Ragnar Jónasson

Selon Wikipedia, Ragnar Jónasson est avocat ; il enseigne le droit d’auteur à l’université de Reykjavik. Il a traduit quatorze romans d’Agatha Christie de l’anglais vers l’islandais. Il se lance dans l’écriture avec la publication d’un roman policier intitulé Fölsk nóta (2009), premier volet de la série policière Dark Iceland dont le personnage récurrent est le jeune policier Ari Thór. Dans Snjór (Snjóblinda, Snowblind en anglais 2010), le jeune homme, qui vient tout juste de sortir de l’école de la police de Reykjavik, est envoyé à Siglufjördur, le village islandais le plus septentrional, pour enquêter sur un double meurtre. Dans Mörk (Náttblinda, 2014), il est chargé de faire toute la lumière sur la mort de son collègue, l’inspecteur Herjólfur, assassiné alors qu’il se livrait à une enquête près d’une vieille maison abandonnée.

J’ai découvert cet auteur et ses romans parce que Nátt vient de sortir et m’a tapé dans l’oeil chez mon libraire. Alors j’ai pris la série au commencement parce que j’aime bien les polars islandais, parce que je suis très curieuse de comprendre quelle est la vie dans ces régions où le soleil disparaît complètement (là à Siglufjördur c’est 72 jours par an), régions de tradition de pêche et agriculture fruste, parce que dans les policiers islandais la nature est un personnage à part entière, pas facile à apprivoiser, qui ramène au réel et aux limitations humaines en permanence, parce que ces romans sont écrits dans un huis clos qui peut être oppressant, et c’est très dépaysant pour moi.

Et cette lecture est tombée à point nommé, parce que je viens de finir la relecture attentive d’un manuscrit et, du coup, mon œil est aiguisé aux incohérences dans le texte, aux procédés stylistiques un peu lourdauds, aux scènes un peu incongrues et décalées par rapport à la narration principale, aux tics de langage, aux tics de construction, à l’intrigue pas tout à fait ficelée.

Et ces romans-là, au moins les deux premiers, sont un très bon cours pour qui veut s’initier à cela, ce sont des romans pas tout à fait mûrs même si l’un d’eux a obtenu des prix littéraires. D’ailleurs pour le second c’est la version anglaise qui fait office de texte définitif et non la version Islandaise.

Ragnar Jónasson a traduit Agatha Christie, il a pris des cours d’intrigue auprès d’un grand maître. Il sait jouer de la complémentarité entre ses protagonistes policiers, sait faire rebondir l’histoire dans un cours nouveau, mélanger passé et présent comme si les secrets du passé se réinventaient encore et encore jusqu’à leur résolution. Il est beaucoup moins convaincant sur la psyché humaine et les relations de couple (cela frise même l’invraisemblable), mais je ne vois pas pourquoi il ne gagnerait pas en profondeur et en crédibilité au fil de ses romans. Internet apparaît, pas encore comme personnage, mais je sens que cela va prendre plus de place. Pas de moutons, ni d’elfes, plus de harengs, mais de la neige, du blizzard, de la tempête, du froid, de la nuit, et un village septentrional au ralenti.

Je ne bouderai mon plaisir pour autant, j’ai lu les deux premiers opuscules à la suite, avec un certain délice, sans trop de suspense puisque je sais que je me fais balader et manipuler de page en page, ce ne sont pas des « page-turner », mais plutôt des livres au rythme tranquille, sans scènes gore (c’est très propre, et pour l’instant le médecin légiste est un parfait inconnu sans corps ni visage…). J’ai aimé me balader dans l’hiver de cette petite ville, tenter de trouver mes marques avec le policier nouveau venu, retrouver l’atmosphère pesante des petits villages où tout le monde connaît tout le monde depuis des générations, où faire confiance peut être un défi.

J’ai été frappée par l’omniprésence du krach financier de 2008 et de l’explosion du volcan Eyjafjöll en 2010. Cela a visiblement imprégné durablement la vie de l’île. C’est aussi ce que j’aime des policiers, des romans noirs plutôt, c’est le fond de la vie réelle en trame. C’est dans ces moments-là que Thierry Jonquet me manque, j’aurais tant aimé lire comment il aurait retranscrit les gilets jaunes.

