Ragnar Jónasson

Selon Wikipedia, Ragnar Jónasson est avocat ; il enseigne le droit d’auteur à l’université de Reykjavik. Il a traduit quatorze romans d’Agatha Christie de l’anglais vers l’islandais. Il se lance dans l’écriture avec la publication d’un roman policier intitulé Fölsk nóta (2009), premier volet de la série policière Dark Iceland dont le personnage récurrent est le jeune policier Ari Thór. Dans Snjór (Snjóblinda, Snowblind en anglais 2010), le jeune homme, qui vient tout juste de sortir de l’école de la police de Reykjavik, est envoyé à Siglufjördur, le village islandais le plus septentrional, pour enquêter sur un double meurtre. Dans Mörk (Náttblinda, 2014), il est chargé de faire toute la lumière sur la mort de son collègue, l’inspecteur Herjólfur, assassiné alors qu’il se livrait à une enquête près d’une vieille maison abandonnée.

J’ai découvert cet auteur et ses romans parce que Nátt vient de sortir et m’a tapé dans l’oeil chez mon libraire. Alors j’ai pris la série au commencement parce que j’aime bien les polars islandais, parce que je suis très curieuse de comprendre quelle est la vie dans ces régions où le soleil disparaît complètement (là à Siglufjördur c’est 72 jours par an), régions de tradition de pêche et agriculture fruste, parce que dans les policiers islandais la nature est un personnage à part entière, pas facile à apprivoiser, qui ramène au réel et aux limitations humaines en permanence, parce que ces romans sont écrits dans un huis clos qui peut être oppressant, et c’est très dépaysant pour moi.

Et cette lecture est tombée à point nommé, parce que je viens de finir la relecture attentive d’un manuscrit et, du coup, mon œil est aiguisé aux incohérences dans le texte, aux procédés stylistiques un peu lourdauds, aux scènes un peu incongrues et décalées par rapport à la narration principale, aux tics de langage, aux tics de construction, à l’intrigue pas tout à fait ficelée.

Et ces romans-là, au moins les deux premiers, sont un très bon cours pour qui veut s’initier à cela, ce sont des romans pas tout à fait mûrs même si l’un d’eux a obtenu des prix littéraires. D’ailleurs pour le second c’est la version anglaise qui fait office de texte définitif et non la version Islandaise.

Ragnar Jónasson a traduit Agatha Christie, il a pris des cours d’intrigue auprès d’un grand maître. Il sait jouer de la complémentarité entre ses protagonistes policiers, sait faire rebondir l’histoire dans un cours nouveau, mélanger passé et présent comme si les secrets du passé se réinventaient encore et encore jusqu’à leur résolution. Il est beaucoup moins convaincant sur la psyché humaine et les relations de couple (cela frise même l’invraisemblable), mais je ne vois pas pourquoi il ne gagnerait pas en profondeur et en crédibilité au fil de ses romans. Internet apparaît, pas encore comme personnage, mais je sens que cela va prendre plus de place. Pas de moutons, ni d’elfes, plus de harengs, mais de la neige, du blizzard, de la tempête, du froid, de la nuit, et un village septentrional au ralenti.

Je ne bouderai mon plaisir pour autant, j’ai lu les deux premiers opuscules à la suite, avec un certain délice, sans trop de suspense puisque je sais que je me fais balader et manipuler de page en page, ce ne sont pas des « page-turner », mais plutôt des livres au rythme tranquille, sans scènes gore (c’est très propre, et pour l’instant le médecin légiste est un parfait inconnu sans corps ni visage…). J’ai aimé me balader dans l’hiver de cette petite ville, tenter de trouver mes marques avec le policier nouveau venu, retrouver l’atmosphère pesante des petits villages où tout le monde connaît tout le monde depuis des générations, où faire confiance peut être un défi.

