Les accidents

20180103_145742Écrire, peindre, photographier suppose de se mettre dans une disposition intérieure, à moins ce que soit l’acte d’écrire, de peindre ou photographier qui crée cette disposition intérieure. Une disposition qui repousse hors de soi toute possibilité de maîtrise, qui lutte avec toute intentionnalité. Quelque chose est là qui demande à s’écrire, se peindre, être collé, se laisser photographier. Le plus difficile c’est de rester dans cette attention flottante, de rester disponible sans plaquer tout un tas d’intentions superflues et creuses. Comme on couve un feu naissant, on a créé les dispositions pour que le feu prenne et il faut patiemment apporter juste ce qu’il faut d’air, de combustible sec pour que petit à petit la minuscule flamme devienne feu qui réchauffe.

Ma seule singularité c’est ce que je ressens du monde et la manière dont j’ai envie d’en témoigner, le choix du médium qui me semble adéquat. Le reste ne m’appartient pas. J’en veux pour preuve les accidents tant redoutés et si féconds en création. Ils sont là pour nous faire sortir de nos ornières, de nos automatismes, de nos habitudes. Ils nous disent : tu ne maîtrises pas tout. Ils sont là pour nous ramener dans la présence simple et légère, comme la fissure de la tasse. Ils sont là pour nous inviter à faire avec ce qui est là, plutôt qu’avec les idées qu’on a dans la tête. Les idées sont un démarreur, le message d’une papillote choisie avec soin complètement au hasard.

Depuis le mois dernier, je trouve dans la galerie photo de mon téléphone, des photos que je n’ai pas prises intentionnellement. Des photos qui se sont déclenchées à mon insu. Beaucoup ont des flous terribles parce que j’ai appuyé trop longtemps sur le bouton de prise de vue mais certaines non. Aucun soin ni au cadrage ni à la lumière ni au sujet. Ce sont des instantanés, des instants donnés et conservés en pixel. Il sont très doux, très poétiques et me ravissent. Ils sont très frais, très spontanés et absolument essentiels. Ils sont porteurs d’une leçon de création : d’abord vois-tu ce que tu as sous les yeux ? Et souvent je dois reconnaître que non. Je n’ai pas vu ce que l’appareil photo a conservé en trace. Je n’ai rien vu de ces beautés- là à ce moment-là. Ensuite vois-tu comme c’est beau sans besoin de traficotage ? Et je peine à accepter cette leçon-là parce qu’elle nie toute compétence technique. Elle me laisse juste aux prises avec cet émerveillement de la découverte. Et petit à petit je vois bien que cela modifie ma manière de photographier, je constate que je deviens plus simple, plus en contact avec ce qui est là et que je renonce parfois à déclencher faute de savoir comment faire pour rendre compte de cette lumière singulière, de ce contraste magnifique. Les mots peuvent prendre le relais quand l’image se dérobe. Renoncer à déclencher, c’est aussi renoncer à « prendre », renoncer à une certaine avidité qui voudrait tout garder, tout pouvoir photographier. Parfois l’essentiel c’est simplement de regarder et de savourer, de ressentir pleinement ce moment unique.

(…)
Ecrire pour épurer mon œil de ce qui conditionnait sa vision.
Ecrire pour conquérir ce qui m’a été donné.
Ecrire pour susciter cette mutation qui me fait naître une seconde fois.
Ecrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.
(…)
Ecrire pour que me soient donnés ces instants de félicité où le temps se fracture,  et où, enfoui dans la source, j’accède à l’intemporel, l’impérissable, le sans-limite.

Charles Juliet, extrait de « Écrire », dans Il fait un temps de poème, anthologie d’Yvon Le Men, Filigranes éditions, 1996.

 

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Bleu, si bleu cet oeil du ciel

Bleu, si bleu cet oeil du ciel
Derrière la vitre !
La vie en fleur entre mes cils,
L’azur entier dans mes paupières.
Bleu, si bleu cet oeil du ciel
Derrière la vitre !

Mornes, si mornes ces quatre murs !
La mort imprègne terre et pierre
D’une sueur d’outre-planète…
Frais, si frais ces cris d’enfant
Dans l’alme enclos !

Mais qui l’entendra, claire innocence,
Ton chant trop pur, ta voix trop douce
Dans le vacarme de la nuit !

La force aveugle de l’abîme
Tire de son fouet
Le son aigre de l’agonie !
La peau tendre de la douleur
Saigne au baiser dur de la corde.

Les étoiles meurent sans un soupir
Quelle main levée à l’horizon
Va tendre aux lèvres des héros
L’offrande rouge de l’aurore !

Du sang je n’en ai point versé.
De la mort je n’en ai point semé.
Mes doigts sont clairs comme un printemps
Mon coeur est neuf comme une hostie.

Mais qui l’entendra, chaste Guerrier,
Ta voix trop pure,
Ton chant trop doux
Dans le croassement des ténèbres !

Bleu, si bleu cet œil du ciel,
Derrière la grille
Frais, si frais ces cris d’enfant
Dans la pelouse

La vie en fleur entre mes cils.
L’azur entier dans mes paupières,
L’innocence entre les plis de l’âme…

Jacques Rabémananjara, Antidote, Présence Africaine, 1961
Prison civile, Tananarive, 12 juin 1947