Maitre Goupil

Crédit photo : Roeselien Raimond

Cela faisait trois jours qu’il laissait des cadeaux odorants en des endroits stratégiques : à l’angle de la maison est, puis ouest, à l’angle du chemin d’accès. Je me demandais qui il était pour avoir autant de noyaux de cerises dans ses selles, autant de vers, et surtout autant de graines de … je me demande d »ailleurs encore bien des graines de quoi. J’avais bien pensé au renard mais depuis un an, il était parfaitement invisible à la différence de nombre d’autres habitants sauvages de ce coin de terre. Ce ne pouvait être le beau chat haret roux, pas les lérots non plus, ni les chevreuils, pas un chien errant, pas un blaireau, pas un humain. Et puis un beau matin, j’ai levé le nez et je l’ai vu par pur hasard à la lisère de la forêt. J’ai même d’abord cru à un loup tant je le trouvais grand et pas très roux. J’ai filé chercher mes jumelles à oiseaux, je me suis calée à l’abri et je l’ai suivi du regard tout le long de son inspection matinale. Il vérifiait de ci de là quelques odeurs, mais surtout il relevait le museau fréquemment histoire de contrôler visuellement les informations du radar olfactif. Je n’avais jamais vu si gros renard, avec une tête massive. Je me suis dit que c’était sans doute un mâle. Il s’est arrêté plusieurs fois pour se gratter avec les pattes arrières, la tête toujours en alerte. A l’angle de la prairie, il s’est assis un instant, embrassant son territoire du regard puis il a repris sa déambulation au pas jusqu’au chemin d’accès. Je m’étais accroupie là, à trente mètres, à couvert des arbres en espérant bien qu’il passe dans la zone dégagée. Le vent soufflait de lui vers moi me protégeant un peu. Il s’est arrêté au bout du chemin, s’est assis, puis nos regards se sont croisés. Intimidant. Je m’attendais à ce qu’il détale, mais non. Il est resté là tranquillement sans me quitter des yeux, puis il est reparti paisiblement en trottinant, droit sur la forêt. Il est revenu le lendemain vers la même heure, mais cette fois il est venu dans le jardin, il s’est assis dans l’herbe à l’aplomb de la fenêtre où la pic épeiche s’est assommée quelques jours plus tard. J’imagine qu’il a laissé dans les hautes herbes de cette zone un autre cadeau parfumé de sa composition. Je l’ai revu une troisième fois en fin de journée, juste après la chute du soleil, à nouveau dans le champ en direction de la forêt. Quelques minutes plus tard, un brocard et une chevrette se sont présentés en lisière de forêt, quasiment au même endroit que lui, là où je l’avais aperçu la première fois. Ils ne sont pas restés longtemps. C’était jour de fête. La nuit qui suivit fut moins festive, mais c’est une autre histoire.

Un si joli Dimanche : début de voyage

Un si joli Dimanche : début de voyage

Dimanche 11 juin matin. Il est 7h30 et j’empoigne mon vélo. Je l’ai acheté en 1995 et ne monte guère dessus que les jours de grève des transports. Il fait beau et encore frais. Paris est vide, Paris est calme. Ici un peu d’agitation parce que des gens déballent pour un vide-grenier. Comme A. il y a quelques semaines rue de la Chine. Je leur souris. J’espère que les sous qu’ils vont gagner leur permettront de soutenir de beaux projets communs. Je poursuis. L’alternance de bitume et de pavés rend chaque rue unique. J’ai choisi un itinéraire pour ne pas commencer par une trop grosse grimpette.

Vendredi matin, j’avais passé trois heures à quatre pattes à dessiner et écrire place de la République. J’ai souri quand j’ai vu des piétons s’arrêter, lire et sortir leur appareil photo. Les phrases de Sandrine se baladent sur twitter ou FB ou Instagram de mille manières, j’ai fait ma part. « Si ce n’est pas toi, alors qui ? » « Si ce n‘est pas maintenant, alors quand ? » Et j’ai rajouté « Si tu ne t’occupes de politique, alors qui ? ». Un homme est venu me voir pour me dire qu’il était super d’accord, il voulait juste savoir quand aurait lieu la manif. Je lui ai répondu en riant : «Dimanche. La manif c’est dimanche, allez voter aux Législatives et glissez un bulletin #MAVOIX dans l’enveloppe ». Il était surpris. Il m’a fait répéter et puis il est parti en disant : « Bon ben d’accord. ». Avant de partir j’ai ajouté quelques phrases : « Tu es irremplaçable », « Tu es capable », « Tu es libre », « Tu es vivant ». Un monsieur m’a fait un clin d’œil. Une jeune femme, émue, est venue me dire merci. Si belle la vie !

