Comment je sais

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Je sais que je suis à Prague parce que la lumière tombe plus vite et qu’à quatre heures, il fait presque nuit…

Je sais que je suis à Prague parce que les concerts sont à 19h30 et que tu rentres chez toi à une heure décente.

Je sais que je suis à Prague parce que les hommes et les femmes sont très habillés pour aller au concert ; il ne viendrait à l’idée de personne d’y aller en jeans. Les femmes peuvent porter du très court ou du très long, et toujours des talons d’une infinie finesse.

Je sais que je suis à Prague parce que les femmes se déchaussent au vestiaire après le concert pour mettre des chaussures de marche et rentrer chez elles.

Je sais que je suis à Prague parce que je me déchausse quand je suis invitée, et que toutes les femmes ont dans leur sac à main une paire de chaussettes à enfiler pour ne pas filer leurs collants.

Je sais que je suis à Prague parce que je me sens terriblement naine dans le foyer à l’entracte.

Je sais que je suis à Prague parce que dehors des masses de petits hommes décorent de branches de sapin et de boules dorées la moindre devanture de boutique.

Je sais que je suis à Prague parce que j’entends claquer sur le pavé les fers si spéciaux des chevaux attelés.

Je sais que je suis à Prague parce que je dois penser à demander un expresso et pas un café, sinon je me retrouve avec un crème.

Je sais que je suis à Prague parce que je me sens dans un magazine de voitures de luxe quand je marche dans les rues du quartier historique.

Je sais que je suis à Prague parce que pour déjeuner je regarde toujours le denní menu qui pour 150 CK  (6 à 7 euros) me permet de très bien déjeuner.

Je sais que je suis à Prague parce que si je cherche un tube d’homéopathie, il se pourrait que je fasse toutes les pharmacies de Prague sans trouver le produit cherché.

Je sais que je suis à Prague parce que, quand je cherche un mot, il me vient en allemand.

Je sais que je suis à Prague parce que je vois des crayons de couleur Koh I Noor  partout.

Je sais que je suis à Prague parce que même si les Pragois ont la réputation d’être des gens pressés, pour des Parisiens ils sont assez lents.

Je sais que je suis à Prague parce que j’ai sous les yeux des immeubles Art Nouveau tous plus beaux les uns que les autres.

Je sais que je suis à Prague parce que je peux acheter un cahier de coloriage, juste de dessins Art Nouveau.

Je sais que je suis à Prague, parce que quand vient l’heure pile, je ne peux plus traverser la place où se tient l’horloge astronomique tant la foule des touristes est dense.

Je sais que je suis à Prague parce que je peux boire une bière différente par jour sans épuiser les possibilités de découverte.

Je sais que je suis à Prague parce que je peux aller écouter un concert différent par soir, et avoir encore un  peu de mal à choisir.

Je sais que je suis à Prague parce que les plafonds sont très hauts et les lustres somptueux.

Mémoire fragmentée

fontaine-interieur-cascadesLe matin, je suspends ma respiration quelques secondes. Je guette un bruit, un indice. J’ouvre les yeux. A la lumière je me doute de l’heure, l’heure du câlin est souvent largement dépassée. Qu’importe, je te consacre quelques secondes minutes, pensées, élans selon l’humeur du moment, quelques larmes parfois pour rendre mes yeux plus brillants dans le clair obscur de la lumière grise des matins d’hiver. Et puis je me lève. Non, vraiment tu n’es pas là, pas de doute. Je sursaute dans la cuisine où il n’y a plus ni litière ni gamelle d’eau. Un vide. Trop vide. Tellement vide que pour apaiser mon cœur j’ai remis ton grand bol vert en faïence, vert comme le chakra du coeur. C’est doux de le voir. j’ai débranché et rangé la fontaine du salon, elle ne glougloute plus, ne me fait pus croire que tu viens de te lever pour boire. C’est bien le bruit de l’eau qui s’oxygène. Cela me manque. Je remettrais une fontaine décorative cette fois, et tu n’y boiras pas, mais je sais bien que cela te fera sourire en catimini.

