qu’elle avait lâché les amarres mais non, elle s’est remise à boire et entame une nouvelle tranche de vie – elle sera brève – et une autre leçon de vie. Mais ce sera pour un autre billet.

L’anémie endigué e, c’est l’autre maladie qui prend ses aises. Elle ressemble maintenant à un ballon de rugby avec des patounes d’éléphante, la pauvrette. Et là les deux vétos me disent, cela devient compliqué. Et votre chatte, qu’est-ce qu’elle en dit ? Si elle est prête à partir laissez la partir, sinon, voilà ce que vous pouvez lui donner. Elle n’est pas prête à partir, alors c’est facile, enfin c’est ce que je croyais. Elle n’est pas prête à partir mais son corps se déglingue doucement et continument. A quel moment je dis stop ? Au nom de quoi ?

Et je me dis aussi, et si je ne l’avais pas nourrie en aout, elle serait sans doute déjà partie. Je ne regrette rien, j’essaie de penser un peu. Elle n’aurait pas connu l’état dans lequel elle est maintenant et franchement qui n’est pas enviable (ce n’est pas qu’une anémie le soit !). Et en même temps ce sont quatre mois pendant lesquels nous avons tissé une toute autre relation. J’ai découvert des facettes d’elle que j’ignorais. Et encore aujourd’hui, alors qu’elle est à quelques jours de mourir, elle arrive encore à me surprendre. Dire que je pensais la connaitre ! La maladie comme la vie est complexe, elle ne s’attrape pas par un bout facilement. Cela devient tellement évident quand la fin du chemin se rapproche, toutes les dépendances et interdépendances. L’équilibre vivant est très fragile et en même temps très solide. Merveille du vivant.

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La mort n’est rien

La mort n’est rien
Je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi. Tu es toi.
Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours.
Donne-moi le nom que tu m’a toujours donné.
Parle-moi comme tu l’as toujours fait.
N’emploie pas de ton différent.

Ne prends pas un air solennel ou triste.
Continue à rire de ces petites choses qui nous amusaient tant..
Vis. Souris. Pense à moi. Prie pour moi.
Que mon nom soit toujours prononcé à la maison comme
il l’a toujours été.
Sans emphase d’aucune sorte et sans trace d’ombre.

La vie signifie ce qu’elle a toujours signifié.
Elle reste ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de ta pensée,
Simplement parce que je suis hors de ta vue ?
Je t’attends. Je ne suis pas loin.
Juste de l’autre côté du chemin.
Tu vois, tout est bien.

Chanoine Henry Scott-Holland (1847-1918)
traduction d’un extrait de « The King of Terrors », extrait d’un sermon sur la mort prononcé lorsque la dépouille du roi
Edward VII reposait à  Westminster. Quelquefois attribué à Charles Péguy, d’après un texte de Saint Augustin

Death is nothing at all.
It does not count.
I have only slipped away into the next room.
Nothing has happened.
Everything remains exactly as it was.
I am I, and you are you, and the old life that we lived so fondly together is untouched, unchanged.
Whatever we were to each other, that we are still.
Call me by the old familiar name.
Speak of me in the easy way which you always used.
Put no difference into your tone.
Wear no forced air of solemnity or sorrow.
Laugh as we always laughed at the little jokes that we enjoyed together.
Play, smile, think of me, pray for me.
Let my name be ever the household word that it always was.
Let it be spoken without an effort, without the ghost of a shadow upon it.
Life means all that it ever meant.
It is the same as it ever was.
There is absolute and unbroken continuity.
What is this death but a negligible accident?
Why should I be out of mind because I am out of sight?
I am but waiting for you, for an interval, somewhere very near, just round the corner.
All is well.
Nothing is hurt; nothing is lost.
One brief moment and all will be as it was before.
How we shall laugh at the trouble of parting when we meet again!

Repose en paix

C. m’a prise par le bras tout doucement ce midi et m’a emmenée un peu à l’écart. Le visage mystérieux. Elle a a levé les yeux sur moi, me sondant : « est-ce que tu sais déjà ? » Elle n’a pas eu besoin de m’en dire plus. Les larmes sont montées. « Elle est morte hier. Et dire que je l’ai eu lundi dernier, elle espérait une permission de sortir cette semaine ».

