La mort n’est rien
Je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi. Tu es toi.
Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours.
Donne-moi le nom que tu m’a toujours donné.
Parle-moi comme tu l’as toujours fait.
N’emploie pas de ton différent.

Ne prends pas un air solennel ou triste.
Continue à rire de ces petites choses qui nous amusaient tant..
Vis. Souris. Pense à moi. Prie pour moi.
Que mon nom soit toujours prononcé à la maison comme
il l’a toujours été.
Sans emphase d’aucune sorte et sans trace d’ombre.

La vie signifie ce qu’elle a toujours signifié.
Elle reste ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de ta pensée,
Simplement parce que je suis hors de ta vue ?
Je t’attends. Je ne suis pas loin.
Juste de l’autre côté du chemin.
Tu vois, tout est bien.

Chanoine Henry Scott-Holland (1847-1918)
traduction d’un extrait de « The King of Terrors », extrait d’un sermon sur la mort prononcé lorsque la dépouille du roi
Edward VII reposait à  Westminster. Quelquefois attribué à Charles Péguy, d’après un texte de Saint Augustin

Death is nothing at all.
It does not count.
I have only slipped away into the next room.
Nothing has happened.
Everything remains exactly as it was.
I am I, and you are you, and the old life that we lived so fondly together is untouched, unchanged.
Whatever we were to each other, that we are still.
Call me by the old familiar name.
Speak of me in the easy way which you always used.
Put no difference into your tone.
Wear no forced air of solemnity or sorrow.
Laugh as we always laughed at the little jokes that we enjoyed together.
Play, smile, think of me, pray for me.
Let my name be ever the household word that it always was.
Let it be spoken without an effort, without the ghost of a shadow upon it.
Life means all that it ever meant.
It is the same as it ever was.
There is absolute and unbroken continuity.
What is this death but a negligible accident?
Why should I be out of mind because I am out of sight?
I am but waiting for you, for an interval, somewhere very near, just round the corner.
All is well.
Nothing is hurt; nothing is lost.
One brief moment and all will be as it was before.
How we shall laugh at the trouble of parting when we meet again!

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Alors voilà, ce matin je dit à mamie chatounette qu’elle se néglige un peu, qu’elle ne sent pas le chat hypra fraichement pouponné et qu’elle a un peu le poil en berne. Bon d’accord, elle n’a plus d’orge pour se purger, la sécheresse l’a grillée sur bac. J’en ai replanté avec les premières gouttes mais il va bien falloir attendre deux semaines avant de pouvoir grignoter ces jolies feuilles vertes… Je lui ai promis de goûter la prochaine récolte.

Négligée moi ? Elle me regarde un peu contrariée, je voudrais bien t’y voir toi avec une anémie comme la mienne, tu ferais moins ta fièrotte ! Je lui propose de la brosser, histoire d’enlever les poils en excès (pas beaucoup) et d’aller grattouiller la peau qui à mon avis n’est plus trop stimulée et de relancer quelques endorphines au passage. Elle se laisse faire bon gré malgré en marchant jusqu’aux gamelles qui apparemment ne contiennent pas ce dont elle rêve. Trois gamelles pour trois options de repas. Ben non. Elle est dans une crise a/d, elle veut du a/d, rien que du a/d (c’est un aliment de prise en charge nutritionnelle de chats en phase de convalescence). Cela prouve au moins qu’elle a faim mais pas assez pour manger vraiment, ni goûter aux extras proposés. Poulet ? Non ! Sardine ? une bouchée et puis non ! Thon : trois bouchées et puis non ! Steak haché ? Oui oui oui et elle vomit tout dans l’heure qui suit. Crevette ? oui une demie bouchée. Jambon ? Pouah tu veux m’intoxiquer aux sels de nitrite ! Foie de volaille ? Que nenni ! Pourtant le a/d en est truffé… Va pour un peu de a/d sur des bouchées au poulet qu’elle va lécher consciencieusement, tellement bien qu’elle arrive à les déshydrater !