J’ai été frappée par l’omniprésence du krach financier de 2008 et de l’explosion du volcan Eyjafjöll en 2010. Cela a visiblement imprégné durablement la vie de l’île. C’est aussi ce que j’aime des policiers, des romans noirs plutôt, c’est le fond de la vie réelle en trame. C’est dans ces moments-là que Thierry Jonquet me manque, j’aurais tant aimé lire comment il aurait retranscrit les gilets jaunes.

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Dans la forêt (Into the forest)

Avec ce livre d’anticipation, Jean Hegland nous fait plonger dans une forêt, ou plutôt au bord de la forêt, à la lisière, zone la plus riche pour les biotopes, lieu de coexistence d’êtres des deux mondes, lieu de contact, de dangers et de merveilles. La forêt ne se laisse pas apprivoiser si facilement ; belle ténébreuse l’hiver, elle devient plus hospitalière au printemps. Forêt étrangère, perçue comme dangereuse, qui devient amie après l’apprivoisement, après que les jeunes filles se glissent en elle comme on se glisse dans un vêtement, forêt qui se révèle aussi nourricière pour qui sait reconnaitre une plante d’une autre.

Le roman commence avec deux sœurs qui vivent dans une maison en bord de forêt, loin des plus proches voisins. La civilisation s’est doucement effondrée – l’électricité, la nourriture, l’essence ont progressivement fait défaut. La mère est morte, puis le père et les deux sœurs adolescentes ont dû apprivoiser leur nouveau monde, apprivoiser leur nouvelle relation et leur manière d’être ensemble et d’être au monde. Elles se débrouillent comme elles peuvent pour survivre et tenter de réinventer une vie « normale » alors qu’elles sont coupées de tout. Elles sont réduites à elles-même et doivent tout réapprendre à partir de leurs propres expériences, et apprendre à se nourrir seules de la forêt autant que de leur potager.

L’histoire est racontée à travers le personnage de Nell qui quitte progressivement le monde insouciant de l’enfance, traverse les épreuves de la vie, murit doucement, en souffrant terriblement de son besoin d’exister dans les yeux d’une autre personne – son père, sa mère, son copain, sa sœur. Nell apprend tout à partir des livres. Eva est à l’inverse de sa sœur un feu follet bien ancré en elle-même et dans son corps. Nell veut faire des études supérieures, Eva de la danse. Autosuffisante, plus prompte à expérimenter d’abord et réfléchir ensuite. Entre les sœurs, deux visions du monde s’opposent, l’une plutôt fourmi l’autre plutôt cigale.

Jean Hegland ne nous enseigne pas un guide de survie, l’approche survivaliste n’est pas son propos, elle nous questionne plutôt sur nos choix de vie, et nos critères de choix, nos priorités, l’importance que nous accordons aux autres, au tissage de lien, à prendre soin de nos relations avec nous-même et nos aimé.e.s.. Elle revisite aussi les savoir faire anciens, savoir faire de peuples premiers bien plus accordés à leur environnement que nous-même.

L’autrice s’appuie sur la forêt, sur la maison, pour nous faire gouter ce qu’elles ont de spécifique. Ce ne sont pas une forêt anonyme et une maison parmi d’autres, non, ce sont deux entités qui ont leur vie propre, leurs vibrations, et leur accordage particulier. Et visiblement,  toutes nos cordes n’ont pas la même sensibilité pour détecter les menues variations de notre environnement ;  et nous n’avons pas les mêmes facultés pour savoir « lire » nos sensations aussi surement que des mots.

 

Décidément Gallmeister publie de beaux auteurs de la veine du Nature writing, dans de beaux livres très bien brochés, résistants et très agréables à tenir en main.

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister poche, 310 p.
http://jean-hegland.com/writing/

En voiture Camille ! (Cercando Camille)

Bindu de Stoppanni fait un pari ambitieux, donner à voir la maladie d’Alzheimer à travers les yeux d’un aidant, en l’occurrence Camille, sans pathos. Ancien reporter de guerre en Bosnie, son père Edoardo a des moments d’absence durant lesquels il ne la reconnait plus, mais surtout il cherche Camille. C’est une question de vie ou de mort, et il ne s’agit pas de sa fille Camille. Camille fait tout pour aider son père, elle en perd son boulot, tandis que son frère n’a qu’une idée, le mettre en maison de retraite.