On dit qu’on voit défiler sa vie lorsque l’on meurt. Moi je vois souvent défiler l’histoire de ma relation avec cette personne quand elle meurt. J’ai tout revu en quelques battements de cils pendant que C. avait délicatement posé sa main sur mon bras.

Je revois ce jour de mars où j’étais passée, mon bébé dans les bras, saluer cette petite troupe qui m’accueillait à mon retour de congé maternité. Je la revois tout au fond du plateau, près de la fenêtre, le regard s’émerveiller un instant sur celui de ma fille. Vibrante et silencieuse. Et puis la même, cinq jours après ma reprise qui vient me voir avec une note d’instruction et m’annonce, troublée, qu’elle ne comprend pas les informations reçues. De sa voix rauque et quasi masculine ravagé par les gitanes qu’elle fumait depuis des années et des années.

C’était l’experte de l’équipe, je n’y connaissais rien du tout. Je l’ai regardée  interloquée, et je lui ai dit « moi non plus, tu sais, qu’attends-tu de moi. ? » Elle voulait qu’on la lise ensemble et que je lui dise pas après pas ce que je comprenais, moi qui n’était pas alourdie de tout un savoir. Cela nous a pris la journée. Elle a fait mon éducation technique ce jour-là. Il est resté des zones obscures pour quelques jours encore. Jusqu’à ce qu’elle et moi, on comprenne presque même temps que ce qu’on nous demandait de faire était faux. Nous là, sur notre site, mais partout ailleurs aussi. Cela nous paraissait inconcevable.

L’été suivant, j’avais pris un stagiaire pour l’été et je lui ai confié le tutorat de cette jeune femme étrangère qui parlait bien français, jusque ce qu’il fallait. A. l’a prise sous son aile, et l’a couvée comme une mère poule. C’était la première fois qu’elle avait charge d’âme. Elle a pris soin de cette jeune femme comme elle l’aurait fait de sa propre fille. Cette fille qu’elle n’a jamais eu eue. Elle prenait un plaisir manifeste à guider et transmettre, à exister et briller dans le regard de la jeune stagiaire.

Elle n’a pas eu d’enfants, son double drame sans doute. Drame parce qu’elle a été amputée d’une partie de sa vie féminine, femme mais pas mère.  Elle qui n’a jamais connu ses parents biologiques. Drame aussi parce qu’avec un ou des enfants elle aurait eu, peut être, la force et l’envie de s’arracher de son foyer et de rompre sa relation conjugale. Elle serait partie, j’ai envie de le croire, pour ne pas qu’il s’en prenne à eux. Elle n’existait déjà plus à ses propres yeux.

Je me souviens d’un matin où elle avait repris le travail après un nième arrêt de travail pour fracture. Je lui ai demandé de venir dans mon bureau. J’ai pris de ses nouvelles, et je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas continuer comme cela. Je lui ai dit que j’étais inquiète pour elle, que je ne pouvais pas croire que la malchance s’acharne à ce point sur elle pour provoquer fractures, lésions et hématomes multiples. Je lui ai dit qu’elle méritait tellement mieux que cela. Elle s’est mise à pleureur en silence.

Je lui ai demandé comment nous pouvions l’aider, et j’ai vu la terreur brûler ses yeux. Elle a pris un mouchoir, tamponné ses yeux, chassé sa terreur et m’a dit d’une voix éteinte, je n’ai pas besoin d’aide, j’ai besoin de travailler, est-ce que je peux partir maintenant ?

Tout le monde s’y est cassé le nez, ses collègues, les syndicats, l’assistance sociale, le médecin du travail.  Elle ne voulait pas, ne pouvait plus quitter son enfer. Et moi je n’ai jamais pu admettre de ne rien pouvoir faire.