Je lui ai promis de ne plus jamais la forcer à manger. Je l’ai nourrie à la cuiller et à la seringue quelques jours cet été. Elle m’a bien fait comprendre un matin que c’était fini. Si je continuais, c’était la guerre entre nous (comprendre tu n’auras aucune chance de m’attraper). Alors j’ai cessé. J’ai versé le contenu de son repas dans la gamelle qu’elle boudait depuis des jours. Et je suis partie. Une demi heure après l’assette était proprement léchée. OK, message reçu des deux côtés.

Je m’installe pour le déjeuner, elle me tourne dans les jambes et puis s’installe en face de moi, dans un endroit en hauteur d’où je peux très bien la voir. Elle se couche, se relève, se recouche, se relève. A croire qu’elle est assise sur des charbons ardents. Elle ne trouve pas de position confortable. Puis elle s’assied et commence sa toilette. Version intégrale de démonstration avec contorsions en tout genre, lissage soigneux des flancs, grignotage de la queue, affutage des griffes, astiquage soigneux des oreilles, dépoussiérage des vibrisses, et démaquillage des yeux et de la bouche. Posément. Le tout en poussant moultes soupirs et grondements sourds pour que je pense bien à regarder. Cela dure un bon quart d’heure. Sitôt fini, elle descend majestueusement (elle n’était pas montée là depuis le mois de juin !) sur le canapé en face de moi, et s’installe. Ben oui, c’est l’heure de la sieste maintenant. Bien calée entre les différents coussins, elle pousse un gros soupir. Détente profonde, et maintenant je vois ses flancs se soulever délicatement à chaque inspir, hypnotique, jusqu’au prochain bruit bizarre qui la fera sortir de son apparente torpeur.

06ter

photo de Federico Busonero

La déflagration de ta mort. J’apprends la nouvelle brutale, mon monde intérieur tremble et se recompose en même temps que les émotions débordent. Sidération, stupéfaction, tristesse, consternation, rage. Bain bouillonnant de tout à la fois. Je pense à toi, à la perte, au manque soudainement déclaré souverain et définitif. A toutes les occasions ratées. Je suis rentrée depuis 8 jours, je ne suis pas allée te voir à l’hôpital, je te savais pourtant gravement malade, et je ne pourrai plus jamais te voir dans ce monde-ci. Quelle cruauté.

Je t’ai envoyé des photos que tu ne verras jamais, je m’étais dit que ce serait moins éprouvant des photos que des mots vu ton extrême faiblesse. Mon cinéma intérieur projette le film des souvenirs de toi qui surgissent incroyablement vifs et en vrac, sans respect apparent de la chronologie. Les vacances de Noël avec toi si loin, si proche, tes copains d’alors que je ne comprenais pas. Tu venais souvent seul aux vacances, en contrepoint de ta fratrie. Enfant je ne comprenais pas bien cette solitude qui t’était imposée. Je me souviens de ton visage singulier buriné de flibustier. Tes yeux verts incroyables et ton sourire ensorceleur. Cousin distant, pas très accessible, et en même temps je sentais bien une lueur du même entre nous.

Nous portons tous les deux un prénom mixte, le tien est doublé d’un prénom masculin solide comme le roc. Dans ta famille personne ne s’appelle par son prénom, pour toi comme pour les autres c’est ton surnom qui prévalait. Moi je n’ai jamais pu, je n’aimais pas ce surnom qui sentait le latin de cuisine. Je crois que tu ne m’as jamais appelée par mon prénom non plus.

Tu étais plus libre que moi, bien plus jeune ; nous nous sommes retrouvés plus tard, quand je me suis allégée un peu aussi. Nous nous sommes retrouvés dans l’écriture, la lecture, la photo, l’art, la création. Tu avais une place à part, ambivalente dans la famille, comme si quelque chose de toi gênait un peu. Tu étais hors norme comme le vilain petit canard du conte. Et je ne suis pas sûre que toi, tu l’aies jamais trouvée ta famille de cœur, la famille dans laquelle tu pouvais être qui tu étais, simplement,  sans que quiconque attende autre chose de toi. Et cette solitude- là dans laquelle il me semble que tu as vécu est cabossante. Nous sommes tant des êtres de liens, de liens, et surtout de liens.

