Jubilatoire

En 1976 Jean-Patrick Manchette publie « Que d’os » chez Gallimard en série noire. Clin d’oeil sans doute à son procédé stylistique, dépouillé jusqu’à l’os.

C’est l’une des histoires du gendarme Tarpon devenu détective privé qui vivote en cherchant à trouver qui pique dans la caisse de son seul client pharmacien. Quand surgit une vieille dame insignifiante, envoyée par un inspecteur de police en ripouxification avancée qui lui demande de retrouver sa fille aveugle disparue depuis un mois.

Tout est jubilatoire dans ce roman. L’intrigue, les péripéties, les dialogue, la langue et le style de Manchette. Il s’amuse comme un petit fou avec les canons de l’écriture noire « classique », tantôt l’écriture « béhavioriste » au plus près du réel. S’en suivent des descriptions rapides, concises, sans pathos extrêmement efficace pour engager le lecteur à former ses propres images. Il mélange allégrement roman noir, roman policier et roman à énigme. Il s’offre même le luxe de donner le dénouement en 4 lignes, puis de le reprendre en deux chapitres complets. Et cela marche !

Les dialogues sont truculents, des jeux de mots à foison, des contrepèteries parfois,  sans être dans une langue particulièrement fleurie et attendue. Et quand son héros, les deux bras cassés se trouve drogué par ses tortionnaires pour alléger sa douleur (!!!), cela donne cette langue incroyable là :

Je suis revenu à moi et j’ai rigolé. Mes sensations vaguaient. J’étais aboulique. J’avais la langue saburrale comme une wassingue sale et le front halitueux. Mes perceptions étaient laciniées et il me semblait que je baignais dans du galipot. J’étais vachement labile et quand Charlotte m’a eu fait lever, ce n’était ni le pied ni les oaristys, de sorte que j’ai méchamment jaboté et même crié raca sur elle, en titubant comme un ophite. Bref, vous voyez le tableau, et que j’étais camé comme un bœuf.

J’ai ri encore et encore, tout du long, même si pour les besoins du suspense et relancer l’histoire, Manchette trucide régulièrement un bonhomme. Un roman noir savoureusement savoureux.

La nuit des chats bottés, et autres

La semaine dernière j’ai fait une razzia chez mon libraire, une razzia de romans noirs : du Manchette, du Fajardie, du ADG. C’est Jean-Claude Izzo puis Thierry Jonquet qui m’ont fait tomber dans la marmite. Ils sont tous les deux morts bien trop tôt.

J’ai commencé par le ADG, c’est pas vendeur comme nom, mais le pauvre s’appelle Alain Fournier dit Camille alors c’est pas très facile de se faire un nom d’écrivain avec un patronyme pareil.  Pour venger Pépère. Je n’ai pas été enthousiasmée, transportée, mais je l’ai lu d’une traite ou presque. J’ai aimé la truculence du verbe, la gouaille des personnages, le choc des mondes, les mots de français local qui émaille les propos et les vins blancs de mon enfance. J’avais l’impression de battre la campagne tourangelle et c’était bien plaisant. Les personnages ne sont pas très fouillés mais qu’importe. C’est un roman noir écrit avec une langue très orale, beaucoup d’humour et de dérision, et des jeux de mots franchement capillo tractae parfois. Je pense que s’il devait l’écrire aujourd’hui, ce serait une critique vitriolesque des bobos, plus que de la grande bourgeoise provinciale corrompue.

J’ai enchainé par La nuit des chats bottés de Frédéric H Fajardie que j’ai franchement apprécié. Stephan est une espèce de robin des bois de la mémoire. Par amour pour sa belle Marianne (ici dénommée Jeanne) il fait sauter tous les endroits qui ont compté pour elle et pour son père. Tous les endroits où son père a été humilié par la vie, par négligence… Stephan est un ancien militaire plastiqueur et talentueux au grand cœur. Il ne détrousse pas les riches pour redistribuer leur patrimoine, non, il offre une revanche posthume à un monsieur tout le monde. A la manière des corses, il fait sauter les bâtiments mais est soucieux de protéger les vies humaines. Comme Robin des bois, il porte une capuche, une cagoule plutôt avec des petites oreilles qui lui vaut le surnom de chat botté… C’est un roman d’amour assez explosif… avec une écriture en contrepoint. Tantôt vu de Stephan, Paul et Jeanne. Tantôt vu d’un craquant inspecteur de police.

Je vais maintenant attaquer Manchette, après un détour avec un Hanif Kureishi qui parle d’écriture. Contre son coeur – My Ear at his Heart. Et avec un très beau livre épuisé sur Bonnard que m’a délicatement prêté son auteur.