C’est comment ?

C’est comment quand un tiers de l’économie est à genoux ? Quand toi, ou le tiers de tes voisins, tes connaissance, tes amis sont en faillite, et pour certains exsangues. Et tes amis consultants, artisans, artistes, entrepreneurs, précaires ? Plus de travail, plus d’argent. Un toit peut être mais pour combien de temps encore ? Tu oublies petit à petit les vacances, les cadeaux, le portable, les sorties. Tu réduis tout pour ne pas crever de faim à petit feu. Te reviennent en mémoire toutes ces vidéos tournées sur les rond-points, toutes ces paroles de gilet jaune que tu écoutais, médusé, sans trop y croire, et qui parlaient déjà de la montée de la pauvreté et de la précarité.

C’est comment quand ton bistro préféré a fermé, ton fleuriste, ton crémier, ton boulanger, ton coiffeur, ton libraire, ton petit resto de quartier ? Pschitt disparus et leurs propriétaires à genou. C’est comment d’aller en ville, de voir des rues vides et des vitrines closes, comme si l’Etna avait figé les rues sous ses cendres brûlantes.

C’est comment quand tes amis tu ne les vois plus que sur écran, jamais en vrai. D’ailleurs tu ne peux plus te faire de nouveaux amis alors tu cultives soigneusement ceux que tu as et tu redoutes les maladies et l’âge. Et tu restes en couple, sauf à avoir la passion des applis pour retrouver une âme sœur. Tu lui demandes son dernier test sida et son dernier test covid avant de lui ouvrir ta porte ?

C’est comment quand les magasins, mêmes les hyper, sont vides de produits frais parce que l’Espagne n’arrive plus à se nourrir et l’Italie non plus, alors importer, tu n’y songes pas ! C’est comment de ne plus manger d’avocat, de tomates toute l’année, des fraises, de découvrir que les fruits et légumes ont des saisons. Que l’ail s’achète à la fin du printemps et les oignons à l’automne, sinon tu n’en trouves plus après.

C’est comment quand tes journées se ressemblent toutes à chercher un travail qui n’existe plus. D’ailleurs tu n’essaies même plus. C’est comment quand tu te sens désœuvré, quand tu as l’impression de ne rien faire de tes jours, de ta vie, sinon vivre, survivre de plus en plus. C’est comment quand ton identité sociale se délite ?

C’est comment quand tes journées sont épouvantablement longues, que tu es obligée de télé-travailler de nuit parce que la journée tu fais classe à tes enfants ? Que tu ne comprends pas tous ces gens qui parlent d’un temps dilaté, qui lisent, qui cousent, qui inventent. toi tu as encore moins de temps pour toi qu’avant.

C’est comment quand tu préfères changer de trottoir plutôt que croiser quelqu’un, quand tu sursautes si une personne se rapproche trop de toi, quand tu fais tes courses le plus vite possible, le nez sur ta liste, le masque sur le nez, quand tu laisses tes achats deux jours dans l’entrée pour les décontaminer, quand tu n’invites plus personne chez toi parce que de toutes façons personne ne viendrait.

C’est comment quand tu ne vas plus prendre un verre, manger au resto avec tes potes, parce que toi ou eux n’avez plus de ronds pour payer, parce que ceux qui n’ont pas de travail ne veulent pas se faire inviter chaque fois. Question de dignité.

C’est comment d’aller dans un magasin acheter des fringues que tu ne peux pas toucher, que tu ne peux plus essayer avec tes potes, qu’il te faut parler derrière l’hygiaphone ?

C’est comment quand il n’y a plus d’argent, plus de subvention, plus d’associations, plus d’artistes, quand pour gagner de l’argent il ne faut faire que des choses « utiles » soit en télétravail soit en mettant les mains dans la matière.

C’était mieux avant ? Tu crois vraiment ? Peut-être que tu dormais mieux parce que les questions étaient plus floues, moins concrètes. Mais maintenant c’est fini, les questions tu te les poses, et le monde dans lequel tu vis, tu ne le reconnais plus, et tu ne l’aimes peut être plus autant qu’avant.

Pourtant qu’est-ce qui a changé ?

Nous avons découvert la pilule du nouveau bonheur, la pilule du capitalisme numérique : vive les télétravail, vive les télé-réunions, vive les automates, le paiement sans contact ou par virement, la travail immatériel. Adieu guichets, humains, voix, visages, sourires, connivence, monnaie de papier, espèces sonnantes et trébuchantes…

Nous avons découvert que nous avions besoin de manger deux ou trois fois par jour, que faire à manger prend du temps, que les idées s’épuisent au fil des jours, qu’Internet est tout à coup envahi de recettes de levain, puis de velouté d’asperge, puis de tarte à la rhubarbe. Préparer à manger  peut aussi être un moment convivial et sympa, un moment où tu réinventes la colocation avec tes enfants, avec tes parents.

Nous avons découvert que certains vivent dans des espaces intenables, invivables, sauf à ne faire qu’y dormir. Nous avons découvert que confiner des sans abri c’était bien plus difficile que de les verbaliser. Nous avons découvert que nos anciens étaient mortels, que mourir était une maladie honteuse qu’il fallait cacher. pas de corps, pas de cérémonie, pas de lien d’humanité. Si le degré d’une civilisation se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables de ses membres, le monde occidental est en grave décadence. cachons ces morts que nous ne saurions voir sans mourir à notre tour.

Nous avons éprouvé dans nos corps comment vivent les prisonniers, les animaux des zoos et des refuges, depuis parfois si longtemps. Tu le sais maintenant pourquoi la privation de liberté est une peine à part entière, non ?

Nous avons redécouvert que nous étions mortels avec des prétentions d‘immortels.

Nous avons découvert que les jardins, les parcs, les espaces verts, les promenades plantées, les plages, les places étaient des endroit interdits.