Un jour Camille décide d’arpenter littéralement les routes de la mémoire de son père en l’emmenant avec elle en Bosnie. Elle a reconstitué un itinéraire et laisse les flashes de son père faire le reste. En chemin elle rencontre un auto-stoppeur violoncelliste et nomade que son père prend pour son ancien interprète. Et les voilà partis tous les trois à la recherche de la mystérieuse Camille disparue, dans un road movie inhabituel.

De l’histoire je ne dirai rien de plus sinon que la scénarisation est un peu inaboutie, les séquences pas très liées ni forcément très vraisemblables. Je ne sais si c’est une manière d’essayer de nous donner à voir la mémoire fragmentée et l’incessante recomposition du monde intérieur d’Edoardo ou si ce sont juste des fragilités de scénario.

Je n’ai pas l’expérience de cette maladie et de ses ravages tant pour la personne malade que pour ses proches. Je sais seulement combien c’est épouvantablement éprouvant et difficile. Et il me semble que ce film, à petites touches, montre bien cela. Tantôt Camille me touche, m’attendrit, tantôt elle m’exaspère, et pour autant je la comprends. Tantôt elle est dans la compassion, tantôt elle flirte avec la maltraitance tant les aléas de la vie peuvent la mettre hors d’elle parfois. Je comprends qu’elle se débatte autant, qu’elle ne puisse accepter que son père sombre, qu’elle ne puisse accepter qu’elle ne peut pas l’aider au fond, que ce soit si douloureux d’être confronté à des pans entiers de la vie de son père qui lui sont inconnus. Et le naufrage d’Edoardo est poignant, tout bascule en une seconde, tout revient en une seconde. C’est épuisant pour un enfant, même adulte, de ne jamais savoir qui est en face de soi. C’est plus simple pour le tiers étranger, le violoncelliste, qui accepte de lâcher pied et se perdre avec Edoardo dans sa mémoire, parce qu’au fond ce n’est pas si grave et que cela ramène du calme dans le tumulte d’Edoardo.

La vie s’invite au détour des routes, des rencontres, dans ce qu’elle a de plus simple et puissant, de plus « pulsionnel ». La vie se célèbre au présent et c’est sans doute là que Camille a le plus de chance de pouvoir rencontrer son père. Instant après instant.

Personne n’a raison ni tort, chacun se débrouille avec qu’il est et ce qu’il peut supporter. Et moi spectatrice j’ai mes larmes pour rester en contact avec la douceur au fond de moi, rester touchée par la part d’humanité fragile de chacun.e et ne pas tomber dans l’effroi.

en replay sur Arte jusqu’au 28 février
https://www.arte.tv/fr/videos/070742-000-A/en-voiture-camille/

Libres pâquis

Amitié précieuse éclatée en temps fragmentés
Aucun morceau ne manque
Notre géographie singulière, terra incognita
Nos paysages pas sages traversés de doutes
Ne sont répertoriés par aucun site

Et pourtant notre toile maintient sa partition colorée
Quelques pas, quelques blancs, notre mélodie
Quelques noires, des silences et toujours la vie
La vie circule sur le boulevard des cadences parfaites

Quelques sourires parfumés de pollens au cul des bourdons
Les primevères qui font vivre le vert des gazons
Les crocus comme des soleils miniatures sur les talus
Des nigelles cachés égouttent le lait de l’hiver à l’ombre
Et les narcisses en secret préparent leur miroir doré
Les mots s’égrènent dans le sablier des tasses de café

Nous partageons aujourd’hui les fruits de demain
Pas d’enjeu, pas de poids, nos sacs sont légers
Et les amaryllis peuvent s’y épanouir

Nos souvenirs sont nos fils de trame
Et nous filons la laine de nos mots
La laine qui fera la chaleur de nos cœurs
La beauté du partage touche nos ciels intérieurs
Les rires sèchent les versants de larmes

Un métro vous emporte loin, si loin.