J’ai changé de site, elle aussi. Nous nous sommes perdues de vue. Et puis à l’occasion d’une nième réorganisation et centralisation, nous nous sommes retrouvées sur le même site. Quelques mois avant son départ en préretraite. Elle était physiquement à bout, le corps usé et abimé,  mais ne voulait pas arrêter de travailler. Je crois que c’était la seule chose qui la gardait en vie au fond.  Son cancer a été diagnostiqué quelques mois après son départ de l’entreprise.  Cancer de la gorge. Garder à jamais les mots tout au fond de soi. Elle est morte à quelques semaines de ses soixante ans. Comme si la retraite était un continent inaccessible pour elle dans cette vie ci, comme si la paix et la douceur lui été refusées, jusqu’au bout. Tout une vie à la dure, à repousser les extrêmes endurables. Je trouve cela injuste, profondément injuste.

Repose en paix, A. Là où tu es, plus rien ni personne ne peut te faire de mal. Enfin. Je t’envoie mes pensées douces.

Etoiles filantes

Tout a commencé par un inventaire à la Prévert : une devinette replète chaussée de sandales brunes, un rideau de givre sur un verre de vodka, des malles de mots oubliés, de peurs et de larmes, des larmes, des étoiles et des pas innombrables. Des bichons, des petits lapins, des anges gardiens, des rencontres, des découvertes, des personnes à aimer. De la douceur, d’infinies collines de douceur nichées au creux des lèvres, des bras, de soirées entières. Des appartements encore éclairés, des rues de Paris presque vides, des taxis à contresens. Leur lumière jaune comme des étoiles filantes dans la nuit. Faire un vœu.

Et puis, des gouttes de sang sur le trottoir. Un homme presque mort. Les mains du gisant ont commencé à bleuir au bout du blouson sale. Je tremble d’une peur imbécile entachée de mort et de violence. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le recouvrir de mon manteau et le bercer en attendant les secours. Je ne vois pas son souffle soulever sa poitrine, le filet d’air est tellement léger. Le menton incrusté dans les côtés, les yeux clos, il ne bouge pas. Le sang ne coule plus, il a dessiné une calotte rouge sombre sur ses cheveux.

De l’autre côté ses compagnons de rue ne bougent pas. Ils m’ont juste dit, il dort, laisse le tranquille. Ils ne sont pas sensibles, ils savent jusque que s’ils lâchent prise à leur tour, s’ils franchissent cette ligne ténue entre résistance et abandon,  ils vont sombrer eux aussi. Ils se protègent par le silence.

Je ne sais plus s’il est mort ou vivant, j’ai le cœur qui cogne, je me sens triste et fatiguée, impuissante à retenir la vie qui s’en va. Je sais que je ne suis pas assez assez costaud pour ce combat là, c’est trop lourd pour moi. Soudain il rompt le silence par un ronflement comme seuls les hommes savent en faire. J’éclate de rire. Jamais un ronflement ne m ‘a semblé si doux à entendre. Il s’amplifie et explose en une longue toux sifflante, un râle de douleur qui me glace. Je lui parle, j’ai posé la main sur son épaule et je sens là, sous l’étoffe quelque chose qui palpite encore. Ses paupières s’agitent follement. Je suis assaillie par le souvenir d’autres convulsions. Je redoute la crise qui va venir inexorablement et qui va secouer son corps de haut en bas, le transformer en surhomme invincible une fraction de seconde.

Je lui demande comment il s’appelle, ses lèvres dessinent en silence un prénom que je ne réussis pas à déchiffrer. Je continue à lui parler, garder son attention, lui garder la tête hors du néant par le contact de ma main et de mes mots, laisser la musique et le rythme des phrases , le guider hors de l’obscurité épaisse. Mal… j’ai mal, me dit-il avec un très grand effort. Je lui demande s’il s’est battu. Il me répond dans un souffle  « épilepsie ». Je suis soufflée de sa lucidité. Épilepsie, dernier rempart du corps avant la chute fatale. Il essaie d’attraper ma main, en vain, alors je la glisse dans la sienne, il n’arrive à rien serrer du tout. Et dieu qu’elle est froide. Et puis, après un long moment, son poing se referme sur ma main. La vie a repris le dessus.