C’est la France

Derrière moi une femme discute avec son mari. Je ne prête pas attention aux mots, la musique est un peu étrangère. Il y a foule, il fait chaud, j’ai hâte d’être dehors. Tout à coup j’entends :

– non mais regarde moi donc cela !
– Quoi donc ? demande le mari.
– Là-bas, le mannequin. Ils ne lui ont pas mis de brassière. Ils ont mis une veste mais pas de brassière- soupir – c’est la France !

Je sursaute et me retourne amusée. Deux mannequins féminins sont à vingt pas de nous. le plus proche est revêtu d’une très jolie veste à chevrons vert et turquoise qui laisse deviner la naissance des seins. Et je demande : Et ?

– Franchement, montrer un mannequin tout dépoitraillée comme cela , c’est pas correct ! Ils auraient pu lui mettre une brassière sous la veste quand même. A croire que les seins c’est pas plus que des oreilles. Voilà, c’est la France !

Et là, j’éclate de rire. A la place des seins gris métallisé et aseptisé du mannequin, j’imagine deux grosses oreilles cachée dans l’échancrure de la veste.

La dame a poursuivi sa diatribe dans l’oreille (pas le sein) de son mari, avec sa jolie voix mélodieuse d’outre atlantique. Je n’écoutais plus, j’étais absorbée dans la contemplation du mannequin mutant.

Les seins sont visiblement un sujet de différence culturelle entre la France et le Québec. Je  n’aurais pas cru !

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De quoi sont faites les relations ?

Il en est des relations comme des recettes de cuisine, elles sont faites d’ingrédients particuliers, différents, ce qui donnent des saveurs spécifiques, avec des tours de main (et certainement pas juste en un tournemain !) qui nous sont propres. Avec le temps, plus on se rapproche de soi-même plus on peut oser des ingrédients plus complexes. Nourrir une relation avec un autre, c’est aussi nourrir une relation nouvelle avec soi même.

Dans Volkswagen blues, Jacques Poulin raconte l’’histoire de Jack, écrivain silencieux, qui décide, après quinze ans de silence, de rechercher son frère Théo. Ce dernier lui avait envoyé une énigmatique carte postale de Gaspé. En route, il rencontre une jeune femme métisse Pitsémine, alias Grande sauterelle, qui s’avère un copilote efficace et un mécanicien émérite pour s’occuper du vieux minibus Volks avec lequel il sillonne les routes. Ensemble ils partent de Gaspé pour remonter la trace de Théo, ce qui les conduit sur la piste de l’Orégon, dans les traces des hommes et des femmes partis à la conquête de l’Ouest. Et jusqu’à San Fransisco. En chemin, ils apprennent à se connaitre, à trouver un rythme ensemble dans le huis clos du minibus.

Ce qui m’a plu
C’est un road movie comme Poulin sait si bien les faire. Il met ensemble deux personnages, qui se rencontrent par hasard, et il les regarde vivre en essayant d’intervenir le moins possible dans le bout de chemin qu’ils décident de faire ensemble. C’est subtil, plein de pudeur, de délicatesse, de respect, de liberté. Les étapes du chemin sont autant de prétexte pour explorer les musées, l’histoire du Canada, de ses « héros », des pionniers d’Amérique, des indiens des plaines et de leur extermination. C’est terriblement et délicieusement québécois.

Extraits
« Dans les librairies, elle volait les livres sans aucun scrupule , car elle trouvait que la plupart des libraires aimait plus l’argent que les livres ; dans les bibliothèques, cependant, elle les empruntait, c’est-à-dire qu’elle les glissait sous ses vêtements ou dans son sac et les retournait par le poste après les avoir lus. »

« – Je n’aime pas la morale, dit-il. Vous êtes libre et vous n’êtes pas à moi. Et je commence à m’endormir. Je n’ai pas dormi assez.
Elle mit un bras autour de sa taille.
– Ce que j’aime le plus en vous, dit-elle, c’est votre douceur et votre respect pour les gens.
– Mais je ne suis pas un vrai doux, dit-il avec impatience. Maintenant il faut m’excuser. Je ne vais pas bien du tout depuis deux jours et il faut que je dorme.»