De ta vie d’adulte amicale et affective, je ne sais presque rien. Ta vie pour moi est faite de solos de batterie, de virées, de théâtre, de croisières où tu jouais tes spectacles, de retraites solitaires dans le Lubéron, d’after avec ton frère, de tabac et d’alcool. Et de Brachibruk. Tu étais autant Anga le fils du feu que le terrible Brachibruk.

Mercredi soir c’est Brachibruk qui a gagné, il t’a emporté avec lui dans la nuit de son volcan. Le chant des filles du maître du feu n’a pas suffi pour le repousser, ou peut être qu’elles étaient fatiguées de chanter pour toi depuis toutes ces années. Restent les braises de la vie que tu nous lègues. A nous de souffler dessus pour la savourer.

Tu vois, cet été, dans la grande maison de la Drôme où j’ai passé du temps seule – toi tu rentrais à l’hôpital -, j’ai beaucoup pensé à toi, au dénuement volontaire de cette vie en retrait à la campagne, à ces longues journées que tu passais en compagnie de toi et des amandiers et des oliviers. A quoi songeais-tu ? Cet ancrage à la campagne qui permet d’être soi, et de vivre longtemps avec pas grand chose pour autant qu’on a une voiture. Dans le calme et le silence de la nature – silence urbain – on peut rassembler les morceaux de soi, admirer les joyaux et sortir les pommes pourries d’un sac à dos parfois trop plein. Tout seul, avec du temps devant soi, trier dans sa vie redevient possible. Seul, retrouver les ressources enfouies au fond de soi.

Je me souviens d’un déjeuner de famille, tu avais remarqué aussi qu’on nous mettait souvent côte à côte, où nous étions seuls au monde. Nous avons parlé de tout, de nos vies du moment, des livres que nous aimions et de notre famille, longuement. Du théâtre qu’elle était, comme toutes les familles. De l’embarras dans lequel nous étions d’y trouver une place confortable, de l’élitisme, du poids de la réussite, de l’importance des couples, d’avoir des enfants, des ressources limitées, des contraintes. Être en rupture de banc n’est pas très facile dans les familles. Toi et moi avons brisé des règles tacites, c’est jamais simple. Nous avons clopiné chacun notre chemin malgré tout.

Je me souviens aussi de ton expo photo magnifique où j’avais découvert un humour que je ne te connaissais pas. Tu avais l’œil de ceux qui voient au delà des apparences, de ceux qui regardent le monde d’un œil frais et neuf, comme si c’était la première fois. L’œil du débutant bien difficile à conserver dans notre monde. Un rapport sensible et précieux au vivant et à l’émerveillement.

La merveille de ta vie s’arrête à l’équinoxe de cet automne, tu n’avais plus la force de rien, même te réveiller était devenu souffrance. Ton corps n’était plus que souffrance, le sang avait décidé de te quitter. La chatte qui vit encore avec moi est malade du sang elle aussi. En début de mois, le vétérinaire homéopathe m’a dit, vous savez, quand la moelle épinière ne fonctionne plus bien, c’est que la personne est atteinte et fragilisée dans son intime le plus profond. Elle a besoin d’attention, de douceur et de présence pour se reconstruire. Je crois que cela valait pour toi aussi, mais quand tu t’es décidé à te soigner, il était déjà trop tard, bien trop tard. Tu n’avais pas trop envie qu’on vienne te voir à l’hôpital. Alors tu as quitté la scène de la vie à toute vitesse. Le rideau rouge de ton sang est tombé.

J’espère que tu es bien là où tu es, que tu es en paix, que tu as trouvé la légèreté qui ne t’a pas trop accompagnée jusqu’à présent. Je sais aussi que tu es toujours là même si tu es déjà ailleurs. Et je t’entends éclater de rire.