En sortant de la douche je me surprends à guetter un museau blanc derrière la porte et tes grands yeux verts qui se demandaient comment j’allais réussir à m’habiller. Toi tu n’avais pas ce souci. Ton uniforme était invariable et tu prenais un soin jaloux à le lustrer tous les jours, parfois même plusieurs fois par jour. Sur la fin, je t’ai aidée un peu, cela t’agaçait, mais tu me laissais faire. Ce que tu aimais c’était la brosse à visage humide pour te brosser le museau et les oreilles et le cou. Sous le menton, ta plaie ne me permettait pas de bien te nettoyer. Tu étais sur tes gardes comme si tu avais peur de la douleur, alors je brossais à distance, tout doucement, tout doucement et je t’épongeais le menton pour sécher ce que je pouvais.

Quand je pars, je n’ai plus besoin d’aller te voir, vérifier comment tu es et te souffler quelques mots dans l’oreille. Et quand je rentre, je ne dis plus bonjour à personne. Je salue seulement les fleurs les jours où elles se présentent. Et plus personne ne m’accueille d’un regard, d’un souffle chaud, d’un petit son pour dire : salut, je suis là, tout va bien ! Le silence du soir est très dense, encore un peu épais. Alors je le dilue avec un peu de musique, celle-là que nous écoutions toutes les deux tranquillement. La Grande musique comme disent certains. Là tu sais j’écoute Lieder ohne worte de Mendelssohn que nous avons tant écoutés ensemble, c’était surtout pour me remonter le moral. Tout à l’heure je mettrais le disque de piano très tendre qui t’a bercée et bercée et bercée. Et quand j’irai éteindre la musique, je glisserai un œil sous la table pour voir si par hasard tu n’as pas décidé de faire une apparition furtive.

Ce matin j’ai allumé un bâton de Jinkoh et j’ai pensé que tu avais sans doute fini ton voyage dans la lumière, et que, désormais tu goûtais bienheureuse le plaisir neuf et léger de n’avoir plus de corps. Pourtant pour moi, tu conserveras pour toujours ton corps de belle chatounne.

Chaque vie est unique

20140202_111144Elle m’attendait dans le couloir ce matin un peu avant que super Lune ne se cache derrière son gros manteau de nuages pour quelques dizaines d’années. Elle était assise dans l’encoignure de la porte. Il me semblait entendre son souffle et le crissement de ses griffes. Mais c’était si ténu que je pensais rêver. Elle m’attendait en toute discrétion, à la différence d’autres mâtins où elle n’hésitait pas à poncer à sa façon le chambranle des portes, à froufrouter sur des tissus bruyants, et en dernier ressort à sauter à la tête de mon lit pour le plaisir de faire du trampoline sur le matelas et s’enfuir dès que j’ouvrais les yeux. Si tu as un chat tu le sais sans doute, ce sont des mediums. Elle savait que j’étais réveillée en même temps que moi, exactement. Je me suis toujours dit qu’elle devait avoir un détecteur ultra précis d’ondes du cerveau. Avec elle je ne pouvais pas tricher, c’est pour cela qu’elle s’autorisait le trampoline. Elle savait que j’étais réveillée mais que je faisais semblant de ne pas. Et elle me disait : à d’autres, à moi tu ne la fais pas celle-là. Parfois elle se laissait aller à miauler, mais plutôt de loin comme si cela n’était pas tout à fait adressé. Ce matin point de miaulement, juste une assise digne, patiente et déterminée.

Je l’ai prise dans mes bras et nous nous sommes installées sur le lit. Confortablement. Enfin pour moi, parce que pour elle qui n’avait plus de muscles, rien pour adoucir les pointes de ses os sous la peau, je crois que c’était spartiate. Elle m’a laissée l’installer, a rectifié la position à son goût et s’est laissée alanguir, nos respirations se sont synchronisées, chacune son rythme. Plénitude de douceur. Une heure plus tard, je n’avais plus de sang dans le bras droit, et des fourmis un peu partout. Alors je me suis levée doucement et je l’ai installée sur le canapé du salon ; elle a essayé de se caler mais c’était visiblement moins bien que mes bras.

Je l’ai retrouvée un peu plus tard au sol, perdue ou perplexe ; après une longue hésitation elle s’est dirigée vers la porte d’entrée, je lui ai ouvert. Pour la première fois depuis deux semaines, elle est sortie, elle s’est jetée sur le paillasson de coco qu’elle adorait. Elle a fait ses griffes presque sauvagement, avec une énergie incroyable. Puis elle s’est posée pour faire le guet entre la porte de l‘ascenseur et l’entrée. Elle me surveillait du coin de l’œil pendant que je buvais mon thé.
Puis elle est rentrée, a marché jusqu’à la cuisine où elle a miaulé comme hier, de ses miaulements silencieux qui déchirent l’âme. Sans doute la faim la tordait-elle, mais elle ne mangeait plus rien de rien. Continuait de sentir avec un intérêt poli tout ce que je lui proposais mais refusait tout comme une jeune fille anorexique. C’était mon tour d’être perdue dans ce dialogue muet. Elle est retournée au salon, s’est assise et m’a regardée. Je l’ai prise délicatement comme un vase impérial précieux et je l’ai installée dans mes bras, elle ne les a plus quittés.