« Il y a des gens qui disent que l’écriture est une façon de vivre. Moi je pense que c’est aussi une façon de ne pas vivre. Je veux dire : vous vous enfermez dans une histoire et vous ne faites pas très attention à ce qui se passe autour de vous. »

« Il ne faut pas juger les livres un par un. Je veux dire : il ne faut pas les voir comme des choses indépendantes. Un livre n’est jamais complet en lui même ; si on veut le comprendre, il faut le mettre en rapport avec d’autres livres. Non seulement avec les livres du même auteur, mais aussi avec des livres écrits par d’autres personnes. »

« Le complexe du scaphandrier, dit-il, c’est… un état pathologique dans lequel on se renferme quand on est en présence de difficultés qui paraissent insurmontables. Mais en réalité, on ne sait pas trop ce qui se passe, on agit de manière… instinctive. On sent qu’il est absolument nécessaire de se protéger, alors on s’enferme dans le scaphandre (…). Finalement on arrive au fond de l’eau : c’est le calme et on est très bien. Il y a un tout petit peu de lumière. On n’a presque pas envie de bouger. On est dans un nouveau monde. On est vraiment très bien. On voudrait rester là toujours…»

Léméac – Babel Actes Sud, 1988.

Bonne résolution 2009

Erablière, Québec, octobre 2008
Erablière, Québec, octobre 2008

Le monde n’a pas besoin de moi, mais j’ai besoin du Monde.

Une phrase bien courte, c’est vrai, mais qui a changé ma vie. Cela me permet de prendre un recul salvateur pour savourer ce qui peut l’être plutôt que m’épuiser avec zèle derrière des chimères, surtout professionnelles. Et vous, c’est quoi votre phrase choc ?

La vie est une bougie dans le vent

Songe d'automne
Songe d'automne

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une terre familière et pourtant farouche ;  elle m’a façonnée dans sa glaise, baignée dans ses rivières, dénudée et caressée de ses brises d’automne.  Elle porte l’odeur des miens dans ses guirlandes de lichens, elle abrite ma maison partout entre ses grandes branches souples. J’ignore où elle est, et cela importe peu. Elle sait me cacher des frénésies du monde, me plonger dans des contemplations apaisantes, me donner la paix où me ressourcer, un lieu calme et lointain où nul autre ne peut aller.

La vie facétieuse défonce les murs qui m’entourent pour m’exposer à la morsure du vent. Elle submerge mes remparts aux équinoxes pour m’apprendre à gouter, sans naufrage, le flottement et l’incertain. Elle exile les jours anciens, mes certitudes, sur des terres arides et inaccessibles, me laissant seule avec mon flot de pensées vaines que le vent emportera. Elle se glisse, légère et insolente dans toutes les brêches que je ne peux plus colmater, elle nettoie les plaies, balaie les plaintes avec soin.  La vie me traverse insouciante et la lumière revient dans le brouillard qui danse.

Le potager des visionnaires

Québec, octobre 2008
Québec, octobre 2008

Le musée de la civilisation de la ville de Québec est un endroit extraordinaire. D’abord par la qualité de son accueil. Ensuite parce que j’y ai mangé une de soupes les plus extraordinaires qui soit composée avec les légumes du potager des visionnaires (cela ne s’invente pas !!!) au milieu d’une foule gigantesque qui faisait patiemment la queue devant les échoppes de soupe. Inimaginable en France . Enfin parce que l’expo sur les 400 ans de Québec permet à chaque habitant de la ville  (et aux touristes dont je suis) de comprendre d’où il vient, comment ce pays s’est construit, sans qu’à aucun moment cela ne sente l’endoctrinement sur le registre « nos ancêtres les gaulois ». Belle leçon d’intégration dans le respect de la diversité.