La maison est située sur un promontoire rocheux, à 400 m d’altitude, au pays des marnes bleues, juste sous le synclinal de la forêt de Saou, majestueux et contemporain dans sa formation du massif des Pyrénées. Quelque part au-dessus d’elle la chapelle Saint Médard située à 858 mètres d’altitude avec une vue exceptionnelle sur le synclinal et sur la vallée de la Drôme. C’est un des derniers vestiges de la vie monacale présente là au cours du XIIe siècle. Le Monastère n’est plus que ruines éparses. Quant à la Chapelle elle est régulièrement endommagée par la foudre, curieusement. Quelque chose de déréglé là-haut sans doute.

A l’Est de la maison le sol descend vivement jusqu’au lit d’un ruisseau qui ne coule qu’au printemps. Il doit même rugir vu la largeur de son lit défait. Devant la maison, la pente est plus douce grâce à un remblais. J’imagine qu’elle est posée à même le caillou, j’ai découvert que vous aviez fait creuser le sol au Nord de presqu’un mètre pour pouvoir installer des pièces à vivre dont votre chambre. Alors guère de fondations, d’où la patte d’éléphant qui arrime fermement la maison au sol.

La maison est faussement isolée puisqu’elle est à moins de deux cent mètres d’une autre bâtisse plus grande et flanquée de plusieurs bâtiments. De la terrasse Nord, la vue plonge sur la vallée de la Drôme. La nuit on voit les villages allumer leurs lucioles, dans la vallée mais plus loin aussi : le massif central, l’Ardèche et le Rhône au loin à l’ouest, les contreforts du Vercors à l’Est.

Fustier est un imposant bâtiment de pierre, en forme de trapèze. Les anciens savaient que les formes « pures » carrées ou rectangulaires donnent une impression d’enfermement. Aujourd’hui on parle d’ondes de forme et de leurs effets sur les vivants. Parce que tu vois quand tu crées une maison, tu installes une antenne entre ciel et terre, et cette antenne et bien elle capte et elle rayonne ce dont elle est faite et ce qui l’entoure. Tu peux créer des ondes favorables à la vie, ou l’inverse. Cela demande beaucoup d’observation pour comprendre cela, ou alors tu peux faire appel à un géobiologue qui va saisir dans son intime l’esprit du lieu et de la maison, sentir les dissonances, défaire les nœuds et regarder ce qui peut être régulé pour être favorable à la vie.

Comment apprend-on ce qui est favorable à la vie sinon par la vie elle-même ? Quand je suis rentrée à Paris, dans le pied en béton de mon parasol, trois pousses vertes. Une graine de plante qui vit sa vie de graine. S’enraciner, germer et donner naissance coûte que coûte à une plante qui à son tour… Peut-être que la graine aurait rêvé de tomber ailleurs, dans un sol plus propice mais elle pousse là où elle est. Quel poids écrasant tous ces choix à faire. Tous ces choix qui deviennent plus que des choix, des engagements, des exigences ou des responsabilités. Avant une place nous était donnée dans notre communauté. Maintenant les communautés sont dissoutes ou plurielles, et les places ne sont plus vraiment distribuées. Chacun prend et construit la sienne, les siennes, comme il peut, à tâtons, en tentant de rencontrer l’autre, les autres. Parce que c’est dans ces frottements là qu’on peut découvrir qui on est, pas seulement qui on croit être.

Maison ou chapelle ?

O Captain ! my captain ! C’est ainsi que je vous imagine, installé dans ce vaisseau de pierre que vous avez choisi et transformé. Je ne sais pas comment vous l’avez trouvé, votre fils ne se souvient plus, vous étiez encore marié à ce moment-là, et vous viviez peut-être encore une partie de votre vie en Afrique. Vous avez choisi de vous établir là, au terme d’un long voyage de vie, au pays de fustier. Mot mystérieux pour moi que j’ai appris à découvrir. Une fuste à Fustier ? Le pays des fustes sans construire de fustes pourtant ; du bois oui, vous avez beaucoup mis de bois dans cette maison, vous avez célébré le bois dedans et planté massivement dehors, mais pas du bois à fuste. Vous auriez pu faire le préau en fuste mais non vous avez cédé au maçon local qui vous a enlaidi à souhait votre projet. Qu’importe, un préau se fait et se défait. D’ailleurs ce n’est pas le nom que vous lui aviez donné, vous l’aviez appelé appentis je crois.