Nous avons fait le tour de la maison. Dans une chambre, elle a voulu que j’ouvre la fenêtre, vérifié que tout était en place dans le jardin en bas. Pas de trace du nouveau chat noir qui traine de temps en temps. Ouf. Puis nous sommes allées dans ma chambre, là elle a voulu que je la pose sur un meuble à côté de la fenêtre, un meuble à sieste et à câlin sur lequel elle n’avait plus la force de monter. Elle regardait le ciel, je ne sais si elle cherchait la lune ou surveillait les pigeons et les corbeaux.

Et puis elle a voulu partir alors nous sommes allées au salon, je l’ai calée contre moi, sa tête sur mon épaule, j’ai calé le bras qui la portait avec des coussins et nous sommes restées là ensemble, sur le canapé en silence et en communion jusqu’à ce que la vétérinaire arrive. Avec sa maladie mystérieuse, nous avons pulvérisé tous les anciens records de durée. Elle qui sautait des bras à la minute même où je me mettais à divaguer ou à penser à autre chose qu’à sa présence, elle était devenue beaucoup plus souple.

Elle a su avant moi, bien sûr, que le vétérinaire arrivait. Elle a redressé la tête et s’est demandée quelle conduite tenir, puis a décidé de replonger son museau blanc dans ses pattes tigrées et de reprendre le câlin comme si de rien était.

Quand l’interphone a sonné, elle a un peu sursauté, son cœur s’est accéléré, et puis elle a décidé de se lover encore plus dans mes bras.

Nous avons ouvert à la vétérinaire et nous sommes installées toutes les trois au salon. Je me suis rassise dans le canapé, nous nous sommes recalées et je lui ai refait plein de bisous. Depuis que j’ai pris la décision de l’aider à partir elle veut bien des bisous. Avant c’était presqu’impossible alors j’en ai profité. J’aime tellement enfouir mon nez dans son poil chaud et laineux.

Je lui ai fait mes derniers adieux. Je lui faisais tous les soirs depuis trois jours et puis hier je lui avais dit que j’avais pris la décision de l’aider à partir, que la laisser mourir d’épuisement et de faim n’était pas digne. Ce n’est pas digne pour les humains, ce n’est pas digne pour les animaux. Elle pouvait partir avec la lune aussi, mais non elle est restée encore un pour nous offrir cette matinée de douceur complice.

Quand la vie s’est échappée d’elle, nous avons posé son petit corps de chatte sur un joli drap blanc sur la table, je l’ai câlinée, couverte de baisers et j’ai glissé une belle grande fleur d’hibiscus orange, ouverte d’hier matin, entre les pattes, sous le bidou, là où les poils sont si doux. Et puis quand cela a été le moment, nous avons replié le drap, glissé la princesse dans un grand sac blanc, et glissé le sac dans un petit carton grand comme une caisse de transport. Là elle était bien en rond, comme un chat qui dort, dans son drap et son petit sac blanc. Cela mettait délicatement en valeur ses jolies couleurs mordorées. Je lui ai fait un dernier bisou (je crois le seul que je lui aurai jamais fait sur le museau sans qu’elle proteste du tout), le pistil d’hibiscus lui chatouillait les pattes. Je l’ai admirée une dernière fois, elle était si belle, son visage était redevenu le sien, débarrassé de son épuisement des derniers jours. J’étais tellement émue. Et puis j’ai replié le drap, la vétérinaire a replié le sac et puis voilà.