Que reste-t-il ?

Hier soir c’était le lancement du livre « Que reste-t-il de nos rêves » de Flore Vasseur. Un petit bout de femme haut comme trois pommes qui écrit en apnée. Son dernier livre parle de la trajectoire étonnante d’Aaron Swarz, jeune prodige américain de l’internet, qui s’est suicidé (ou qui a été suicidé) pour échapper à la peine de prison de 35 ans qui lui pendait au nez. Son crime : avoir téléchargé au MIT où il était étudiant des fichiers, accessibles gratuitement aux étudiants mais par paquet de 10. Téléchargé seulement. Il ne les avait ni vendus, ni promis, ni rien. Il a restitué les fichiers, l’éditeur a retiré sa plainte, mais l’administration Obama l’a poursuivi.

Aaron Swarz c’est lui qui a travaillé avec Larry Lessig pour nous offrir les Creative Commons, c’est lui qui a crée l’Open Library, le flux RSS pour permettre à chacun de s’informer librement sans qu’un algorithme ne le fasse pour nous, c’est lui encore qui a conçu, développé et offert des boites à lettres cryptées pour les journaux et les lanceurs d’alerte.

Fervent protecteur de la démocratie, il voulait changer le monde, protéger nos libertés sur Internet. Il a été détruit à 26 ans ; il est mort le 21 janvier 2013.

Je n’ai aucun souvenir de sa mort en 2013, ni même de son nom, aucun souvenir des débats sur la loi SOPA aux USA, je me souviens des remous en revanche de la loi War on Terror de G. Bush junior. Sinistre petite sœur de notre état d’urgence à la française. La remilitarisation sournoise de nos démocraties. J’ai découvert sa pensée au travers des échanges avec des citoyennes de #MA VOIX. Et en lisant ce livre, me sont revenues en mémoire des bribes de discussion. J’avais même l’impression d’entendre la voix de Q. sur les mots d’Aaron.

Ce livre n’est pas une biographie authentique. C’est plus l’histoire de la quête de l’auteure pour redonner corps, chair et souffle à cet activiste qui l’a profondément touchée. Pour le retrouver, elle part aux USA sur ses lieux d’enfance et de ses tranches de vies, à la rencontre de certains de ses proches, famille, ami..s, activistes, à la recherche de sa présence persistante. Sous la plume de Flore, Aaron Swartz n’est pas un fantôme qui hante le monde de la toile, c’est une source qui nourrit, un berger qui montre un chemin de la vie debout.

Hier soir, pour le lancement du livre, Flore a proposé aux invité.e.s qu le souhaitaient de lire des extraits de l’ouvrage, au gré des envies, à la condition d’expliquer pourquoi on avait envie de lire ce passage précis-là. L’une a choisi de lire un extrait sur la maman de Aaron Swartz, une autre sur le Guerrilla Open Access Manifesto, un autre sur la première rencontre avec Larry Lessig, un autre encore, l’incroyable campagne contre la loi SOPA… Curieusement personne n’a choisi d’extrait sur l’écriture ou le rapport singulier de Flore à son personnage. Cela a donné un joli kaléidoscope des thèmes du livre, de ce qu’il vient soutenir ou nourrir. Une illustration que la diversité des sensibilités est à l’œuvre, partout, tout le temps. Un joli moment de rassemblement et d’humanité.