Nous avons découvert que notre santé dépendait de celle des autres, humains et non-humains. Que nous n’avions plus de politique de santé publique. Que l’OMS a son mot à dire pour les médicaments que nous prenons. Que nos médecins ne sont pas libres de prescrire les médicament qui leur semble pertinents. Qu’il faut attendra d’aller très mal, trop mal, pour être soigné. Que les soignants dans les hôpitaux ont été réquisitionnés et travaillent dans des conditions épouvantables. Que les pays sous-développés qui soignent avec les moyens du bord et de médicaments qui existent depuis longtemps s’en sortent mieux que nous.

Nous avons découvert que l’état de nos hôpitaux est catastrophique – pas faute qu’ils l’aient dit haut et fort dans la rue l’an dernier.

Nous avons découvert que nos gouvernants nous mentent sans honte, ne savent pas dire qu’ils ne savent pas ou qu’ils se sont trompés.

Nous avons découvert que l’État pouvait tout d’un coup être prodigue : 50 euros pour réparer ton vélo et 7 milliards pour renflouer Air France et polluer la planète, nous avons découvert que l’État pouvait baisser la TVA des masques mais pas encadrer leur prix de vente.

Nous avons découvert que nous avions vitalement besoin de sortir dehors, que nous avions besoin de soleil, d’air frais et de nos semblables, besoin de prendre l’air. Nous avons aussi découvert que l’enfermement nous détraquait, que nous réagissions tous différemment et parfois de manière dramatique, nous avons découvert que les violences domestiques et conjugales ont explosé.

Nous avons découvert que nous avions besoin pour vivre bien d’être touchés, besoin d’être en lien, besoin de prendre dans nos bras, de partager de rire, de chanter, de s’embrasser, de pleurer ensemble.

Nous avons découvert des chaînes incroyables de solidarité pour préparer des repas, prêter son appartement, faire des courses, prêter son vélo, rendre des services, fabriquer des masques, des respirateurs, des visières, chercher des parades à ce drôle de virus couronné.

Nous avons éprouvé dans notre chair une relation au temps qui passe différent, où parfois tous les temps s’emmêlent, parfois se détendent.

Nous avons été enfermés vivants avec les bourgeons naissants, et nous allons sortir en pleines feuilles, les fleurs d’arbre ont fait leur cycle sans nous. Certains d’entre nous ne s’en remettront pas.

Nous avons découvert que le monde du vivants allait très bien sans nous, et même mieux. Des daims se baladent à Boissy Saint léger, des loups à Grenoble, des canards à la Comédie française, un couple de renards et sa nichée ont investi le cimetière du père Lachaise, un puma les rues de Santiago du Chili, des sangliers à Barcelone ; des chèvres se réunissent tous les soirs sur la place d’un village espagnol. Que disent-elles ?

Alors, c’était mieux avant ? Tu préférais le monde qui courait aveuglement à sa perte ? Tu crois vraiment? Dis, et si on partageait plutôt  ? Et si on inventait un monde sans argent ou presque ? Un monde où l’argent serait juste un moyen parmi d’autres, pas plus.

 

Le lambeau et autres lectures

J’étais le nez dans Le lambeau cinq ans après l’attentat de Charlie. Cela me semble loin et proche. Philippe Lançon, l’auteur, journaliste et critique d’art et littéraire, est l’un des survivants de cette tuerie, gravement blessé. Un blessé du guerre à la gueule cassée. Et dans ce livre, il raconte le jour d’avant et les jours d’après, les longs jours de sa reconstruction physique, psychique et spirituelle.

Le lambeau c’est son journal de bord, écrit jour après jour, dans ses chambres de malade et dans lequel il écrit sa vie, le tissage entre les fragments de sa vie. Il dit l’immense solitude de chaque être vivant. Un journal rythmé par les opérations multiples qu’il a reçues pour reconstruire son visage arraché, sa mâchoire. C’est un livre de chairs, de douleurs, de questions, de cauchemars.

Etais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l’extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu’en faire. Je ne le sais toujours pas…

Il retrace son parcours professionnel et son métier, journaliste de guerre un temps, et dresse au fil des pages et des rencontres quelques portraits savoureux de personnes publiques ou de ses proches. Il parle aussi beaucoup de ses ténèbres, de la morphine impérative au début pour supporter l’insupportable blessure, il parle aussi de cet élan vital qui va et qui vient, et qui parfois se dérobe, du rôle admirable des soignants qui l’empêchent de se laisser happer par le gouffre.

Sa reconstruction demande une discipline de fer pour apprivoiser les nouveaux morceaux de son corps qui s’épuise dans sa reconstruction, et remettre en mouvement tout ce qui a été si longtemps immobilisé, à commencer par la parole dont il est privé pendant de longs jours ou semaines. Plusieurs fois.

Sa force de caractère, sa pugnacité forcent l’admiration. Il dépeint l’incroyable cocon d’affection que tissent ses proches et ses amis et qui le contient dans la longue épreuve. Les campements de sa famille dans sa chambre, les croisements. les discussions avec les gendarmes qui assurent sa protection.

Tout le récit est lent et paradoxalement doux ; il est émaillé de lectures, de musique et d’œuvres d’art qui participent au long travail de réinvention de soi. Parce que jour après jour Philippe Lançon se défait de son ancien moi pour devenir un autre. De temps en temps surgissent quelques pages de dialogue entre ces deux « moi », bouleversants.

Ce livre très intimiste et très littéraire touche par sa grâce singulière, par le dialogue entre les deux abîmes, le monde d’avant et le monde de maintenant. Il n’y a plus de futur juste du présent et un lendemain. Pas de projection vaine dans un ailleurs insaisissable. Grâce singulière qui vient en écho dans nos profondeurs à nos traumatismes. Ce livre raconte une reconstruction aussi par l’écriture. Ecrire au plus près de soi pour se réinventer sans mélancolie ni nostalgie, sans pathos ni pornographie. Juste du réel.