Princesse vaillante

img_20161111_poangIl était une fois une petite chatte, toute petite, qui vivait à la campagne dans une maison avec sa maman, et sans doute ses frères et soeurs. Et pas trop de soins mais des croquettes. Quand la rentrée scolaire arriva, elle fut balancée sur un grand parking de banlieue, fort fréquenté pour la rentrée des classes. Du haut de deux-trois mois, un parking c’est assez terrifiant. Beaucoup de chatons font cette expérience et se retrouvent aplatis comme des crêpes par les voitures qui rentrent, sortent, reculent. Celle-là eut de la chance, une petite fille passait par là et la vit. Elle tira sa maman par le bras pour qu’à deux elles attrapent la chatonne terrorisée. Après un petit moment de cache-cache, elles furent victorieuses, la chatonne se laissa attraper et se mit à ronronner dans le creux de leurs mains. Oui mais voilà, la bonne fée avait déjà deux chats et deux chiens et ne pouvait pas garder la miraculée. Alors comme sur ce parking là, il y avait aussi un magasin pour animaux elle piqua droit dessus. Elle tenta en vain de faire prendre en charge la chatonne par ce magasin qui vendait des chats, entre autres, l’employé désolé lui expliquait que pour des raisons d’hygiène, il ne pouvait pas prendre le chaton (on ne savait pas encore que c’est une chatonne). La dame était désespérée, elle ne voulait pas remettre le chaton sur le parking.

Je proposai à la dame de prendre en charge le petit animal, et de le confier à mon vétérinaire qui travaillait avec des associations de protection animale, lui expliquant que c’est comme cela que j’avais trouvé mon premier chat. Elle n’était pas rassurée, pas très confiante, elle avait peut être peur que je la donne à manger à mes serpents – et la petite fille voulait absolument garder le bébé chat. Après quelques minutes d’hésitation elle m’a demandé si le vétérinaire allait l’euthanasier. Je lui ai répondu que non sauf si elle avait une pathologie grave. Elle s’est décidée à me confier la boule de poils. J’ai demandé un carton au magasin pour mettre la miss dedans et l’employé m’a donné tous les échantillons de nourriture pour chaton qu’il avait. Sympa. Et nous voilà, mon amie et moi en route pour Paris avec un paquet surprise qui se mit à lancer des pets pestilentiels plus intenses que des boules puantes. Elle avait un très gros ventre et sentait mauvais.

Chatonne a fait le trajet, sage comme une image, posée sur les genoux de mon amie. Une vraie boule de ronrons. Mon amie me taquine : tu n’avais pas dit que tu voulais prendre un 2e chat ? Elle m’a l’air très bien cette petite, pas sauvage du toute, très sociable, très câline… Moui, je ne sais pas. Je crois qu’à l’époque j’étais encore fixée sur le rêve de ma fille d’une chatte noire et blanc (qui s’était matérialisée en fait sous la forme d’un somptueux Prince oriental Bleu et Abricot sorti de la rue, mais c’est une autre histoire). Je la garde ce week-end dans une pièce à part, lundi je vois chez ma véto et je décide ensuite.  Entre temps nous étions passée chez un vétérinaire de garde qui nous a annoncé : c’est une fille, vous avez de la chance elle n’a pas de puces, elle a sans doute des vers qui lui donnent ce gros ventre, je la vermifuge et voyez ensuite avec votre vétérinaire lundi comment cela va et prendre le relais.

Et puis de fil en aiguille elle est restée, révélant que son caractère de chatonne câline et sociable, avec une belle composante sensuelle avait un revers de médaille de chatte très indépendante, froide, imprévisible et solitaire. Elle est en fait hyper sensible et réagit à la moindre variation d’attention par le repli ou la fuite. C’est une chatte qui a besoin d’être encouragée, mais cela je ne l’ai compris que plus de dix ans plus tard. J’ai construit d’elle une image faussée qualifiant de peur ce qui était son extrême sensibilité,son manque de confiance et sa grande vulnérabilité aux émotions fortes. Elle donnait parfois l’impression d’être cyclothymique, de vouloir une chose pour y renoncer dans l’instant suivant. Pas de chance pour elle, elle est arrivée dans une maison où régnait un chat très sociable, très extraverti, exclusif et hypersensible lui aussi, une fois et demi plus grand qu’elle. Elle a grandi un peu sous l’étouffoir de ce « grand frère » encombrant, âgé de quatre mois de plus qu’elle ; elle a vécu dans son ombre, ne montrant que parcimonieusement sa lumière, toujours en tête à tête, sans témoins autour.

Je la mettais sur mon épaule pour aller chercher ma fille à la sortie de l’école, elle ne bougeait pas et avait un franc succès auprès des enfants même si elle n’avait pas trop envie d’être caressée. Etre là c’était bien.