Le site de Flore Vasseur :
https://florevasseur.com/books/ce-quil-reste-de-nos-reves/

Et pour découvrir Aaron Swartz en « vrai » :

 

Inflammation du verbe vivre

« N’oublie pas. Ce que tu cherches est simple. »

C’est C. qui m’en a parlé pour me dire combien cela l’avait touchée. J’ai vu que cela se jouait jusque fin novembre. Pas trop de temps à perdre. Jamais vu encore de spectacle de cet auteur. En revanche déjà lu, dévoré même, Anima, cet ovni littéraire incroyable qui aborde un sujet effroyable. Wajdi Mouawad se cogne les sujets difficiles de son époque et de ses ancêtres. Il a une relation étroite à la mort, très étroite, elle s’invite partout et il joue avec elle. Cela me tenait un peu à distance. Mille fois j’ai pris Incendies sur la table de mon libraire, mille fois je l’ai reposé. Je trouve cela difficile de lire du théâtre. Il me manque la voix des autres sur le papier. Et en même temps auteur un peu « familier » parce que j’ai dans mes tiroirs quelques poèmes de son frère.  Les hasards de la vie, merci L.

Première fois donc que j’allais voir un spectacle de lui. Première fois que j’allais au théâtre de la Colline, familier aussi par mon petit cousin qui y travailla il y a une dizaine d’années. Clin d’œil à G.

Première fois que j’allais seule au théâtre. J’ai pourtant des amies chères qui y vont souvent et m’invitent régulièrement. Je décline consciencieusement. J’ai pourtant failli appeler C. avant de prendre ma place et puis je me suis dit, oh ! elle l’a déjà vu, c’est sûr. Tellement déjà vu, oui, que nous assistâmes à la même représentation sans le savoir. Je l’ai découvert sur Instagram en rentrant à la maison. Nouveau clin d’œil.

Première fois depuis des années que j’allais au théâtre tout court. Une chance incroyable avec une place très bien située, le premier jour choisi. Choisi alors même que j’avais déjà un dîner. Zappé. Scotomisé le dîner. Inconcevable. Merci J. de ton indulgence avec ma mémoire sélective.

Bref je savais bien avant même le lever de rideau que quelque chose d’essentiel m’attendait.

Pour patienter avant le début de la pièce, je finissais un chapitre du livre La foi d’un écrivain de Joyce Carol Oates, celui intitulé Notes sur l’échec. Excellente introduction à la pièce, mais je ne le savais pas encore.

« Vingt-quatre siècles après la création de Philoctète, Wahid entreprend de monter cette tragédie de Sophocle, l’immortel porteur des peines du monde. Mais le décès du poète Robert Davreu, qui devait en assurer une nouvelle traduction, complique son travail. Afin de retourner aux origines de la pièce et d’en imaginer la scénographie, il entame alors un voyage en Grèce, à la recherche des malheurs du grand Argonaute. » nous dit le synopsis. Pas très parlant mais fil d’Ariane essentiel.

Wajdi Mouawad qui incarne Wahid se présente seul sur une scène presque nue dans une ambiance à la « en attendant Godot ». Un écran, des bâches, une porte. Il s’est suicidé. Il s’adresse à nous – les morts – dans la salle. Saisissant. Le décor est campé.
Commence une longue tirade qui me transperce de part en part… « je me suis pendu à la corde de mes révoltes… personne ne repasse par son passé et l’on n’a jamais vu de serpent se revêtir de la peau dont il a mué… ». Je pourrais lui souffler son texte. Il aura suffi d’une minute pour que je sois complètement happée et suspendue à ses lèvres. Oui quelque chose d’essentiel m’attendait qui ne me lâchera pas.  J’avais l’impression que la pièce s’adressait à moi ; mes jeunes et joyeux voisins – même celui qui a gardé son bonnet blanc tout le spectacle – n’existaient plus.