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J’ai pensé à Croire aux fauves par moments, puisque Nastassja  Martin raconte aussi les heures et jours qui ont suivi son accident, quand l’ours lui a emporté un bout de sa mâchoire. Tous les deux racontent la posture singulière du malade complètement dépendant des médecins et qui en même temps doit nouer des alliances. Si Nastassja Martin raconte la violence de la médecine russe, Philippe Lançon peint plutôt des portraits de femmes et d’hommes pris entre deux rôles, un à l’hôpital, et un autre dans le reste de leur vie. Tous les deux questionnent leur expérience et leur vocation, au scalpel, à travers l’écriture. Mais là s’arrêtent les ressemblances même si les deux livres sont profondément humains et vivifiants.

J’ai pensé aux deux en lisant le thriller Animal de Sandrine Collette dans lequel l’auteure raconte la rencontre violente et fondatrice de son personnage principal avec un ours. Il y a comme chez Philippe Lançon et Nastassja Martin un avant et un après, mais ici l’auteure n’explore pas vraiment la reconstruction identitaire de son personnage. Elle a le même souci du réel que les deux précédents, le réel comme seule planche de salut. Mais elle se préoccupe plus de nous faire tourner efficacement les pages de son livre que de sonder les âmes et les visions du monde de ses personnages. C’est peut-être une des différences entre thriller et récit.

 

 

Hans Hartung – une leçon de regard

 

Dans ma naïveté, les musées sont tous fermés le mardi, et ouvert le lundi. Et bien non, pas le Quai Branly ni le musée d’Art moderne. Je me suis donc cassée le nez une première fois avant de pouvoir voir cette immense rétrospective de ce peintre dont je n’avais jamais entendu parler avant l’an dernier.

J’ai choisi d’y retourner un premier dimanche du mois, choix pas très futé, parce que beaucoup plus couru par les visiteurs. Peu importe. Me voici dans ce beau musée d’art moderne rénové qui présente 60 ans de travail en 300 œuvres de Hartung.

Une série de petits formats de tâches colorées à l’aquarelle accueille le visiteur. Puis des craies brunes sur cartons assez dépouillés et qui délivrent une leçon de composition. Je suis fascinée ensuite par les formats qui augmentent et la couleur qui revient. Je suis un peu déroutée. L’artiste tâtonne et cherche dans une foule de direction. Il y a tant d’influences présentes, ou pour le dire autrement il vibre tellement avec ce qui anime son siècle qu’il est difficile à déceler. C’est d’autant plus étonnant que c’est un artiste très solitaire.Je me sens écrasée comme si le fait de ne pas être sensible à ces tableaux me mettait dans un sentiment d’imposture. Je n’arrive pas à regarder parce que je suis dans un j’aime/j’aime pas, et si j’aime pas c’est que je n’ai pas assez de culture pour apprécier. Bref je fais l’expérience d’une disqualification intérieure assez désagréable ; disqualification et déception parce qu’une bonne amie collagiste a été bouleversée par cette expo. Je ne comprends pas.

Je suis désemparée, de surcroit il y a deux groupes humains qui occupent un grand espace physique et sonore. Difficile de tenter le dialogue avec les œuvres. Je saute deux salles pour être au calme, tant pis je reviendrai. J’arrive à son travail d’après guerre et là je bloque un peu. Je n’arrive pas à rentrer dans les œuvres, je ne trouve pas de clé. Souvent c’est la couleur qui me soutient mais là ce n’est pas possible. Sa gamme colorique ne me plaît pas, je n’ai pas envie de regarder. J’erre comme une âme en peine quand tout à coup je m’arrête sur mes pas. Ce tableau là me magnétise. Je reste un long moment les yeux dans les yeux, la vie reprend, l’étincelle revient. Ce tableau-là il l’a peint, lis-je sur le cartel, après la guerre sur un fond qu’il avait peint en 1939.

Peintre allemand il a fui l’Allemagne pour fuir le nazisme, abandonnant là-bas toutes ses œuvres de « jeunesse » que les nazis ont détruites par la suite. Cela me touche. Et cela me renvoie directement aux migrants du climat actuel qui quittent tout pour survivre. Lui fuyait une forme de barbarie mais n’était pas persona grata en France alors il s’est engagé comme légionnaire pour échapper à l’emprisonnement.

Sa peinture d’après guerre m’est complètement hermétique, je ne sais qu’en dire. Je quitte la salle, reviens en arrière pour regarder les œuvres dans les espaces désormais libérés. Pas grand-chose arrête mon regard, pas même son immense série de petits cartons rayés de noirs qui étaient des préparations à ses grandes toiles. Je poursuis mon chemin et je tombe sur une collection de photos. Il en a fait plus de 30 000. Une série de photos de joncs en Camargue. Plaisir immédiat.

Joncs

Et tout d’un coup la peinture me parle. J’avais besoin de ce détour là, de ce travail de regard là pour rentrer dans sa peinture, de rééprouver le plaisir de voir pour pouvoir voir en fait. Mais les photographies exposées me parlent plus encore. Je suis très émue de voir que nous photographions des choses communes, que nous aimons les reflets, les chatoiements de lumière, la calligraphie que la nature nous offre. Les photos ont brisé la barrière qui me tenait éloignée des œuvres. J’ai poursuivi en confiance ma visite, à nouveau déroutée par toutes les influences qui traversent son œuvre, je trouve du Miro, du Picasso, du Hantai, du Soulages, du Verdier, du Gerardt Richter. Je suis fascinée par son geste par sa recherche assidue d’outils, ses expérimentations. Il me fait l’effet d’être furieusement en recherche, en discussion avec sa toile et son corps. La grande variété de format des peintures est également troublante des petits cartons jusqu’aux immenses toiles des 10 dernières années.

Peu de public dans les dernières salles, des bancs bien disposés. J’ai pu m’asseoir, m’ancrer et rester longtemps le regard plongé dans certaines toiles qui m’appelaient.