Un samedi pascal, elle a brûlé une de ses vies et révélé son caractère caché, que je n’ai pas su vraiment bien voir, pas encore. Je suis lente ! Je suis rentrée du marché et elle n’était plus dans l’appartement. Après quelques minutes d’angoisse, je me suis rendue à l’évidence, elle était tombée du 5e étage. Pas morte sur le coup puisque pas en bas de la fenêtre. Dans l’immeuble d’en face un monsieur m’a fait des grands signes confirmant ce que j’avais deviné. J’ai couru en bas et cherché comment rentrer dans ce jardin privé embastillé. J’ai réussi à convaincre un postier de m’ouvrir la porte d’accès et là, face à la végétation abondante, j’ai fait un tour en l’appelant, sans réponse. J’ai fermé les yeux et laissé mes pas me guider. Je me suis agenouillée près d’un genévrier rampant, j’ai appelé doucement, un miaou m’a répondu. Mon coeur a explosé de joie. Elle est en vie, elle est consciente. Je me suis mise à plat ventre et là, sous le genévrier, j’ai vu la minette qui me regardait avec ses grands yeux verts m’implorant de venir la chercher. Elle ne bougeait pas, elle miaulait. Quant à moi, sauf à couper les branches du genévrier, je ne pouvais pas l’atteindre. J’ai continué à lui parler, à l’appeler pour tenter de la convaincre de venir. Après un moment que j’ai trouvé bien trop long, elle a commencé à ramper vers moi. J’ai immédiatement pensé « et merde elle a quelque chose de cassé, pas la colonne vertébrale c’est déjà cela ». Elle n’utilisait que ses pattes avant. Je crois que je ne respirais plus. A deux mètres de moi, elle s’est mise debout et a couru vers moi. Ouf le soulagement. mais comment la porter sans lui faire mal ? J’ai trouvé, une manière encore utile aujourd’hui où elle est très très faible. Entre temps le voisin était descendu me parler. Cela n’a pas plu à la princesse qui a sauté de mes bras. Elle sait ce qu’elle ne veut pas. Là je me suis dit, bon, cela va, pas de grave lésion, sauf peut être interne. Je suis rentrée avec elle dans les bras, elle est allée directement à la litière puis dans son panier. Elle a dormi trente six heures ne se levant que pour boire et uriner, et avaler les granules d’arnica que je lui mettais dans le bec à intervalle régulier. Son premier réveil, les muscles froids, a été compliqué. Elle ne comprenait pas bien dans quel drôle de corps elle était. Les habitudes ne fonctionnaient pas alors, elle est passée en mode essayer une patte, l’autre, changer si le poids est trop lourd. Déplier le corps muscle après muscle. Ne rien lâcher. Refuser toute assistance. Respect mademoiselle ! Séquelles : aucune.

Et je retrouve aujourd’hui cet aspect là de ce trait de caractère que j’avais un peu oublié, samouraï très déterminé. Elle a toujours manifesté son indépendance à toute forme de pression et se détermination sans faille à ne pas faire ce dont elle ne voulait pas. Cela se lit bien dans ses yeux qui peuvent être sauvages, et pas très humainement lisibles. Maintenant qu’elle est malade, elle est de plus en plus lynx. Parfaitement silencieuse et secrète, apprivoisée mais sauvage, énigmatique. Avec un poil soyeux à se damner.

Pendant quelques jours elle ne pouvait plus s’accroupir pour uriner, elle se couchait sur le flanc. Et puis elle a trouvé comment faire, elle ne se couche plus. La cortisone a déclenché un oedeme impressionnant des pattes, elle s’est retrouvée avec trois pattes sur quatre, d’une taille à rivaliser avec les éléphants. Elle ne pouvait plus plier ses articulations de cheville. Elle a continué vaillement à aller boire seule et se déplacer seule. J’avais rapproché l’eau et la litière de là où elle dort, elle est partie dormir ailleurs.

Elle a cessé de s’alimenter depuis 9 jours, elle se déplace toujours seule, lentement mais seule. Et gare si je lui apporte de l’eau qu’elle n’a pas demandé, elle la refuse ou attend que je m’en aille pour se mettre à boire, voire se lève pour aller boire ailleurs.

Alors je l’appelle Princesse samouraï maintenant, coeur vaillant. Elle n’a pas peur de son état, ou du moins n’en manifeste rien. Elle est parfois surprise de ce que son corps lui impose, mais elle compose avec. Elle ne quitte pas les pigeons des yeux, les muscles bandés comme si elle allait chasser. Elle va au bout de ce qu’elle peut, n’hésite pas à sauter (mais où trouve-t-elle la force) une marche au besoin. Elle vient demander un câlin en miaulant mais aucune son ne sort plus de sa bouche. Son corps tourne au ralenti, il se meurt, mais rien dans ses yeux sauvages de belle Princesse ne permet de le deviner.