C’est à cela que me fait penser cette splendide fontaine qui répand une pluie très fine sur une végétation incertaine. Et pourtant la vie continue !

L’arracheuse de temps

Fred Pellerin est un conteur, tout jeune et bigrement talentueux. Il vient d’achever une tournée à Paris de son quatrième spectacle « l’arracheuse de temps » avant de repartir au Québec pour la sortie de son film Babine – le fou du village, fils de la fameuse arracheuse de temps.

Fred Pellerin nous fait rire de la mort, sujet pas bien facile, et qu’il met admirablement en scène. Pendant une heure trente, seul avec son banjo, une guitare, et un mug, il nous raconte un conte, chante des chansons, nous fait écouter la voix de grand mère, joue de ses instruments. Il nous tient à son souffle pour ne pas qu’on rende le dernier.

Il nous raconte un conte, un conte de Sainte Elie de Caxton, son village. Un conte que lui a raconté sa grand-mère qui a un grenier, le plus incroyable des greniers. Un conte qui parle d’un arbre a deux branches, l’une produit des pommes qui donnent la mort, l’autre non, mais personne ne sait plus laquelle est laquelle… Il jongle avec la langue avec une virtuosité de saltimbanque, il jongle aussi entre le français du Québec et le français de France. C’est lumineux, c’est touchant, c’est poignant.

Il tient le fil ténu de son histoire entre ses doigts, fait mille broderies comme autant de digressions. Tant et si bien que parfois il semble lui même perdre le fil. Et reprend sa narration après un bref éclat de rire facétieux. Il coud et découd ensemble les propos des anciens qui tissent la trame du conte.

Il met en scène les personnages de son village de Mauricie, Toussaint Brodeur le vendeur de bière, le forgeron et sa fille si jolie, le belle Lurette, le curé « tout neuf », Méo le coiffeur qui parfume le village tous les samedi soir de sa tarte assaisonnée de cannelle, Les Gélinas et une femme mystérieuse, une riche étrangère, qui vit à l’écart du village et que tout le mode appelle la Stroop. Par une facétie du facteur Mme Stevenson Troop est devenue La STroop. Chose curieuse, depuis qu’elle est au village, la mort n’a frappé personne. Oui c’est peut être une coïncidence, mais peut être pas…

« Au Québec vit une communauté francophones de 6 millions d’habitants, 6 millions qui luttent contre l’envahissement culturel agressif de 320 millions de Nord américains.  6 millions de descendants des colons qui ont débarqué il y a quatre cent ans. Au Québec on chante des chansons traditionnelles françaises, et notamment : il était une bergère. Le plus extraordinaire, dit Fred Pellerin, c’est qu’il n’y a jamais eu de bergère à garder ses blancs moutons au Québec…« 

Drôle d’endroit pour un perchoir

Marché du vieux port, Québec, Octobre 2008
Marché du vieux port, Québec, Octobre 2008

Parfois le rêve et la réalité se confondent, je me réveille ne sachant plus bien si mon souvenir est un rêve ou un événement qui s’est produit, qui s’est produit concrètement. Cela survient parfois avec les images, la photo semble tout à coup complètemetn truquée, fabriquée, artificielle. Comme si deux mondes se téléscopaient.

Le marché couvert de Québec sur le vieux port est bien sympathique, même s’il me semble plus attrape-touriste que centre commercial à part entière. On y trouve des produits locaux, c’est vrai.  Des confitures de gadelles, des cidres de glace à profusion, et à mourir de bonheur, du beurre de pomme, des tomates cerises de toutes les couleurs, des physalis crème, vert, jaune orange, rouge, un peu de fromages locaux, du poisson. On y trouve surtout des commerçants tous plus gentils les uns que les autres, et au travers, en écoutant bien, la voix de quelques français emmigrés et installés là…