J’ai rebroussé chemin pour revoir l’exposition une 2e fois, et la magie du travail du regard a opéré. J’ai tout à coup vu des œuvres que je n’avais pas vues auparavant. J’ai regardé un film aussi qui montre l’artiste au travail. Bien intéressant de voir son geste et sa posture. Encore une autre proposition pour aller re-regarder les œuvres.

Je suis sorte légère et joyeuse, riche de nouvelles autorisations d’exploration artistique.

 

Pour aller à la rencontre d’œuvres reproduites
https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/la-consecration-dhans-hartung-au-musee-dart-moderne-de-paris/

et sa fondation
http://fondationhartungbergman.fr/wphh/

Catalogue raisonnée
http://hanshartung.com/introcat.taf

Olga Tokarczuk, Dieu etc.

Avant d’apprendre qu’elle était lauréate du prix Nobel de littérature 2018, je ne savais rien d’elle, pas même qu’elle écrivait. Certes je connais très mal la littérature d’Europe centrale, mal, pour ne pas dire pas, mais ce n’est pas suffisant quand même !  Le prix Nobel de littérature, selon Wikipédia, récompense annuellement, depuis 1901, un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité grâce à une œuvre littéraire qui, selon le testament du chimiste suédois Alfred Nobel, « a fait la preuve d’un puissant idéal ».

Et pourtant, je ne suis pas capable de te citer dans l’ordre ne serait-ce que les 5 derniers. Parfois je me sens stupide de ne pas connaitre ces auteurs reconnus par ce prix prestigieux. Je me demande comment j’ai pu passer à côté. Comment personne ne m’en a parlé avec des étoiles dans les yeux, comment jamais mes mains ne se sont posées sur l’un de ces livres, dans une bibliothèque ou chez un libraire. Caprices et aléas de la vie. Ainsi

  • 2015 : Svetlana Aleksievitch Biélorussie, écrit en russe
  • 2016 : Bob Dylan États-Unis
  • 2017 : Kazuo Ishiguro Royaume-Uni, né au Japon, écrit en anglais
  • 2018 : Olga Tokarczuk Pologne (prix attribué en 2019)
  • 2019 : Peter Handke Autriche

Tous les ans, depuis maintenant quelques temps, j’essaie un livre ou deux de ces écrivains couronnés, pas toujours avec succès. Parfois je n’arrive pas à rentrer dans le livre, je m’y ennuie ou cela me rebute. C’est donc sans aucune intention particulière que j’ai commandé deux livres d’Olga Tokarczuk chez mon libraire. Pourquoi elle plutôt que Peter Handtke ? Et bien lui je le connais un peu, j’en ai lu un peu. Je relirai. Et comment j’ai choisi ? Et bien j’ai pris les deux titres disponibles, aussi simple que cela. Faire confiance au présent.

Olga Tokarczuk est née en 1962, nous sommes pleinement contemporaines, dans une région de la Pologne d’aujourd’hui dont les frontières ont bougé, elle a été polonaise, puis allemande puis russe, puis polonaise à nouveau. Si tu veux savoir combien l’histoire de la Pologne est difficile, elle l’explique là : (https://www.youtube.com/watch?v=P7GRC8xfE9A)

Pour moi qui suis en questionnement sur s’enraciner et se sentir avoir un chez soi, c’était l’auteure idéale à découvrir.

Tokarczuk elle-même se décrit comme une personne sans histoire fixe: « Je ne possède pas en propre de biographie bien claire, que je pourrais raconter de façon intéressante. Je suis composée de ces personnages que j’ai sortis de ma tête, que j’ai inventés. Je suis composée d’eux tous, j’ai une biographie à plusieurs trames, énorme« , explique l’écrivaine dans une interview pour l’Institut du livre polonais. (https://www.livreshebdo.fr/article/olga-tokarczuk-prix-nobel-de-litterature-2018)

Elle a écrit huit romans, deux livres de nouvelles, reçu de nombreux prix, en Pologne et ailleurs, ses livres ont été adaptés au théâtre, au cinéma, sont traduits dans plus de vingt-cinq langues. Vraiment comment ai-je pu ne pas entendre parler d’elle ? Dans notre bruyante société du spectacle je crois que je deviens sourde. Ma sensibilité s’émousse.

En 2018 elle a reçu le Man Booker International Prize (celui-là je connais), deux fois le prix Nike (polonais, prix décerné chaque année depuis 1997 au meilleur livre polonais de l’année), le prix Transfuge et le prix Jan Michalski qui récompense chaque année une œuvre de la littérature mondiale (et 44 000 euros au passage). Le Nobel fait un peu voiture-balais après un tel palmarès ! Cela n’a plus rien d’un scoop, sinon qu’il est annoncé avec un an de décalage à cause du scandale de l’an dernier. Revenons à Olga.

Son pedigree dit qu’elle est diplômée en psychologie de l’université de Varsovie. Elle a exercé comme psychothérapeute, très influencée par Carl Jung – un 2e point commun entre nous. Elle a publié un recueil de poésie avant de se lancer dans la prose. C’est une femme de gauche, féministe, végétarienne, pro européenne, défenseuse du droit des minorités. Elle a reçu le prix germano-polonais initié en 1991 sous le traité germano-polonais et qui récompense les personnes qui ont accompli quelque chose de spécial pour la compréhension mutuelle et la réconciliation entre les deux peuples et nations. C’est une activiste qui n’est pas du tout au goût du gouvernement conservateur polonais. D’ailleurs l’annonce officielle du prix Nobel en Pologne a d’abord été anonyme, « à une polonaise », avant de livrer quelques minutes plus tard son nom (source : wiki en français).