La pièce dure deux heures sans entracte, c’est passé beaucoup, beaucoup trop vite, tellement vite que, quand les lumières se sont rallumées je me suis dit qu’il fallait que je revienne, que j’étais passée à travers tant et tant de choses. Tant de références, d’allusions à des auteurs grecs bien sûr, mais aussi l’Alice de Lewis Carroll, Woody Allen et tant d’autres

Wajdi Mouawad m’a parlé de la vie, de la mort, de la création, de mes errances, de la Grèce tant aimée devenue l’ombre d’elle-même, de notre monde qui meurt, de notre jeunesse qui meurt, de mes colères, de la crise migratoire, de la crise économique, de la crise écologique, de la crise morale. Nous sommes morts et peut être pouvons-nous encore remonter à la surface et à la vie. Nous sommes dans l’Hadès mais ce n’est pas irrémédiable.

La mise en scène contemporaine et la scénographie sont vraiment ciselées. La vidéo omniprésente est très pertinente. Et Wahid peut ainsi dialoguer avec les personnages des vidéos, se perdre lui-même dans les images en les traversant, plonger dans les décors à l’endroit et à l’envers.

Comme dans Anima il donne la parole à des personnages inhabituels : chiens, chaussure, dieux grecs – tout est vivant ; et dans des langues variées : français, arabe, grec, anglais.

Le texte peut sembler décousu ou paraître lourd – certains de mes voisins se sont copieusement ennuyés, d’autres ont trouvé cela larmoyant ! Ce n’est pas une pièce à consommer, c’est une pièce exigeante pour le spectateur et l’acteur qui se met à nu – au sens propre et figuré – avec courage et désespoir.

J’ai commencé à pleurer quand Wahid part à la rencontre de son âme et ma jeune voisine n’a eu de cesse de me regarder interloquée. Je crois que mes larmes étaient insupportables pour elle. Elle n’était pas du tout du tout touchée. Elle avait à peine plus que ces adolescents suicidés que va rencontrer Wahid et qui lui transmettent des messages destinés aux adultes. Face à l’abjection de ce qu’ils nous donnent à voir, ma voisine se trémoussait au rythme de la musique, portée par les décibels et les scènes de pornographie. Je suis sortie bouleversée, étonnée, émerveillée et triste, KO debout en quelque sorte. Une question résonne encore : « qu’est-ce qui m’a éloigné(e) de mon âme ? ». Qu’est-ce qui nous éloigne de notre âme ? Le réquisitoire que fait Mouawad est implacable.

Il métabolise la boue de notre époque pour nous parler d’identité, de guérison, du miracle de la création, de la vie ensevelie qui ne demande qu’à renaitre. « Vivre ! Vivre ! Cela serait donc cela vivre ! Tout n’est donc pas perdu ! ».

Merci Wajdi Mouawad. Merci.

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Pour voir le teaser :

Bastille la corneille

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La journée se termine, je sors d’un rendez-vous et consulte le fil de Face de bouc. V. cherche de l’aide pour une corneille à Bastille depuis le milieu d’après-midi. Je lui envoie un message pour savoir si c’est toujours d’actualité, je suis tout près, je peux passer. Elle me rappelle de suite et m’explique la situation : une corneille juvénile est au sol, depuis quelques jours, nourrie par ses parents dans un environnement pas très favorable pour qu’elle puisse rester là. V. a besoin d’une photo pour évaluer l’âge de ce jeune et décider quoi faire. En chemin elle me donne plus de détails sur le lieu, sur les corneilles, sur comment attraper un corvidé etc. En route je fais les poubelles pour trouver un carton. Victoire ma quête est fructueuse Gare de Lyon. Sur place, je suis accueillie comme le messie salvateur même si quelques personnes ont très peur que je sois là pour tuer l’oiseau. Un homme m’accompagne jusqu’à la courette où est installée le jeune d’un beau noir qui semble respirer la santé. Pas de parents à l’horizon. Je fais connaissance avec ce monsieur qui semble très préoccupé par l’oiseau, très en défense. J’évalue les lieux et les modalités de protection vis à vis des parents qui ne manqueront pas de faire un piqué sur moi si je tente de voler leur gros bébé. En voyant le juvénile, je ris intérieurement, mon carton était idéal pour un pigeonneau mais ridicule pour une corneille. Je demande au chevalier servant de la corneille s’il peut me trouver un carton plus grand. Pendant ce temps-là je papote avec les gens qui passent ; l’oiseau me regarde bien dans les yeux. Avec l’intensité d’un videur de boite de nuit pour être sur de ne pas oublier mon visage.