Parties de cache cache

Poang 6 novMa princesse se meurt, et comme tout bon chat, elle en profite pour me distiller quelques leçons de vie.

Je pense que c’est sa vaccination de mai qui a précipité sa chute. Trop de vaccins simultanés, un stress trop important pour le corps. Elle a dormi 24h ensuite. Un affaiblissement temporaire du système immunitaire débordé, et paf, une opportuniste s’est glissée en catimini et a poursuivi son travail de sape à plus grande vitesse. Mais ne pas vacciner Princesse c’est l’exposer à d’autres risques létaux. Alors, c’est quoi la voie du juste milieu ? Répartir les vaccinations pour que le corps ne soit pas assailli ? Que nous faisons-nous quand nous juxtaposons 4 ou 5 vaccins quand nous partons à l’étranger ? A quoi ouvrons-nous parfois la porte sans le savoir ?

Deux mois plus tard, anorexie et amaigrissement brutal. Mais que se passe-t-il ? Effondrement des globules rouges. Tous les autres résultats sont bons. Mais c’est quoi cette anémie ? Elle vient d’où ? La moelle ? Une maladie infectieuse ? Les reins ? Ben on ne sait pas, on ne trouve pas. Elle remonte la pente une première fois pour rechuter un mois plus tard. Et cette fois les globules blancs aussi ont décidé de tangenter le plancher. Son coeur de vieille chatoune ne marche plus aussi bien, cause ou conséquence de l’anémie ? Je ne sais pas. Elle a un galop cardiaque et un truc au nom compliqué. Bonne nouvelle cela ne se soigne pas. On peut juste réguler la pression artérielle pour éviter les coups de surchauffe. Effet secondaire : un chat léthargique qui ne profite plus de la vie. Euh la je crois que le médicament n’est pas adapté, si ? Mais si, ah oui et c’est à vie Madame ! Le véto que je vais voir en vacances veut l’hospitaliser et la mettre sous tente à oxygène et perfusion, poursuivre les recherches sur les causes de l’anémie (ponction de moelle…) Curieusement il ne me propose pas de la shooter à l’EPO. Je refuse l’hospitalisation. Le véto se fait alarmiste et je m’entends lui répondre : c’est quoi le risque ? qu’elle meure subitement ? Et bien je le prends. Je préfère qu’elle meure chez elle qu’hospitalisée. Elle sera mieux à l’air dans le jardin que sous les néons dans une cage. Il m’agace ce véto, je lui demande pourquoi il fait cela et il me répond que son métier c’est de chercher. Je le regarde étonnée. Mais cela change quoi puisque de toutes façons vous m’avez dit que cela ne se soignait pas ? Moi je croyais que son métier c’était de soigner. Il ne me reverra plus. J’appelle la véto qui suit PoAng depuis 14 ans à Paris, elle comprend et partage mon choix. Ouf.

Est-elle en fin de vie ou est-elle malade ? C’est quoi la frontière ? Parce que la maladie et la mort c’est deux choses bien différentes. Difficile de répondre à la question. Mais j’aimerai bien qu’elle ait rédigé ses directives anticipées, cela m’aiderait….

Je rentre à la maison avec elle. Cette fois je la nourris à la cuiller quelques jours puis elle me signifie que c’est assez. Elle ne veut plus être nourrie. Je respecte à contre coeur son choix. Dans la nuit, miracle, elle se remet à manger seule. Croire au miracle. Je vais voir à Romans un homéopathe extraordinaire (une qualité de relation et de présence avec l’animal (et le deux pattes qui l’accompagne) que je n’avais jamais vue) ; il lui prescrit un traitement de fond en teinture mère à lui donner tous les jours. Cela promet… la miss sait ne pas être coopérative du tout. Il me dit aussi, vous savez elle a surtout besoin d’attention pour l’instant. Donnez lui à manger à la main. Vous vous savez qu’elle est malade, elle peut être pas encore. Diantre. Un des médicaments dans toutes les trousses à ne jamais oublier. L’attention. Être là pour l’autre sans forcément rien faire.