Olga Tokarczuk adore le voyage, en avion, en train, en bus. Elle adore le mouvement (https://www.youtube.com/watch?v=0o_clmBrpQs). Et son monde est en mouvement, sans guère de points fixes. Dans ce premier livre que j’ai découvert Dieu, le temps, les hommes et les anges ( « Prawiek i inne czasy » en polonais) publié en 1996 en Pologne et en 1998 en France, il est question d’un petit village, Antan, situé au milieu de l’univers. Le livre commence au début du siècle et s’étale sur trois générations, jusqu’aux années 60. Un village qui est une quintessence de la Pologne. Un roman écrit comme un conte qui dit l’essentiel des passions humaines. La vie quotidienne brutalement trouée par la guerre, puis le retour de la paix avec un nouvel ordre des choses, et de nouvelles questions. L’arrivée de la société de consommation, l’attrait des villes, la mode… Le rationnel se même à l’irrationnel, les règnes animaux, végétaux, humains tissent ensemble un univers commun tantôt étrange, féerique, effrayant, joyeux, turpide, poétique, fou, désolant, incompréhensible parfois. L’auteure casse les frontières et les codes, chaque chapitre très court livre un bout de l’Histoire, intitulé « le temps de … » vu par les yeux ou la vie d’un des protagoniste, humain ou non-humain, féminin, masculin, animé, inanimé. Elle ausculte notre condition humaine à hauteur d’homme, parfois de bête.

L’existence de chacun de nous est ponctuée par le temps : le temps de naître, le temps de grandir, le temps de désirer, le temps d’aimer, le temps de créer, le temps de souffrir et de mourir. Le temps de manger. On boit et on mange beaucoup dans cet opus. Les petites histoires de chacun se transforment peu à peu en contes, en archétypes, dévoilant de fragiles instants de vérité.

Les femmes ont une place singulière. Ce sont les gardiennes du vivant de bout en bout du livre, elles tiennent un rôle central dans le lien entre les personnes, dans la manière de faire monde, de s’accommoder des différences et des aléas de la vie. « D’une manière générale, il nous faudrait que des filles. Si toutes les bonnes femmes se mettaient d’accord pour n’accoucher que de filles, il y aurait la paix dans le monde« .

La plume d’Olga Tokarczuk est légère, délicate, précise, fraîche, originale, faussement simple. « Isidore regarda une nouvelle fois autour de lui, s’efforçant de voir les choses comme lui suggérait Ivan Moukta. Il banda son esprit, écarquilla les yeux au point qu’ils larmoyèrent. Alors, un très court instant, il entrevit un autre univers. L’espace, morne, s’étendait à l’infini. Tout ce qui s’y trouvait, tout ce qui vivait était impuissant et solitaire. Les événements se produisaient par accident, et quand l’accident faisait défaut apparaissaient des lois mécaniques. machine rythmique de la nature. Pistons et engrenages de l’histoire. »

Je l’ai lu à petites touches, lu pendant des voyages, ce qui n’était pas prémédité mais allait bien dans le sens de la lecture par fragments. J’ai ralenti la lecture parce que je ne voulais pas sortir de cet enchantement. Je ne sais pas par quels sortilège lire la vie de ces femmes polonaises pendant ces années-là a pu faire resurgir dans ma mémoire les histoires de femmes de mon village ; sans doute que les évocations des vieux moulins à café, la foultitude de détails, y sont pour quelque chose.

Café !?

Je ne sais pas si tu fréquentes les cafés. Dans mon enfance on me disait que ce n’était pas un lieu ni pour les femmes ni pour les gens éduqués. Que les femmes venaient y chercher leur mari saoul les jours de paie pour récupérer l’argent du ménage avant qu’il ne soit trop tard. Et puis Paris est venu par dessus cela, et la vie étudiante est ponctuée de cafés. Ceux des révisions, ceux des RV, ceux des pots après le cinéma, ceux des gares, des aéroports, des aires d’autoroute, ceux des chagrins de séparation, ceux des moments de rêveries, ceux des pauses écritures, puis ceux des instantanés de vie, ceux des phrases hors contexte, ceux des habitué.e.s, ceux des joueurs, ceux des frigorifiés, ceux des désintégrés, ceux de petits trafics, ceux des sympathisants, ceux de drague. On se repassait précieusement les adresses de café où après une heure d’assise on ne te faisait pas recommander sous peine de déguerpir. Startruc a pas mal cassé ce code là.

L’âge aidant, il me semble que les cafés sont moins des lieux de mes rendez-vous, que des moments, des lieux de vie, d’immersion dans des vies. A l’étranger, peu de pays ont l’équivalent de nos cafés, ou de nos cafés-terrasse, et cela me manque, me poser au milieu de la ville pour devenir observatrice tranquille est une activité que j’aime. Fréquenter un même café à des heures différentes c’est plonger dans des couches de société différentes. L’heure de l’embauche des artisans, l’heure des mamans après l’école, l’heure des travailleurs indépendants, des coworkers, des désoeuvrés, puis à nouveau l’heure des ouvriers et des employés sans cantine. L’après midi, c’est lent jusqu’à l’heure de fin des classes et ensuite la frénésie reprend. Parfois jusque tard dans la nuit avec une population bien différente. A l’heure de l’apéro en face de chez moi, les barbes sont de sorties, et les bières aussi, peu de diversité. La sono a grimpé d’une flèche, cela devient assourdissant et impossible de tenir une conversation. Apparemment on ne va pas au café pour parler, pour se parler, juste pour être ensemble au même endroit. Quelque chose m ‘échappe un peu.

