Fin de partie

soupe-populaireIl est dix huit heures trente. Les marmites sont encore pleines, et dehors plus personne. Nuit noire épaisse vidée de tous les ventres creux du quartier. Je regarde les marmites et je n’y crois pas, ce n’est pas possible qu’il en reste autant. Je demande ce qu’on va faire des restes. le bouillon et les légumes à la poubelle, la semoule ils la gardent pour leur dîner. Ah vous dînez là ensuite ? Oui et vous pouvez rester. Ah zut je ne savais pas. Nous avions tous d’autres plans, vrais ou pas. Je dînais avec une amie dans un restaurant coréen. Je serais bien restée et ne même temps je pense que cela aurait très étrange parce qu’en fait, tout va tellement vite que nous n’avons pas eu le temps de faire connaissance, d’échanger, bavarder. Juste échanger des informations utiles. Pas vraiment de lien même entre nous. Une ambiance paisible mais très studieuse. Pas de lien entre nous, comment pourrions nous faire du lien avec nos visiteurs ? Je me demandais ce qui s’échangeait pendant ce repas, ce qui se mangeait aussi.

Bon après avoir patienté dix minutes, nous avons commencé à ranger et à faire le ménage. Quelques retardataires sont arrivés. Ils ont reçu un dîner froid avec ce qui restait. Quelques attardés qui avaient fini de manger sont venus demander du rab aussi. Pas du rab de chaud mais du rab de pain, de fruits. Après quelques hésitations de la hiérarchie, ils sont repartis les mains pleines. J’imagine que c’est une stratégie acquise par certains, manger le plus doucement possible pour être encore là quand le rideau tombe et demander ce qui ne peut plus être refusé, ou plus difficilement. Pouvoir donner à manger c’est détenir un pouvoir énorme auquel je n’avais jamais songé. D’autres mangent lentement et regardent autour d’eux pour récupérer des gamelles pas tout à fait vides des autres personnes attablées. Les demandes et les échanges se font en silence, peut être pour ne pas attirer l’attention, mais aussi parce qu’il y a tellement de langues différentes dans le lieu que les chances d’en avoir une en commun sont assez faibles.

Nous avons un balai pour 11, une pelle, une cuvette…. bref rapidement il n’est plus possible d’aider à quoi que ce soit. Drôle de sentiment de désœuvrement alors qu’il y a tant à faire pour que le lieu soit propre et hospitalier. Je m’escrime avec mon balai élimé pour tenter d’arracher les grains de semoule au revêtement de sol. Les grains volent partout sauf vers mon tas. Je me décourage un peu. Et puis peu à peu le lieu retombe dans une léthargie. L’équipe s’installe pour dîner dans le coin des femmes, tout près des cuisines et de la chaîne de restauration. Nous les saluons et nous repartons ensemble avec mon groupe de bénévoles. Nous faisons le trajet en sens inverse. C’est encore plus sale qu’à l’aller. Une vague de gobelets en plastique éventrés jonche le sol. De retour sur le boulevard et à la lumière de la ville, les langues se délient. Nous faisons connaissance au chaud dans le métro. Les TIG nous rattrapent et nous dépassent sans un mot. Ils ont évité le contact toute la soirée. Je n’ai pas d’hypothèse pour comprendre cela. Nous sommes quatre, une jeune femme encore étudiante en communication qui vit à Ivry, un trentenaire qui vit à Maison-Alfort et travaille comme administrateur de BD, une quinqua, traductrice et assistante de direction qui travaille aussi parfois avec l’Armée du Salut et moi. Drôle de mélange. Nous nous disons au revoir, à la prochaine. Le métro avale les stations et nous décharge les uns après les autres dans nos zones normales de vie. Belleville me parait tout à coup très très propre, très colorée et gaie.

Une soupe des temps modernes

Il est 17h. Pluie légère, nuit tombante aux portes de Paris. Nous hésitons sur le chemin, et finalement décidons de suivre les groupes d’hommes qui marchent vers un no mans land. Au sol des vêtements abandonnés prennent la boue. Plus loin un camion logoté. Ah oui c’est cela. Plus loin une ville d’Algéco. Nous allons frapper à la porte de celui le long duquel une centaine d’hommes sombres patiente sans bruit. Nous sommes légèrement en retard. La distribution des repas commence à 17h en théorie. Nous saluons, nous nous présentons, nous déshabillons rapidement (toutes nos affaires sont enfermées dans une armoire fermée à clé), passons un tablier en plastique. Je demande les lavabos pour me laver les mains (pas de savon, pas d’essui-mains) avant d’enfiler des gants de latex. Nous sommes 11: les trois têtes de l’association, deux salariées, deux TIG, et nous quatre bénévoles. Quatre autres bénévoles nous rejoindront plus tard. Nous serons trop.