Le mot fustier vient de fustem, le bâton en latin, qui signifie le bois, en bois, une pièce de bois, une poutre. Selon wiki il parait pour la première fois dans la chanson de Rolland. Et cela m’amuse de me souvenir que ma première nuit de « camping » c’était au saut de Rolland dans le Puy de Dôme. Une nuit ventée, mieux que du mistral, des rafales à 50 kms/h. Et au matin, les chamois qui nous font le plaisir d’apparaitre, puis les vaches. Du Puy de Dôme à la Drôme il n’y a qu’une lettre qui change, un r qui roule. La Drôme, de dromos en grec ou druma en latin, qui court, le cours d’eau. La Drôme est aussi un affluent de la Vire qui traverse la Manche et le Calvados. Que le monde est singulier, et voici d’un mot la terre de mon enfance reliée à celle de ma séniorité. Une Drôme c’est aussi un terme de marine qui désigne un assemblage flottant de plusieurs pièces de bois, tandis qu’un Drôme (vélodrome) désignait une avenue destinée aux courses

Fuster est devenu avec le temps, travailler le bois, vous l’avez fait sans doute, en construisant vos avions légers de balsa, mais votre élément à vous c’était plutôt le verre, les verres colorés qui s’assemblent et donnent des vitraux. Je m’attendais à trouver dans cette maison une rose des voyages, un vitrail de rose des vents, cela va bien avec l’image que je me fais de vous. Mais point. Vous n’en avez pas laissé. Votre fils a laissé des attrapes-rêves, parce que je doute que ce soient les vôtres. Pas très africains les attrapes rêves. Le premier matin ici, suivant les préceptes amérindiens je les ai mis au soleil de l’est à sécher. J’espère que tous les rêves et les cauchemars sont repartis dans le monde des esprits d’où ils venaient.

Le fustier (ou fûtier) est ensuite devenu la personne qui travaille le bois : charpentier, tonnelier, tourneur, menuisier… Dans le midi de la France, ici, le fustier désignait un charpentier. Dans la maison quand vous l’avez achetée, des tonneaux, beaucoup de tonneaux, traces d’un passé viticole ou d’un métier oublié ? Ici il y eut de la vigne, de la lavande m’a-t-on dit. Et cela plut sans doute à votre formation de chimiste, vous avez distillé ici et fabriqué votre essence de lavande. J’avais regardé avec gourmandise l’alambic et les béchers. Votre fils a laissé les béchers sur l’établi dans le garage, qu’a-t-il fait de l’alambic ? Je pense à vous quand je dose le vinaigre de mes lessives, ou quand je cuisine, un bécher c’est plus chic qu’un verre mesureur ! 250 ml en verre blanc d’une jolie forme triangulaire. La cuisine est parfois laboratoire alchimique.

Qu’est-ce qui fait qu’un lieu devient une maison ? Quels sont les liens subtils qui se tissent entre soi et un lieu pour s’y sentir justement chez soi. Qu’est-ce qui fait que dans certains maisons visitées il est juste impossible d’envisager y vivre, à peine y séjourner, alors que d’autres sont familières. Pourquoi certaines ont une âme et d’autres pas ?

Et soi, et l’autre. Certains maisons ont le même écho pour les deux, d’autres non. De quoi cela nous parle ? de quel intime s’agit-il ? qu’est-ce que le lieu, le choix du lieu dit de nous, de notre relation, de notre couple.

Oui il y a l’esprit du lieu, sa fonction singulière, l’imaginaire qu’il ouvre, les souvenirs qu’il ramène à la surface, les envies qu’il réveille. Mais de quoi d’autres est faite cette certitude d’avoir trouvé un lieu, le lieu des années à venir.

Deux fois dans ma vie il m’est arrivé de poser un pied au sol et de ressentir que j’étais chez moi, c’était ma terre, celle dont j’avais besoin, celle avec laquelle je pouvais respirer pleinement.