L’autre jours, sur la table de la merveilleuse librairie L’utopie, je vois ce livre : Cafés, etc. de Didier Blonde. La jaquette se termine par ces mots: « Assis à une table de café, Didier Blonde observe et croque en de délicieuses anecdotes, avec beaucoup d’empathie et de délicatesse, un monde en perpétuel mouvement. Célébration de plaisirs minuscules et subtil autoportrait.  » Alors, après quelques hésitations, je l’ai saisi, acheté et emporté. Et je me suis assise à côté de l’auteur, dans les dizaines de cafés qu’il évoque – pour certains familiers comme le Général Lafayette, pour beaucoup d’autres parfaitement inconnus. Au fur et à mesure que je lisais me sont revenu en mémoire des lieux, des rencontres, des atmosphères, mes préférences : au comptoir ou en salle ? plutôt vitrine ou au fond ? avec ou sans verre d’eau ? seule ou accompagnée ? avec ou sans livre ? avec ou sans journal ? en silence ou en lien avec les autres clients ? juste en passant ou en me posant ? etc. Ce roman éclaté, comme un album photos d’instantanés nous plonge avec délice dans des tranches de vie disparates, dans des lieux où, à coup d’observations minuscules se dresse un autoportrait délicat de l’auteur. Un auteur qui aime les cafés et leur matière romanesque et qui connait mille anecdotes entre cafés et artistes du XXe siècle. Bref une lecture réjouissante.

Trois heures en conférence de rédaction

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Cet été, le Bec, journal numérique local auquel je suis abonnée, a sollicité son lectorat pour recueillir du feed-back. Puis, poursuivant son désir de se rapprocher de ses lecteurs, le comité de rédaction du journal a décidé de tenir une fois par mois une session de travail chez un lecteur. Sa conférence hebdo de rédaction. Un mardi midi. Deux heures. J’ai dit oui sans hésiter ; quelle occasion unique de plonger au cœur du travail journalistique !

Lancé en janvier cette année sur la toile, ce journal numérique repose sur une équipe composée de journalistes, de pigistes et de bénévoles. Il se veut généraliste, indépendant, financé à terme par ses seuls lecteurs (abonnement 5 euros/mois). Il vise à participer à la vie locale et traite l’information de la vallée de la Drôme en donnant la parole aux gens via des portraits, des interviews, des enquêtes. Il se veut participatif et propose à ses lecteurs de donner leur avis, héberger une séance de travail, proposer des sujets et des contacts ou rédiger des tribunes d’opinion. Sujets de la vallée mais aussi de France ou du Monde du moment qu’ils ont une répercussion locale et qu’ils s’incarnent dans une ou plusieurs personnes de la vallée. Une publication par jour. Bel enjeu.

Alors ce midi, arrivent en voisin.e.s, D. puis C., puis une voiture bien remplie de journalistes, du directeur de la publication et d’une autre bénévole. Tout le monde est venu avec qui à manger, qui à boire. La table est bien garnie. Pour ma part j’ai invité quelques personnes, et seule une amie-voisine a pu se rendre disponible. Nous voilà réuni.e.s autour de la table, au centre trône un gros micro noir, et derrière nous une caméra garde les images de notre réunion de travail. Conférence de rédaction sous forme de déjeuner de travail donc.

Le cadre de travail est posé. C’est une vraie séance de travail et chacun.e peut intervenir quand il/elle le souhaite pour apporter sa contribution au sujet – nous, aussi bien que l’équipe habituelle.

Premier temps, retour arrière sur les articles de la semaine. Chacun.e s’exprime ce qu’il/elle a aimé, trouvé pertinent, pas compris, pas convaincu. Lu, pas lu et pourquoi. Je me suis sentie dans mes petits souliers, je n’avais pas lu ou pas eu envie de lire tous les articles de la semaine. Aucune importance en fait. Ce n’est pas un tribunal des articles mais plutôt une analyse critique, un chaudron pour saisir la quintessence, ce qui fonctionne, ce qui manque éventuellement, ce qui accroche le regard, quelle valeur ajoutée de l’écrit par rapport à l’image ; réaffirmer les partis pris, les intentions, la ligne éditoriale du journal. Passionnant pour mieux comprendre le positionnement du journal, les angles avec lesquels les articles ou vidéos sont créés. La parole circule facilement, il y a de la controverse, du débat, les différences de sensibilité s’expriment. C’est riche.

Est-ce que tel article mérite d’être seul ? Est-ce qu’il doit être le premier d’une série ou autosuffisant ? Comment donner aux lecteurs des éléments de débat sans faire l’analyse à leur place mais en creusant les sujets. Comment trouver l’angle pour traiter le sujet à hauteur d’homme. Jusqu’où aller dans le questionnement en entretien ? Comment décider ce qui relève de la vidéo, de ce qui relève du texte. Faut-il faire des encadrés dans le texte comme autant de mini zooms sur des sujets. Comment toucher un public qui parfois ne regarde que les vidéos, parfois ne lit que les textes ?

Le temps passe à toute vitesse. C’est le moment de passer aux sujets à traiter dans la semaine qui vient. Propositions de sujets à venir, points de vue sur l’actualité, agenda local de la vallée. Mais aussi nos envies, ce qu’on aimerait trouver dans le journal. Lesquels choisir, qui prend quoi en charge. Cela va vite. Je me rends compte qu’il reste assez peu de temps pour discuter en profondeur des angles sous lesquels les prochains sujets seront traités.

Dernier temps de travail – puisque le media est associatif – un échange consacré à la recherche d’un service civique : quelles missions lui confier ou non, quelle charge de travail cela génère pour les journalistes, où trouver des informations complémentaires, quelle durée proposer ? Des questions bien concrètes pour trouver la perle rare qui embarquera ce projet singulier d’un journal numérique local, à l’instar des radios locales dans les années 80.

Il est l’heure, feed-back sur cette belle séance de travail. Nous étions cobayes, d’autres lecteurs/trices vont à leur tour pouvoir découvrir en réel une conférence de rédaction. Les bienheureux/ses ! Puis tout le monde s’ébroue et repart dans son monde familier, qui en vélo, qui en voiture. Avec mon amie nous avons des étoiles dans les yeux. Waouh quel projet, quel boulot, et quelle belle équipe !