Ces trois heures de craie avaient moins plu à mes jambes qu’à ma tête, et depuis vendredi matin, je marchais comme une petite vieille fatiguée, difficile d’aller vite. Je redoutais un peu le vélo. Les trois premiers tours de pédalier ont été douloureux et ensuite plus rien, tensions évanouies. Je suis arrivée rue de la Réunion si vite, aussi vite qu’en métro. Le vélo change la perception des distances. Grosse déception. Affiche arrachée. Je l’ai signalée à notre super équipe de choc de recollage et je suis entrée dans le bureau. J’avais endossé la casaque d’un rôle inconnu : délégué d’un candidat à la députation. Sur le papier j’avais lu, je savais en gros quoi regarder. Restait entier le mystère de la rencontre, un président de bureau, des assesseurs et puis des personnes dont j‘ai découvert qu’elles étaient employées municipales. Je l’écris au féminin parce que j’ai dû croiser deux ou trois garçons en tout dans la journée. C’est vrai je ne m‘étais jamais vraiment interrogée sur qui sont ces personnes qui tiennent les bureaux de vote. Visages tellement familiers qui ont brutalement changé pour les présidentielles. Tiens un souffle nouveau dans les bureaux de vote. Une tornade plutôt que je n’avais pas vu venir.

Je rentre, je vois ces gens, et sur la table je vois le rêve devenu réalité, un bulletin de vote portant #MAVOIX dans un vrai bureau de vote pour des vraies élections. Je souris tellement je trouve cela magique. Un peu intimidée je n’ose même pas demander s je peux prendre une photo de cet instant magique. Je me présente aux employées municipales d’abord, puis à la présidente et aux assesseurs. L’accueil sera chaque fois différent tout au long de la journée tant du côté politique qu’administratif.

Les seuls extraordinairement gentils dans tous les bureaux ce sont les hommes de sécurité en costume noir à l’entrée des lieux qui vérifient, vaguement, les sacs et surveillent les vélos. C’est l’un deux qui me voyant garer et attacher mon vélo me dit « vous savez Madame, je suis là, pas besoin de l’attacher ! ». Ah merci, merci monsieur c’est tellement sympa ! Les autres très sympas mais un peu moins cordiaux ce sont les militaires en groupe de quatre qui patrouillent et quadrillent les rues. Au fil des heures je les vois dégoutter à grosses gouttes. Moi aussi mais je suis nettement moins couverte qu’eux. Dans les bureaux de vote, l’accueil est cordial ou glacial, chaleureux ou méfiant. Et ce n’est pas une question de quartier, il est arrivé plusieurs fois que les deux bureaux de vote dans une même école n’aient absolument pas la même ambiance ni la même composition.

Un des bureaux n’a pu ouvrir qu’à 8h30 faute d’un nombre suffisant d’assesseurs. 21 candidats qui se présentent, 51 bureaux, il suffirait que chaque candidat désigne 3 assesseurs et tous les bureaux auraient leur quota. Et bien non. Souvent ce sont des électeurs ou des employés réquisitionnés par la mairie à la demande du président du bureau de vote. Dans un des bureaux, le plus désagréable de tous, le président était assis sur une petite table de côté, surveillant du regard tout le monde. Ambiance de peur et de défiance. Dans un autre la présidente m’a dit, mettez-vous dans un coin, il y a des BD pour vous occuper si vous voulez. Dans la majorité d’entre eux, ils étaient un peu sur leur garde. Une fois la présidente était absente, elle était partie faire voter sa mère dans un autre bureau. Le bureau était tenu par deux femmes, une PCF, une Les républicains qui s’entendaient comme larron en foire.

Le point d’orgue des visites ce sont les deux fois où des assesseurs #MAVOIX se tenaient là, l’impression tout à coup d’être sur une scène de théâtre, de superposer exactement deux mondes, le familier et l’inconnu sans plus trop savoir qui de l’un ou de l’autre prime. Impression de participer à une fête à une échelle minuscule et pourtant bien réelle.

J’ai été émerveillée de découvrir tous les lieux dans lesquels se tenaient les bureaux de vote, des écoles maternelles, élémentaires, des collèges bien sûr, mais aussi un réfectoire, une médiathèque, un centre d’animation. Chaque fois un décor différent, une âme parfois, comme dans cette maternelle qui avait fait tout un travail sur les émotions et leurs expressions faciales. Traverser les cours d’école dépourvues d’enfants est très singulier, il manque les voix, les mouvements, les couleurs, les tourbillons de vie. Et pourtant c’est bien pour eux que nous allons voter, que nous faisons des choix qui déterminent leur futur.