La première fois c’était à Brassaliere en Margeride en Lozère. 1291m d’altitude, dans un cirque. Une ferme en granit perdue au bord de la D48, tout près d’un beau lieu de brame de cerfs. Un endroit rude, magique et sauvage.

La deuxième fois c’était en mai dernier quelque part dans la vallée de la Drôme. Une ferme en calcaire perdue sur son promontoire (pour la beauté je dirai 391m), en bord de forêt, fréquentée par les oiseaux, les sangliers et les chevreuils. Primevères auricules, coucous et orchidées sauvages y poussent à foison m’a-t-on dit. Elle porte aujourd’hui un nom qui ne figure pas au cadastre. Un mystère. Avant c’était une ferme et une grange, et puis dans les années 90 c’est devenu une résidence secondaire, la maison ancienne et la grange sont devenues une. Mais il y a encore des albums photos d’avant, du temps où la ferme était ferme minuscule, ferme de la sœur, le frère lui était plus près de la « route principale ». Elle embrasse des terres à clairette et à picodons… à l’ombre tutélaire du synclinal de Saoû. Beau programme de saveurs et de terroir.

 

 «La mort est grande nous lui appartenons, bouche riante.
Lorsqu’au cœur de la vie nous nous croyons
elle ose tout à coup pleurer en nous». Rilke
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Grigou est mort ce matin, dans les bras, dans les mains, de celui et de celle qu’il avait choisis comme famille d’accueil et qui l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle. Un tout jeune chat mystérieux qui pesait sur la vie comme un souffle léger. Grigou était un chat incroyablement silencieux, c’est le frottement de sa queue contre le bras ou le mollet qui permettait de savoir qu’il était là. Il apparaissait et disparaissait furtivement de son territoire dans un silence parfait. Dans un silence soyeux et doux.
Dans une lettre à son traducteur polonais Witold von Hulewicz, RM Rilke écrit : « nous sommes les abeilles de l’Invisible. Nous butinons éperdument le miel du Visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’Invisible. » Je crois que Grigou était de ces êtres singuliers là qui vous entraînent sur le seuil entre visible et invisible, qui vous rappellent à chaque instant que la vie, c’est la partie que nous éclairons et que l’autre est toujours là en tapinois, derrière, à côté. L’autre partie c’est celle qui ne se partage pas et qui n’a pas de mémoire.
Grigou était un chat de l’instant présent, de seconde en seconde, de l’intense présent. Sa présence était un cadeau, il le savait et n’en jouait pas. Il vivait sa vie résolument. Et peu lui importait de savoir si elle serait courte ou longue. Cela ne changeait rien à la chasse des merles juvéniles, à la traque des lézards ensoleillés, aux mordillements du bâton de jeu, au moelleux du tissu sur lequel dormir.
Grigou est parti, il ne dormira plus dans sa cabane à bois, il n’ira plus saluer son amie chat voisine, il n’exhibera plus son bidou tout doux au soleil, il ne viendra plus se cacher sous ma jupe. Et tout léger fût-il, son absence est un grand trou dans le tissu de la vie. Repose en paix gros chatchat.

Ils ont des maisons sans fenêtre, sans porte ni toit

Des maisons d’eau, de boue, de honte et de peur

Les longs voyages en mer les cristallisent de sel

En de longues nuits ils éprouvent la vie nue

Nuit pesante, nuit épaisse et poisseuse

Ils étreignent l’obscurité de leurs bras émaciés

Ils psalmodient en silence leurs chants et leurs cris

Et pour certains muets et sourds l’aube ne parait jamais

On ne le sait pas, on ne retrouve pas tous les corps

La mer nous apporte les murmures de leurs rêves morts

 

 

La vie s’étire au rythme des marées

Aux lumières du présent nous accueillons certains

Une bouteille d’élixir de vie à la main,

Une combinaison de fantôme dans l’autre

Se dévêtir pour se laver du cauchemar du voyage

Compter les siens et les aurores, nourrir son corps et l’espoir

Le sommeil reprend ses droits, la vie reprend son cours

Les mots si longtemps retenus se tissent pour partager l’histoire

Et nous, que faisons-nous de ces livres de chair que nous feuilletons ?