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La chasse au trésor

9782265093973

Je ne sais pas si tu connais Andrea Camilleri. Un vieux monsieur d’origine sicilienne qui a inventé sa langue à lui en écrivant et rend la traduction de ses livres éminemment difficile. Il s’est mis à écrire sur le tard, mais prolifiquement, une série policière avec le célèbre Salvio Montalbano dont je suis une aficionado, et d’autres romans plus ou moins historiques, disons plutôt basés sur des archives historiques que je goûte moins sauf l’incroyable Betty.

Quand j’achète un Camilleri en librairie c’est un peu comme quand j’achète une bonne bouteille de vin ou une boite de chocolats que j’aime, je commence à me réjouir au moment même où je touche le livre. Et je me réjouis de ce moment délicieux que je vais passer en compagnie de Camilleri et Montalbano. Il m’arrive de finir tard dans la nuit, fatiguée et contente.

Cette fois j’avais 2h47 de TGV pour 260 pages donc largement le temps. C’est le 12e de la série, il vient d’en publier un nouveau pour fêter ses 91 ans. Il écrit principalement sur des faits sociaux italiens, parfois sur l’actualité douloureuse comme les migrants qui échouent à Lampedusa.

Je l’ai lu très vite, j’ai beaucoup ri de la langue, des tournures de phrase mais j’étais effondrée du roman. Droit sorti d’une session de creative writing. Toutes ses techniques habituelles sont là, plus nombre de maladresse et d’invraisemblances, là où d’habitude ce sont des rebondissements, un peu hasardeux parfois, mais qui « tiennent ». Dans La chasse au trésor, c’est bourré de bonnes idées et de moments capilo tractae mais c’est assez peu travaillé. Même le dénouement n’est pas le savoureux coup de théâtre habituel, on le sent venir depuis un moment. Bref un bon premier jet en quelque sorte, mais pas un livre abouti. Il lui manque l’essentiel, une âme. Ce quelque chose qui fait que tu rentres en résonance avec tel ou tel personnage ou telle ou telle histoire racontée. Non là Camilleri est sordide voire gore juste pour le plaisir, enfin le sien, pas le mien, et avec une bonne dose de cruauté. Heureusement les paysages vus du TGV étaient sublimes.

Il est déjà adapté par la RAI et si tu veux voir le téléfilm en VO c’est là : http://www.dailymotion.com/video/x416m4k

Frissons de lecture

Après Que d’os ! et Nager sans se mouiller, j’ai enchainé les lectures polardesques sur conseils amicaux et professionnels mélangés.

dans la catégorie Noir plus que polar :
Je tue les enfants français dans les jardins
de Marie Neuser, éditions L’écailler.

Un premier roman écrit par une enseignante qui peint sans complaisance l’univers de son collège, un espèce de no man’s land où les caïds font régner leur loi. Par certains côtés cela fait penser à quelques pages de Thierry Jonquet dans Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. C’est bien écrit, avec une belle tension, mais cela manque d’épaisseur. La libraire me l’avait conseillé comme critique sociale à mettre dans les mains de tous les gens bienpensants de gauche. Je pense que c’est à mettre dans toutes les mains des gens qui débinent les enseignants et leur prétendu laxisme, ou qui vivent dans un monde propret et aseptisé et ne peuvent soupçonner que cette violence existe.

dans la catégorie  polar :

Intermittence de Andrea Camilleri, Point Seuil. En fait, un Camilleri sans Montalbano, c’est à noter parce que c’est inhabituel. Un bouquin court, violent, un vaudeville noir sur fond de fusions crapuleuses, des trahisons à gogo.  Un bon synopsis pas développé,  j’ai envie de dire, avec des ficelles moins raffinées que dans sa série Montalbano. Vite lu. Un livre à lire dans le train.

Les instruments de la nuit de Thomas Cook, éditions Point 2 (à découvrir absolument si comme moi si vous en ignoriez l’existence).