Et c’est parti pour un mois de cocktail homéo et allopathie (cortisone). Un mois plus tard, elle est toujours là, vaillante et pleine de vie. L’allopathe et l’homéo n’en reviennent pas. Tous les paramètres sanguins sont remontés. Oui mais c’est quoi la maladie ? On ne sait pas donc cela va revenir non ? PoAng refuse de continuer le traitement homéo, comme la nourriture à la cuiller en aout. Qu’à cela ne tienne, on change, ce sera des piqures intradermiques deux fois par semaine à jour fixe. Je fais la première avec lui. Je tremble, elle ne bouge pas. L’insertion de l’aiguille la pique mais le liquide est parfaitement indolore. Il me prévient, elle risque d’être extrêmement fatiguée une journée. Je tremble, cela me rappelle furieusement la vaccination en mai. De fait, elle dort 24 h quasiment non stop. Quand elle se relève, elle a visiblement changé de pile. Une princesse toute neuve, à un détail près. Son ventre gonfle doucement mais surement. Il se remplit d’ascite. On ne sait pas d’où elle vient. Maladie infectieuse ? Insuffisance cardiaque ? Elle remonte en énergie, se remet à monter les escaliers, à donner de la voix pour exprimer ses envies. Mais surtout elle devient addict aux câlins longs et langoureux vautrées à deux sur un lit au chaud. Elle qui sautait des genoux au bout de dix minutes, là c’est moi après une heure ou plus la repose sur le lit et m’en vais ! La princesse métamorphosée.

Je rentre à Paris. Elle proteste à peine du long trajet en voiture. Elle dort pas mal les deux journées suivantes, ce qu’elle fait souvent maintenant après un long trajet, cela la pompe. Et elle refuse de boire et manger dans les trajets. Cela aussi je me rends compte que c’est pas une bonne habitude que de ne pas les faire boire et manger en chemin. Même si sa vessie ne tient plus la route et que je suis obligée de mettre des alèses dans sa caisse de transport. Penser à faire boire les animaux en route (dis, si le tien boit en route, dis moi comment tu fais), leur proposer au moins systématiquement. Comme nous, toutes les deux heures. Et je repense à ces photos atroces de veaux de boucherie qui arrivent complètement déshydratés après des heures de transport.

Et puis mercredi matin elle se réveille de sa torpeur, réclame à manger. Je lui donne. Trop sans doute. Trop de cette nourriture industrielle que je fuis pour ma part. Le soir elle vomit tout, tout ce qu’elle a avalé dans la journée. Elle n’a pas remangé un morceau depuis. Ce n’est pas ce qu’elle a mangé ce jour là, je ne crois pas, cela s’est trouvé comme cela. Mais je me dis, c’est quoi ma cohérence interne, je lui donne de la merde certifiée par l’industrie agroalimentaire et quelques vétos. En toute bonne conscience. Cette merde industrielle dont je sais les ravages sur les humains, alors j’imagine volontiers que ce que mangent les animaux c’est pire. Et vu les spots télé que certains marques se paient, cela en dit long aussi sur les marges de l’alimentation animale. Pas OK. Mais c’est trop tard, de toutes façons j’avais essayé de la nourrir en mode naturel cet été, mais essayez de convertir un chat après 14 ans de croquettes et pâtées dites de qualité ? No way. Pas même les crevettes. Pas normal quand même qu’elle préfère de la merde à du vivant. Et moi je ne sais pas cuisine pour les chats. Tant pis j’apprendrais. D’ailleurs si tu as des tuyaux pour une alimentation saine et naturelle, cela m’intéresse pour les suivants, parce qu’il y aura d’autres animaux un jour… Je ne sais pas cuisiner pour les chats mais j’ai de l’entrainement pour cuisiner les restes des chats : les crevettes refusées, le thon boudé, les foies de volaille à peine humés, le boeuf haché avalé et sitôt recraché, le jambon qui fait plisser le nez. Je n’avais pas mangé autant de protéines animes depuis longtemps. Là il reste un merlan, mais je n’ai pas le coeur de le cuisiner.

Alors voilà, de l’anémie de l’été il ne restait presque rien. La truffe était redevenue rose, les oreilles irriguées, les vaisseaux des yeux et la bouche bien visibles. Elle n’a pas mangé depuis une semaine. Elle n’a pas bu deux jours, je pensais qu’elle avait lâché les amarres mais non, elle s’est remise à boire et entame une nouvelle tranche de vie – elle sera brève – et une autre leçon de vie. Mais ce sera pour un autre billet.