12 juillet

 

 

COUV-Osons-la-fraternite-wJe me souviens de ma sidération le lendemain matin en découvrant les attentats de la nuit, de ma colère à l’annonce de la proclamation de l’état d’urgence, de ma colère lors de sa prolongation, de mon sentiment d’impuissance, de mon refus de céder à la peur. Les mots de Hölderlin m’ont souvent traversée, comment habiter poétiquement le monde ? J’ai lu beaucoup de poésie après les attentats de novembre. Il n’y a que dans cette lecture-là que je trouvais de la consistance, de la densité et du vivant.

Alors lorsque Christine Marsan nous a écrit début décembre pour nous proposer de rédiger un Manifeste qui démontre notre résistance à un État sécuritaire et qui se fasse l’écho de nos initiatives, c’est avec un poème que j’ai eu envie de contribuer, de faire ma part. Écrire pour ne pas devenir folle. Les premiers mots sont venus rapidement : Sont-ce tes pas dans l’effroi de ma nuit noire ? Sont-ce tes armes dans l’inacceptable des jours ? Est-ce ton ombre sur mes épaules éprouvées ? Est-ce ton feu dévorant la lumière des visages ? Et puis d’autres ont suivi, doucement, ils ont fait leur chemin en moi.

Ensuite il y a eu la découverte des textes des autres, la relecture, le travail pour ciseler les textes, la construction d’une cohérence entre des textes avec des focales très différentes, le choix de l’ordre, le choix du titre, de l’image de couverture, la confection des mini bios avec les auteurs. Des moments intenses. La folle excitation du manuscrit terminé et envoyé à l’éditeur ; la découverte puis la relecture de l’épreuve. Le fou rire des coquilles oubliées que le correcteur a impitoyablement traquées (mais il en reste quelques unes ô rage ô désespoir). La longue attente silencieuse et confiante. L’émerveillement ensuite de tenir l’objet dans les mains. Devoir tenir le secret encore un peu jusqu’au moment de sa sortie d’abord au forum Terre du ciel (oser la fraternité) puis en juin en librairie. Lorsque le livre parait et sa vie ne nous appartient plus :

Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète

Il en est d’un livre comme de toute œuvre de création, c’est un incroyable travail d’équipe qui associe une somme impressionnante d’acteurs : les initiateurs, les auteurs, la famille des auteurs parfois, leurs assistant.e.s, les coordinatrices, les relecteurs, l’éditeur, son assistante, le graphiste, le correcteur, l’illustrateur, le monteur de la couverture, le marchand de papier, d’encre, l’imprimeur, le façonneur, l’équipe de l’imprimerie, l’attachée de presse, le diffuseur, les libraires, les journalistes, les blogueurs, Internet… et les lecteurs. Tu te rends compte de cette incroyable assemblée nécessaire pour faire un livre ! de tout le temps qu’il faut ! Et cette joie d’avoir été l’un des maillons qui ont transformé une idée en un livre.

Alors maintenant le temps des lecteurs et des lectrices est venu. Ce sont eux qui vont par leur lecture recréer les œuvres, se laisser déplacer par les textes et laisser germer en eux peut être quelque chose de neuf. C’est quand tu arrives au bout de la lecture que le livre peut poursuivre son travail au noir dans la lenteur et le silence. Autant de lecteurs, autant de lectures, autant de fruits inconnus.

L’urgence c’est de continuer de tisser et retisser ensemble un peu de ce lien si essentiel qui nous garde humains et qui se nomme fraternité, cette amitié fraternelle dont je parlais dans le précédent billet

Samedi matin dans le bus. Derrière moi deux jeunes discutent âprement. Ils sont frère et sœur, ils reviennent de la place de la République où ils ont passé la nuit debout avant de se faire expulser. Ils parlent fort, ils parlent de ce qui leur tient à cœur et ne sont pas d’accord. Elle comprend les casseurs, comprend qu’à force de se faire taper dessus, ils répondent, elle comprend que la colère monte face aux CRS qui disent « je fais seulement mon boulot ». Elle connait des casseurs, elle ne les condamne pas. Elle cite Hannah Arendt. Elle dit qu’à un certain point il ne reste plus que cela pour être écouté et peut être entendu. Pour elle la violence est inévitable, peut-être même nécessaire.