Le site du Bec : www.lebec.info

Tout savoir sur le projet : Interview du fondateur et de la journaliste

Ragnar Jónasson

Selon Wikipedia, Ragnar Jónasson est avocat ; il enseigne le droit d’auteur à l’université de Reykjavik. Il a traduit quatorze romans d’Agatha Christie de l’anglais vers l’islandais. Il se lance dans l’écriture avec la publication d’un roman policier intitulé Fölsk nóta (2009), premier volet de la série policière Dark Iceland dont le personnage récurrent est le jeune policier Ari Thór. Dans Snjór (Snjóblinda, Snowblind en anglais 2010), le jeune homme, qui vient tout juste de sortir de l’école de la police de Reykjavik, est envoyé à Siglufjördur, le village islandais le plus septentrional, pour enquêter sur un double meurtre. Dans Mörk (Náttblinda, 2014), il est chargé de faire toute la lumière sur la mort de son collègue, l’inspecteur Herjólfur, assassiné alors qu’il se livrait à une enquête près d’une vieille maison abandonnée.

J’ai découvert cet auteur et ses romans parce que Nátt vient de sortir et m’a tapé dans l’oeil chez mon libraire. Alors j’ai pris la série au commencement parce que j’aime bien les polars islandais, parce que je suis très curieuse de comprendre quelle est la vie dans ces régions où le soleil disparaît complètement (là à Siglufjördur c’est 72 jours par an), régions de tradition de pêche et agriculture fruste, parce que dans les policiers islandais la nature est un personnage à part entière, pas facile à apprivoiser, qui ramène au réel et aux limitations humaines en permanence, parce que ces romans sont écrits dans un huis clos qui peut être oppressant, et c’est très dépaysant pour moi.

Et cette lecture est tombée à point nommé, parce que je viens de finir la relecture attentive d’un manuscrit et, du coup, mon œil est aiguisé aux incohérences dans le texte, aux procédés stylistiques un peu lourdauds, aux scènes un peu incongrues et décalées par rapport à la narration principale, aux tics de langage, aux tics de construction, à l’intrigue pas tout à fait ficelée.

Et ces romans-là, au moins les deux premiers, sont un très bon cours pour qui veut s’initier à cela, ce sont des romans pas tout à fait mûrs même si l’un d’eux a obtenu des prix littéraires. D’ailleurs pour le second c’est la version anglaise qui fait office de texte définitif et non la version Islandaise.

Ragnar Jónasson a traduit Agatha Christie, il a pris des cours d’intrigue auprès d’un grand maître. Il sait jouer de la complémentarité entre ses protagonistes policiers, sait faire rebondir l’histoire dans un cours nouveau, mélanger passé et présent comme si les secrets du passé se réinventaient encore et encore jusqu’à leur résolution. Il est beaucoup moins convaincant sur la psyché humaine et les relations de couple (cela frise même l’invraisemblable), mais je ne vois pas pourquoi il ne gagnerait pas en profondeur et en crédibilité au fil de ses romans. Internet apparaît, pas encore comme personnage, mais je sens que cela va prendre plus de place. Pas de moutons, ni d’elfes, plus de harengs, mais de la neige, du blizzard, de la tempête, du froid, de la nuit, et un village septentrional au ralenti.

Je ne bouderai mon plaisir pour autant, j’ai lu les deux premiers opuscules à la suite, avec un certain délice, sans trop de suspense puisque je sais que je me fais balader et manipuler de page en page, ce ne sont pas des « page-turner », mais plutôt des livres au rythme tranquille, sans scènes gore (c’est très propre, et pour l’instant le médecin légiste est un parfait inconnu sans corps ni visage…). J’ai aimé me balader dans l’hiver de cette petite ville, tenter de trouver mes marques avec le policier nouveau venu, retrouver l’atmosphère pesante des petits villages où tout le monde connaît tout le monde depuis des générations, où faire confiance peut être un défi.

J’ai été frappée par l’omniprésence du krach financier de 2008 et de l’explosion du volcan Eyjafjöll en 2010. Cela a visiblement imprégné durablement la vie de l’île. C’est aussi ce que j’aime des policiers, des romans noirs plutôt, c’est le fond de la vie réelle en trame. C’est dans ces moments-là que Thierry Jonquet me manque, j’aurais tant aimé lire comment il aurait retranscrit les gilets jaunes.

Dans la forêt (Into the forest)

Avec ce livre d’anticipation, Jean Hegland nous fait plonger dans une forêt, ou plutôt au bord de la forêt, à la lisière, zone la plus riche pour les biotopes, lieu de coexistence d’êtres des deux mondes, lieu de contact, de dangers et de merveilles. La forêt ne se laisse pas apprivoiser si facilement ; belle ténébreuse l’hiver, elle devient plus hospitalière au printemps. Forêt étrangère, perçue comme dangereuse, qui devient amie après l’apprivoisement, après que les jeunes filles se glissent en elle comme on se glisse dans un vêtement, forêt qui se révèle aussi nourricière pour qui sait reconnaitre une plante d’une autre.

Le roman commence avec deux sœurs qui vivent dans une maison en bord de forêt, loin des plus proches voisins. La civilisation s’est doucement effondrée – l’électricité, la nourriture, l’essence ont progressivement fait défaut. La mère est morte, puis le père et les deux sœurs adolescentes ont dû apprivoiser leur nouveau monde, apprivoiser leur nouvelle relation et leur manière d’être ensemble et d’être au monde. Elles se débrouillent comme elles peuvent pour survivre et tenter de réinventer une vie « normale » alors qu’elles sont coupées de tout. Elles sont réduites à elles-même et doivent tout réapprendre à partir de leurs propres expériences, et apprendre à se nourrir seules de la forêt autant que de leur potager.

L’histoire est racontée à travers le personnage de Nell qui quitte progressivement le monde insouciant de l’enfance, traverse les épreuves de la vie, murit doucement, en souffrant terriblement de son besoin d’exister dans les yeux d’une autre personne – son père, sa mère, son copain, sa sœur. Nell apprend tout à partir des livres. Eva est à l’inverse de sa sœur un feu follet bien ancré en elle-même et dans son corps. Nell veut faire des études supérieures, Eva de la danse. Autosuffisante, plus prompte à expérimenter d’abord et réfléchir ensuite. Entre les sœurs, deux visions du monde s’opposent, l’une plutôt fourmi l’autre plutôt cigale.