L’anémie endigué e, c’est l’autre maladie qui prend ses aises. Elle ressemble maintenant à un ballon de rugby avec des patounes d’éléphante, la pauvrette. Et là les deux vétos me disent, cela devient compliqué. Et votre chatte, qu’est-ce qu’elle en dit ? Si elle est prête à partir laissez la partir, sinon, voilà ce que vous pouvez lui donner. Elle n’est pas prête à partir, alors c’est facile, enfin c’est ce que je croyais. Elle n’est pas prête à partir mais son corps se déglingue doucement et continument. A quel moment je dis stop ? Au nom de quoi ?

Et je me dis aussi, et si je ne l’avais pas nourrie en aout, elle serait sans doute déjà partie. Je ne regrette rien, j’essaie de penser un peu. Elle n’aurait pas connu l’état dans lequel elle est maintenant et franchement qui n’est pas enviable (ce n’est pas qu’une anémie le soit !). Et en même temps ce sont quatre mois pendant lesquels nous avons tissé une toute autre relation. J’ai découvert des facettes d’elle que j’ignorais. Et encore aujourd’hui, alors qu’elle est à quelques jours de mourir, elle arrive encore à me surprendre. Dire que je pensais la connaitre ! La maladie comme la vie est complexe, elle ne s’attrape pas par un bout facilement. Cela devient tellement évident quand la fin du chemin se rapproche, toutes les dépendances et interdépendances. L’équilibre vivant est très fragile et en même temps très solide. Merveille du vivant.

Arabesques

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Sans titre, 25×32, collage sur papier, septembre 2016

Ce moment où je prends ton livre entre mes mains. Un livre que tu m’as offert. Tu venais de le finir et tu étais enthousiaste. Enthousiaste et surpris que je ne le connaisse pas. Je l’ai pris et oublié. Oublié tout ce temps sur une pile à attendre le bon moment. Aujourd’hui. Mais tu n’es plus là pour en parler ensemble. Le passé et le présent se tissent dans une nouvelle arabesque. Exubérance végétale. La vie dans son dur désir de durer.

La chasse au trésor

9782265093973

Je ne sais pas si tu connais Andrea Camilleri. Un vieux monsieur d’origine sicilienne qui a inventé sa langue à lui en écrivant et rend la traduction de ses livres éminemment difficile. Il s’est mis à écrire sur le tard, mais prolifiquement, une série policière avec le célèbre Salvio Montalbano dont je suis une aficionado, et d’autres romans plus ou moins historiques, disons plutôt basés sur des archives historiques que je goûte moins sauf l’incroyable Betty.

Quand j’achète un Camilleri en librairie c’est un peu comme quand j’achète une bonne bouteille de vin ou une boite de chocolats que j’aime, je commence à me réjouir au moment même où je touche le livre. Et je me réjouis de ce moment délicieux que je vais passer en compagnie de Camilleri et Montalbano. Il m’arrive de finir tard dans la nuit, fatiguée et contente.

Cette fois j’avais 2h47 de TGV pour 260 pages donc largement le temps. C’est le 12e de la série, il vient d’en publier un nouveau pour fêter ses 91 ans. Il écrit principalement sur des faits sociaux italiens, parfois sur l’actualité douloureuse comme les migrants qui échouent à Lampedusa.

Je l’ai lu très vite, j’ai beaucoup ri de la langue, des tournures de phrase mais j’étais effondrée du roman. Droit sorti d’une session de creative writing. Toutes ses techniques habituelles sont là, plus nombre de maladresse et d’invraisemblances, là où d’habitude ce sont des rebondissements, un peu hasardeux parfois, mais qui « tiennent ». Dans La chasse au trésor, c’est bourré de bonnes idées et de moments capilo tractae mais c’est assez peu travaillé. Même le dénouement n’est pas le savoureux coup de théâtre habituel, on le sent venir depuis un moment. Bref un bon premier jet en quelque sorte, mais pas un livre abouti. Il lui manque l’essentiel, une âme. Ce quelque chose qui fait que tu rentres en résonance avec tel ou tel personnage ou telle ou telle histoire racontée. Non là Camilleri est sordide voire gore juste pour le plaisir, enfin le sien, pas le mien, et avec une bonne dose de cruauté. Heureusement les paysages vus du TGV étaient sublimes.

Il est déjà adapté par la RAI et si tu veux voir le téléfilm en VO c’est là : http://www.dailymotion.com/video/x416m4k