Quelques mots d’explications, des consignes et nous voilà chacun affecté à un poste sur la chaîne de délivrance des repas chauds. Nous sommes postés, le travail est hyper fragmenté, complètement taylorisé, déprimant. Je suis juste après le plat chaud, servi par deux salariées : une sert le couscous, l’autre sert le bouillon de légumes. Quant à moi, je donne une portion de kiri et un pain au lait. On me montre les réserves pour me réapprovisionner, on me dit que comme c’est pas lourd, je peux porter les cartons moi-même. Surtout ne pas donner de rab. Refuser poliment mais fermement aux demandes, à toutes les demandes. Après moi une personne donne une compote et une banane, puis une autre donner du pain et des clémentines. A l’autre bout de la salle, le seul bénévole garçon est affecté au café. Il est 17h15 et nous n’avons toujours pas commencé la distribution. Je me demande si c’est volontaire, si c’est une manière de signifier un rapport de force, de rappeler qui a le pouvoir dans la salle. Dehors on sent bien que la tension monte un peu. Je me demande depuis combien de temps ils sont là tous ces hommes. Certains sont des habitués du lieu.

Enfin les portes s’ouvrent et laissent place à une première vague d’hommes mélangés qui se servent très vite et vont très vite s’asseoir en se disséminant dans l’espace. Sur place pas de sanitaire ni de point d’eau. Certains viennent manger avec des mains dans un drôle d’état. Cela me met en colère qu’il n’y ait pas un minimum d’accès à l’hygiène. Sans doute que s’il y avait un point d’eau, il y aurait toilette et beaucoup de complications mais quand même cela me choque.

Commence un flux ininterrompu d’hommes principalement, de femmes, d’hommes avec enfants. Eux sont des habitués, ils ne sont pas traités pareil, certains ont des gamelles, ils viennent chercher à manger et iront manger ailleurs. Les enfants sont accueillis avec chaleur et gâtés avec quelques friandises supplémentaires. Beaucoup de personnes viennent avec d’énormes sacs qu’ils ne lâchent pas, ou des béquilles ou des grosses difficultés à marcher. Je les vois se débrouiller avec une incroyable habileté avec leur plateau. A chaque pas je crains la chute, mais non, ils maîtrisent parfaitement leurs gestes.

Nous devons aller vite, très vite. Je ne comprends pas pourquoi. Tellement vite que par moment je ne réussis pas à établir le contact visuel avec les personnes qui viennent. Je me laisse happer par l’objectif de productivité et je tempête après moi même. Je pensais que le moment du repas était un moment de r »pit par rapport à la rue. Je ne crois pas. Les rapports de force se jouent à nouveau de qui s’installe où, de qui rackette qui d’un peu de nourriture, de qui troque quoi, des fonds d’assiette qui s’échangent, de ceux qui peuvent prendre le temps du repas et ceux trop pressés qui mangent presque debout. En commençant la distribution tard, nous avons empêché certains hommes de manger leur plat chaud parce que le bus qui les ramène dans leur foyer va partir. Alors ils viennent et ne prennent que ce qui est transportable. Pas le plat chaud. Cela me noue les tripes. Personne ne râle ou ne proteste. Ils savent que la sanction ce serait dehors et interdit de retour.

En 90 minutes nous avons servi 450 repas, ajusté les rations en cours de route, normales au début, réduites pendant le rush, puis allongées, puis rab à la demande, puis rab proposé pour finir par servir des doubles rations parce que nous avions un volume prévu pour environ 550 personnes. Nous avons jeté la nourriture périssable excédentaire. Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à tous ceux à qui nous avions dit non plus tôt dans la soirée. Difficile. Comment s’ajuster au réel ? Servir bien un nombre limité de personnes ou s’efforcer de donner à manger au plus grand nombre même si c’est pas tout à fait assez. Je n’ai pas la réponse. L’association est sans doute évaluée au nombre de repas servis, une obsession sur le compte pendant toute la durée du service, plus qu’à la qualité du lien tissé ou la qualité de l’espace ouvert quelques heures.

Certains essaient de venir manger plusieurs fois, parfois ils sont reconnus, parfois non. J’en ai vu, je n’ai rien dit. Ma manière à moi de retrouver de la marge de manoeuvre, de ne pas être broyée par le système.

Après 40 minutes, à un moment d’accalmie, j’ai proposé à ma voisine d’échanger de poste, elle servait le bouillon sur le couscous. Elle ne s’est pas faire prier. Le poste est beaucoup plus physique et l’ergonomie très discutable. J’ai beaucoup cherché une posture juste pour ne pas me faire mal dans un poste qui me faisait travailler en torsion et le dos tourné aux personnes qui viennent là. J’ai réussi à trouver, en faisant aussi changer celle qui servait la semoule pour que nos gestes soient plus déliés et plus faciles. Il n’empêche. Après 90 minutes tu sens  la fatigue dans ton corps.

Je pensais rentrer chez moi la tête un peu farcie de bruit. Une cantine c’est bruyant entre les voix, le bruit des couverts, de la vaisselle ! Alors imagine le volume sonore d’une cantine de 150 personnes affamées. Plateau en plastique, couverts en plastiques (attention pas de couteau, jamais de couteau), verre en plastique. pas de bruit. Une pollution incroyable mais pas de bruits. 150 personnes qui mangent font à peine plus de bruit qu’une table de six joyeux convives dans un restaurant. Ils mangent. C’est leur vie, leur survie dont il s’agit. Et même si certains viennent en bande, ils sont taiseux comme des paysans. Economes en tout : paroles, gestes. Sacrée leçon de vie.