Je n’ai guère d’expérience avec les oiseaux, j’ai dû attraper au sol deux merles, un pigeon, deux pigeonneaux, deux oisillons chardonnerets, un martinet (lui il est vraiment laissé volontairement attraper c’était impressionnant) au bureau et des canards à la campagne. Après j’ai aussi ramassé et mis à l’abri des oiseaux groggy par le choc avec une vitre : grives, merles, mésanges, pic-épeiche. Et l’an dernier je me suis laissée apprivoiser par une pigeonne handicapée, Rosita 🙂

Je rappelle V. Il est clair que l’idéal serait de laisser l’oiseau là. Il est nourri par les parents. Il vole assez pour se percher sur un vélo mais pas assez pour rejoindre ses parents sur leur arbre élancé. A défaut ce serait bien de pouvoir le garder là dans une pièce au calme et continuer à le nourrir jusqu’à ce qu’il vole, ce qui est sans doute l’affaire de deux ou trois jours et le libérer sur place. Oui mais voilà cet endroit accueille du public de tous âges et les piqués des parents font peur à tout le monde. Et les salariés du lieu ne sont pas là assez longtemps pour nourrir l’ado.

Je dis à V. que les parents ne sont pas en garde rapprochée et que j’ai un carton, alors elle me dit de ne pas hésiter. J’ai des lunettes, une casquette, je suis parée pour les vols d’intimidation éventuels. Je ne suis pas très rassurée mais je sais qu’il fait que j’agisse de manière déterminée et rapide. Je me rapproche de l’oiseau perché sur le vélo et referme mes mains sur lui. Il proteste et se débat un peu en croassant. Je fais demi tour et file vers le carton. Trop tard, je sens arriver derrière moi une masse qui passe en rase motte au dessus de ma tête sans me faire mal mais en croassant vivement. Hop j’enferme le jeune. L’adulte se pose tout près de moi et continue son intimidation. Qu’il est gros ! Moi qui avais trouvé Bastille beau bébé joufflu, un petit pigeon quoi, je découvre avec stupeur qu’il est vraiment plus petit que l’adulte, et d’un noir moins profond. Mais beaucoup plus petit. Le tiers peut être de la taille de l’adulte qui me semble immense en comparaison.

L’adulte ne renonce pas. Ailes semi-déployées faisant un bruit d’enfer, il s’efforce de me faire quitter les lieux. Je le repousse doucement à trois reprises. Il finit par accepter de reculer non sans montrer sa franche désapprobation. Dans le carton le bébé s’est tu. L’adulte se perche sur le vélo et commence une attaque en règle. Tout y passe la sonnette, les câbles, les poignées, la selle. Personne ne songe à le chasser de là. Il a les nerfs… et le cœur brisé, il est très très très fâché. A aucun moment pourtant il ne se montre menaçant ou dangereux pour les autres humains qui sont là à présent, attirés par le bruit et l’agitation. Je remercie tout le monde et je pars avec Bastille dans un carton un peu trop grand. Je l’entends glisser. J’appréhende un peu de me faire repérer par les parents dans la rue alors je modifie ma tenue vestimentaire. J’enlève casquette et foulard coloré. Et je demande mentalement à Bastille de rester silencieux. Ce qu’il fera. Certains humains ne sont pas ravis que j’emporte l’oiseau, il y a celui qui dit qu’il faut le laisser aux parents, il y a celle qui me dit mais si vous l’emmenez je lui ai fait un nid pour rien, etc, etc. C’est stupéfiant comment le « care » vient réveiller chez chacun une figure parentale singulière.