Jean Hegland ne nous enseigne pas un guide de survie, l’approche survivaliste n’est pas son propos, elle nous questionne plutôt sur nos choix de vie, et nos critères de choix, nos priorités, l’importance que nous accordons aux autres, au tissage de lien, à prendre soin de nos relations avec nous-même et nos aimé.e.s.. Elle revisite aussi les savoir faire anciens, savoir faire de peuples premiers bien plus accordés à leur environnement que nous-même.

L’autrice s’appuie sur la forêt, sur la maison, pour nous faire gouter ce qu’elles ont de spécifique. Ce ne sont pas une forêt anonyme et une maison parmi d’autres, non, ce sont deux entités qui ont leur vie propre, leurs vibrations, et leur accordage particulier. Et visiblement,  toutes nos cordes n’ont pas la même sensibilité pour détecter les menues variations de notre environnement ;  et nous n’avons pas les mêmes facultés pour savoir « lire » nos sensations aussi surement que des mots.

 

Décidément Gallmeister publie de beaux auteurs de la veine du Nature writing, dans de beaux livres très bien brochés, résistants et très agréables à tenir en main.

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister poche, 310 p.
http://jean-hegland.com/writing/

En voiture Camille ! (Cercando Camille)

Bindu de Stoppanni fait un pari ambitieux, donner à voir la maladie d’Alzheimer à travers les yeux d’un aidant, en l’occurrence Camille, sans pathos. Ancien reporter de guerre en Bosnie, son père Edoardo a des moments d’absence durant lesquels il ne la reconnait plus, mais surtout il cherche Camille. C’est une question de vie ou de mort, et il ne s’agit pas de sa fille Camille. Camille fait tout pour aider son père, elle en perd son boulot, tandis que son frère n’a qu’une idée, le mettre en maison de retraite.

Un jour Camille décide d’arpenter littéralement les routes de la mémoire de son père en l’emmenant avec elle en Bosnie. Elle a reconstitué un itinéraire et laisse les flashes de son père faire le reste. En chemin elle rencontre un auto-stoppeur violoncelliste et nomade que son père prend pour son ancien interprète. Et les voilà partis tous les trois à la recherche de la mystérieuse Camille disparue, dans un road movie inhabituel.

De l’histoire je ne dirai rien de plus sinon que la scénarisation est un peu inaboutie, les séquences pas très liées ni forcément très vraisemblables. Je ne sais si c’est une manière d’essayer de nous donner à voir la mémoire fragmentée et l’incessante recomposition du monde intérieur d’Edoardo ou si ce sont juste des fragilités de scénario.

Je n’ai pas l’expérience de cette maladie et de ses ravages tant pour la personne malade que pour ses proches. Je sais seulement combien c’est épouvantablement éprouvant et difficile. Et il me semble que ce film, à petites touches, montre bien cela. Tantôt Camille me touche, m’attendrit, tantôt elle m’exaspère, et pour autant je la comprends. Tantôt elle est dans la compassion, tantôt elle flirte avec la maltraitance tant les aléas de la vie peuvent la mettre hors d’elle parfois. Je comprends qu’elle se débatte autant, qu’elle ne puisse accepter que son père sombre, qu’elle ne puisse accepter qu’elle ne peut pas l’aider au fond, que ce soit si douloureux d’être confronté à des pans entiers de la vie de son père qui lui sont inconnus. Et le naufrage d’Edoardo est poignant, tout bascule en une seconde, tout revient en une seconde. C’est épuisant pour un enfant, même adulte, de ne jamais savoir qui est en face de soi. C’est plus simple pour le tiers étranger, le violoncelliste, qui accepte de lâcher pied et se perdre avec Edoardo dans sa mémoire, parce qu’au fond ce n’est pas si grave et que cela ramène du calme dans le tumulte d’Edoardo.

La vie s’invite au détour des routes, des rencontres, dans ce qu’elle a de plus simple et puissant, de plus « pulsionnel ». La vie se célèbre au présent et c’est sans doute là que Camille a le plus de chance de pouvoir rencontrer son père. Instant après instant.

Personne n’a raison ni tort, chacun se débrouille avec qu’il est et ce qu’il peut supporter. Et moi spectatrice j’ai mes larmes pour rester en contact avec la douceur au fond de moi, rester touchée par la part d’humanité fragile de chacun.e et ne pas tomber dans l’effroi.

en replay sur Arte jusqu’au 28 février
https://www.arte.tv/fr/videos/070742-000-A/en-voiture-camille/

Libres pâquis

Amitié précieuse éclatée en temps fragmentés
Aucun morceau ne manque
Notre géographie singulière, terra incognita
Nos paysages pas sages traversés de doutes
Ne sont répertoriés par aucun site

Et pourtant notre toile maintient sa partition colorée
Quelques pas, quelques blancs, notre mélodie
Quelques noires, des silences et toujours la vie
La vie circule sur le boulevard des cadences parfaites

Quelques sourires parfumés de pollens au cul des bourdons
Les primevères qui font vivre le vert des gazons
Les crocus comme des soleils miniatures sur les talus
Des nigelles cachés égouttent le lait de l’hiver à l’ombre
Et les narcisses en secret préparent leur miroir doré
Les mots s’égrènent dans le sablier des tasses de café

Nous partageons aujourd’hui les fruits de demain
Pas d’enjeu, pas de poids, nos sacs sont légers
Et les amaryllis peuvent s’y épanouir

Nos souvenirs sont nos fils de trame
Et nous filons la laine de nos mots
La laine qui fera la chaleur de nos cœurs
La beauté du partage touche nos ciels intérieurs
Les rires sèchent les versants de larmes

Un métro vous emporte loin, si loin.