Son frère tempête. La violence est inacceptable. Les casseurs pourrissent la Nuit Debout selon lui, la mette en danger, la rende inaudible auprès des médias, alimentent la recherche de sensationnel des médias. Les casseurs, il ne les comprend pas, ne les approuve pas, les condamne. Sa sœur est gênée par la montée du son, l’espace que son frère prend dans le bus samedi matin. Nous passons devant le palais de Justice. Clin d’œil. Le ton monte encore devant le Panthéon.

Je me rapproche d’eux pour leur dire combien je trouve leur débat intéressant, essentiel et nourrissant. Ils sourient ; mes cheveux blancs y sont sans doute pour quelque chose.  Je leur partage ce que je comprends de leur différend. Ils sont intelligents et j’ai envie de les aider à dépasser leur combat de j’ai raison, tu as tort, et leur permettre de profiter de leurs divergences de points de vue pour oser penser autrement puisqu’ils ont la chance d’être frère et sœur, qu’ils semblent prêts à aller ensemble loin dans le débat.

En les écoutant j’entendais des positions idéologiques, je suis pour, tu es contre, comme s’il ne s’agissait que de la question du moyen. J’ai partagé mon ressenti avec eux, la différence entre conflictualité et violence, et le fait que pour moi la violence entretenait le système alors que, me semblait-il, ce qui nous importe c’est que le système change. Et donc que notre responsabilité c’est d’arrêter de le nourrir parce qu’alors sans doute il pourrait s’affaiblir puis s’effondrer tout seul et nous laisser le temps de construire le monde d’après.

Je leur ai dit combien la situation chaotique actuelle me faisait penser au processus de création artistique. On commence tout feu tout flamme et puis on traverse un plateau éprouvant de désert, le sentiment de ne pas avancer, de stagner sans réussir la trouée décisive. Et parfois on rencontre aussi le chaos, le boueux, le lourd, le désespérant. On se met à douter. Je n’y arriverai jamais, c’est moche, c’est nul, cela ne vaut rien, cela n’en vaut pas la peine, plus la peine. C’est dans ce chaos là que c’est important de se souvenir pourquoi on est là, et de faire confiance au travail pas après pas. Ne pas lâcher oui s’il s’agit du travail de transformation. Non s’il s’agit des idéologies. Les idéologies nous empêchent de penser, parce qu’elles excluent, elles nous donnent certes l’élan premier mais nous laissent seuls ensuite avec nos mains, nos cœur, nos têtes et nos semblables pour penser et construire ensemble le monde d’après.

Et puis je leur ai parlé de la différence entre eux et les CRS quand ils s’affrontent, de la protection des CRS par leur rôle, de l’impossibilité quasi de les toucher en tant que personnes, et qu’il me semblait que justement la non-violence était un moyen plus sûr pour les rejoindre dans leur humanité, que je faisais l’hypothèse que pour eux devoir cerner une place occupée pacifiquement par des non violents pouvait engendrer des doutes, pas la violence.

J’ai senti que quelque chose en eux se déplaçait, ils se sont mis à parler de manière beaucoup plus apaisée, ils n’avaient jamais pensé à cela de cette façon m’ont-ils dit.

J’ai interrompu notre échange parce qu’en j’étais arrivée à destination, nous nous sommes dits au revoir et à bientôt sur la place ! Et je suis entrée dans un café en me disant que les nuiteurs allaient traverser un désert aride et que s’il n’existait pas des lieux non pas tant pour penser le monde, que pour penser le mouvement et par quoi les uns et les autres sont agis, la tâche allait être rudement difficile. Et je me suis demandé comment aider cela ? Comment aider à cette prise de recul et comment soutenir le processus de pensée ?

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