Dans le métro il tremble comme une feuille, comme mes chats dans leur caisse de transport. Je pose le carton dans le salon et je file lui acheter de quoi manger, du steak haché à bien humidifier avant de lui en proposer, juste pour ce soir. Je l’installe dans une caisse de transport, la porte ouvrant sur la fenêtre d’où il peut voir et entendre les oiseaux du dehors. Je lui pose des boulettes à manger et je le laisse tranquille. Il va bientôt faire nuit, il ne mangera plus quand il fait sombre. Et vu ce qui tombe comme eau dehors je me dis qu’il est bien là au chaud et au sec. Il est couché dans la caisse sur la taie en flanelle de coton douce et chaude, et sans fils qui dépassent à tirer. La fenêtre est ouverte, l’air frais et les chants d’oiseaux peuvent le rejoindre.

A six heures du matin, la colonie de corneilles dehors me réveille de ses chants. Et puis j’entends une voix fluette dans la pièce à côté. C’est Bastille qui appelle doucement. Quand les corneilles seront parties, il appellera beaucoup plus fort et vigoureusement. Il est bien réveillé ce matin, l’oeil alerte, fait les 100 pas dans sa cage. Quelle profondeur dans le regard de ces oiseaux. Je lui repropose des boulettes de viande à la main, il s’éloigne le plus possible de ma main et garde le bec bien clos. Alors j’essaie à la cuiller, il ne va même pas voir. C’est frustrant de vouloir nourrir et ne pas réussir à trouver la bonne façon. Je n’ose pas y aller franchement à la main comme V me l’a expliqué. Je n’arrive pas à vaincre mon appréhension. Alors je pense aux baguettes, et là miracle il ouvre le bec timidement d’abord puis franchement non sans répandre un peu partout de nourriture autour de lui. Il mange de bon appétit sa ration et se désintéresse aussi vite de la nourriture quand il a son content. Difficile aussi pour limiter l’imprégnation, de ne pas parler à l’oiseau, cela demande une vraie discipline. Une fois rassasié, il n’a qu’une envie : sortir de là, et c’est d’ailleurs nécessaire pour qu’il s’entraîne à voler. A nouveau il se réfugie le plus loin possible de moi et je vois bien qu’il cherche un endroit où se percher. Il n’est pas content d’être à plat.

Quelques heures plus tard c’est le temps du départ, j’ouvre la caisse pour le transférer dans un carton, direction le CEDAF. C’est quand je l’attrape qu’il ouvre son bec le plus grand. Paradoxe. Il n’essaie pas de me piquer la main. Il n’a eu aucun comportement agressif à mon égard. Juste de la méfiance normale. J’ai trouvé ce matin un carton plus adapté à sa taille pour ne pas trop le bringuebaler. J’hésite à mettre des copeaux de chanvre pour augmenter le confort. Et nous voilà reparti tous les deux pour 45 minutes de métro. Que c’est bruyant ces engins ! Il est sage comme une image, beaucoup plus calme que dans le carton d’hier soir. L’école vétérinaire c’est immense. Je trouve non sans mal la porte du CEDAF. Nous sommes quatre avec un oiseau, deux juvéniles, deux adultes. Je remplis le document d’admission et hop, je confie Bastille à la vétérinaire qui arrive à point nommé. La pièce assez grande est remplies de « cages » adaptés pour les animaux. Il y a les caisses de transport chient chat qui conviennent pour la majorité des animaux. Des cages spéciales pour les fouines. Des boites spéciales pour les chauve souris. Des box vitrés pour les cervidés uniquement. C’est impressionnant la diversité des animaux qui passent par ce lieu. Insoupçonnable.

De retour à la maison je n’entends plus que deux chants d’oiseaux : les merles et leur mélopée incroyable et les discussions de corneille. Je ne comprends rien à ce qu’elles se disent mais j’entends bien toutes les variations notamment d’intensité et d’accentuation. Et quand je ferme les yeux je vois Bastille au sol et ses beaux yeux noirs, le bec grand ouvert pour manger.