Un entrelacs subtil et très serré entre le passé du narrateur et une énigme ancienne non résolue. Le narrateur va se mettre dans la peau des personnages de ses romans pour tenter de comprendre ce qui échappe  à la logique de cette énigme et résoudre le mystère de la jeune Faye, retrouvée morte dans une grotte. Une architecture implacable. Un page-turner puissant qui vient aussi nous interroger efficacement sur notre rapport à la lecture (ou à l’écriture…). De la même intensité que  Le poète de Michael Connely. A lire dans un bon fauteuil, au chaud, avec tout le temps nécessaire devant soi.

L’homme délaissé

Joe Pickett est garde chasse dans le Wyoming. Un garde-chasse droit dans ses bottes qui rencontre des gens bien différents et trempés dans son métier. Du promoteur immobilier sans scrupule aux écologistes extrémistes en passant par les chasseurs, les shérifs et autres représentants des corps d’état. Dans ce tome – out of range – il est nommé en intérim pour remplacer son copain Will qui vient de suicider dans une ville franchement inhospitalière au début de la saison de la chasse. Bref au moment du grand boom d’activité.

C. J. Box rend assez bien compte du jeu de pressions contradictoires, internes et externes, auquel son « héros » est soumis et de l’absence de limites – parfois – quand des masses d’argent sont en jeu.

Oui c’est encore un polar en pleine nature, une nature rude, oui c’est encore un polar « à série », à tiroirs, oui c’est encore l’histoire d’un homme traversé par le doute, ébranlé par le désir et la tentation, oui c’est encore un homme qui essaie de faire les choses « justes » avec une lecture profondément humaine des règles, oui c’est encore un passionné.

Ben oui, c’est les polars comme cela que j’aime, quand cela parle des hommes et des femmes, de leur forces, de leurs fragilités, des chemins tortueux qu’ils empruntent tous seuls, des doutes qui les rongent, des bouées dont ils ont besoin de temps à autres pour tenir debout, de la vie qu’ils essaient de s’inventer pas après pas. Des revers et des joies. Bref 367 pages de plaisir pour ce roman et encore 6 romans à lire de lui devant moi !

Un été ardent

Je n’ai pas de tendresse pour Andrea Camilleri, mais pour le commissaire Montalbano, oui. Un été ardent, c’est une histoire cette fois sans Mimi Augello,  juste Catarella, Fazzio et le commissaire en majeur. Un peu de la fiancée Livia au début. Salvio et elle forment le couple le plus incompréhensible qui soit pour moi.

Une histoire bien construite, avec ce qu’il faut de rebondissements jusqu’à la chute magistrale. Ici, Salvio a loué pour le compte d’amis de Livia une villa au bord de l’eau. Et les vacances tournent au cauchemar : une invasion de cafards pour commencer, puis de souris, puis après un répit, une invasion d’araignées  et pour finir disparition du fiston de la maison, dans un sous-sol abusif (comprendre étage enterré dans le sable), dans lequel le commissaire trouve aussi un cadavre féminin vieux de 5 ou 6 années.  Les amis s’en vont sans demander leur restes et Montalbano reste. Il remonte le temps pour démêler tous les fils de l’histoire et tenter de comprendre ce qui s’est passé. La soeur jumelle de la défunte, l’été ardent et le lent vieillissement perturbent les sens de ce pauvre commissaire qui commence à douter de ses capacités…

Ma tendresse pour Montalbano est un mélange de plusieurs ingrédients : il ne se prend pas pour qui il n’est pas, il connait ses défauts et il fait avec. Il a une vraie tendresse pour certains personnages, tendresse et humanité. Il adore manger et me fait découvrir (imaginer plutôt) mille et une merveille de la cuisine italienne. A la différence de la police d’ici, il est au service de la population, proche des faibles et des opprimés. Il se voit vieillir, cela le tracasse mais il vit avec. Il parle une langue fleurie et imagée qui lui permet de donner des nuances que l’italien érudit récuserait. Il porte sur notre monde moderne un regard critique, parfois tendre, parfois acide, et souvent très drôle. Tout cela fait que quand je commence un Montalbano, je ne veux pas m’arrêter et je dévore bien trop vite les deux cent cinquante pages qu’il a mis des mois à écrire.

La lune de papier

Encore une fiche de lecture ? Oh non ! Oh si ! D’un de mes auteurs de polar préféré Andrea Camilleri. Autant j’aime son commissaire Salvo Montalbano autant je ne goute pas ses écrits plus sociaux. Salvo est rattrapé par lavieillesse qui le taraude le matin au réveil sous la forme de « quand viendra le jour de ta mort ». Charmant réveil matin, non ?

Bon Salvo se retrouve embringué dans une enquête presque par hasard, parce qu’il était là au mauvais moment. Au moment où une soeur inquiète, Michela, vient annoncer la disparition depuis deux jours (oui, vous avez bien lu deux jours) de son frère Angelo (cela ne s’invente pas).  Qui s’avère être bel et bien mort, lamoitié du visage meportée par uen balle et dans une équivoque position dans son bureau en terrasse. Rapidement la question devient mais qui est donc cet Angelo Pardo, qui est-il vraiment ?

Salvo s’empiffre un peu moins que d’habitude même s’il fait honneur aux harengs d’Indrid, et à son saumon, douce métaphore de son appétit pour elle. Mais ce roman ci est moins une apologie à la cuisine italienne que d’autres tomes. Sa fantomatique compagne Livia est aussi un peu moins présente que parfois. Mais les femmes de la vie d’Angelo font largement la différence. Michela soeur possessive, Elena panthère aux aguets, Paola ancienne maitresse écartée quiracontent une histoire, une vraie lune de papier.

Les deux morceaux d’anthologie sont cette fois la lettre que Salvo s’écrit à lui même pour se mettre les idées au clair :

« Cher commissaire Montalbano,
je sais qu’en ce moment, vous en avez vraiment archi plein les burnes du fait tout à fait personnel que la vieillesse est en train de frapper avec entêtement à votre porte, mais je me permets par la présente de vous rappeler à vos devoirs en vous soumettant quelques observations…
 »

Et les batailles homériques de Catarella pour tenter de venir à bout des mots de passe de l’ordinateur du défunt. Un régal.

Une dernière chance

J’ai trouvé pourquoi j’aime tant John Rebus.

C’est un homme talentueux, passionné et profondément indiscipliné, ou du moins d’une discipline unique, la sienne. C’est d’ailleurs ce qui lui vaut, dans sa treizième aventure, de se retrouver en session de recyclage avec d’autre policiers, qui, comme lui, ne sont pas en odeur de sainteté dans leur structure, chacun pour des raisons différentes.

Rien de tel que la formation-action, et voilà la bande de policiers indisciplinée sommée de se mettre au travail, en équipe pour résoudre une vieille histoire non résolue. Seulement voilà l’histoire non résolue les concerne tous plus ou moins et va exacerber les tensions et révéler le meilleur, ou le pire, de chacun.

J’ai lu cette enquête comme une métaphore de certains stages en entreprise, stages où l’enjeu est de comprendre son fonctionnement – en l’occurence plutôt ses dysfonctionnements – sous stress intense. Un homme averti en vaut deux, et donc si, manager d’entreprise, vous découvrez brutalement que sous stress vous êtes totalement allergique à l’autorité vaut mieux le savoir avant que de se retrouver ‘en vraie crise dans sa boite…

C’est une métaphore aussi de certains stages en entreprise où le contrat passé entre l’entreprise et les stagiaires n’est pas si clair. C’est un stage pour votre bien, sous entendu pour que vous soyez encore mieux ajusté, adapté, asservi aux exigences de votre entreprise. C’est un stage où vous allez travailler sur des études de cas ; toute ressemblance ou similitude avec des faits réels ou ayant déjà existes est évidemment délibérée. Bref un stage d’entreprise qui ne respecte pas les gens qu’elle emploie et qui ne mérite pas de les garder en son sein.

Pensez à la victime qui attend que le criminel soit puni martèle l’instructeur (j’avais tapé instructueur ce qui me semble d’ailleurs plus juste…) ! Comme si c’était la justification de tous les excès : travailler 24/24 ou 7/7 au choix. C’est marrant mais cela ressemble curieusement au « Le client d’abord », ou  » tout pour le client »  et autres avatars utiles pour faire intérioriser aux salariés toutes les contraintes que l’entreprise nomme affectueusement « compétences comportementales »…

Bref, ouvrez ce 13e épisode des aventures de John Rebus et laissez vous guider par les talents de conteur de Ian Rankin. Là au moins, vous êtes sur(e) que c’est de la fiction…