J’étais amusée aussi de constater comment des mêmes consignes municipales sont interprétées : bulletins de vote en quinconces (je trouve cela mal commode au possible pour les non voyants), dans l’ordre du tirage au sort des panneaux ou par ordre alphabétique, tas équivalents de bulletins, réserves de bulletin non visibles, isoloirs vidés des bulletins rejetés, sac papier pour jeter les bulletins non retenus vidés régulièrement. Je regrette a posteriori de n’avoir pas pris en photo chaque site tant la chorégraphie des bulletins varie d’un lieu à l’autre. Certains bureaux sont très ergonomiques pour les tenanciers du bureau, d’autres pour les votants, parfois un quasi cercle parfait. Ici les tas sont élancés comme des graminées, là ce sont plutôt des plantes rampantes comme s’il y avait pénurie. Ici l’alignement des bulletins est une haie parfaite, là c’est un apprenti jardinier qui a taillé et qui fait des trous. La même employée municipale qui m’explique qu’elle s’ennuie parce qu’il n’y a presque personne et qui me dit cinq minutes plus tard alors que je lui demande d’égaliser les tas qu’elle n’a pas eu le temps avec le coup de feu. De l’art de ne pas assumer sa responsabilité.

Je pensais en enfourchant mon vélo avoir le temps de faire au moins deux fois le tour des trente trois bureaux de vote de mon périmètre, et de rentrer voter entre les deux tours, et finalement non. J’ai fait une grande partie de la première tournée avec A. C’était beaucoup beaucoup plus rigolo, et plus facile pour moi, je me laissais guider. Pas besoin de me battre avec le plan de Paris qui n’est jamais dans le bon sens quand je cherche une rue ou que la rue est trop récente pour figurer sur le plan. Elle est partie remplacer un assesseur et j’ai fait une pause déjeuner avec une autre amie. C’était bien agréable de se débrancher un moment de l’actualité électorale et replonger dans le menu savoureux de nos vies.

 

Je me dis que les bureaux ne ferment pas tous une heure sans doute pour des raisons de sécurité, c’est ballot parce que l’affluence est quasi nulle. Bref, après la pause déjeuner mon temps de présence par bureau a sensiblement augmenté, d’une part parce que le nombre de votants présents était supérieur et parce que les demandes de rectification de tas sont devenues plus nombreuses. Et à 16h30, j’en avais vraiment plein les jambes, alors après le dernier bureau de vote, le plus près de chez moi je suis allée voter et je n’ai pas regrimpé la colline ensuite. Chez moi je ne pouvais pas voter #MAVOIX, alors j’ai échangé avec une amie, elle vote #MAVOIX dans sa circo et je vote pour son candidat dans la mienne. Il est bien national le mandat, non ?

J’ai bien essayé en bas de chez moi de convaincre un électeur du 3e arrondissement qui venait de déménager d’aller voter. Pas moyen. Dommage. J’ai pris ma bombe de craie jaune et j’ai tagué ma rue, pas de #MAVOIX, non ce n’est pas autorisé le jour du scrutin, j’ai tagué des messages à destination des automobilistes qui confondent place piétonne et parking public. J’en avais déjà écrit le matin en partant, la boucle était bouclée. Le plus long était à venir, attendre les résultats des 32 circonscriptions métropolitaines où des hommes et des femmes tirés au sort s’étaient portés volontaires pour nous permettre de voter et d’écrire les lois.

Nous sommes celles et ceux que nous attendions dit le poème Hopi et nous sommes au début du voyage.

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https://furgots.wordpress.com/2011/08/22/a-great-hopi-poem-the-ones-we-have-been-waiting-for/

Maudites fenêtres

 

Crédit photo : Noushka (http://1000-pattes.blogspot.fr)

Frayeur du jour. J’étais en train de travailler près de la fenêtre quand j’entends un grand bing. Je me dis oh non un oiseau vient de cogner dans une vitre très très très fort. Bruit d’enfance qui remonte brutalement. Ces grives qui venaient s’assommer dans les baies vitrées. Je sors de suite, une écharpe à la main, je regarde à droite à l’aplomb des fenêtres. Rien. Je regarde à gauche et là, je le vois là, couché au sol l’œil à demi fermé dans le tapis d’herbe. Un pic épeiche. Je m’approche très doucement, il ne me quitte pas des yeux mais il ne bouge pas, sinon son bec grand ouvert comme s’il haletait. Mauvais signe. Je pose doucement l’écharpe sur lui. Pas de mouvement. Je le soulève doucement, il se met à battre des ailes. Zut je ne l’ai pas bien attrapé mais au moins il n’a pas la colonne vertébrale brisée. Je le repose au sol. Il tombe sur le côté et se remet debout, les pattes tordues sous lui. Je le recouvre de l’écharpe et je vais chercher une boite pour le mettre à l’abri en hauteur, sur le rebord de fenêtre, près de là où il s’est cogné. Je ne trouve pas de boite. J’attrape un plateau, je mets du sopalin dedans et je retourne dehors. Je resserre doucement mes mains autour de lui. Je lui explique ce que je vais faire. Je glisse bien mes doigts sous son poitrail et je tire doucement. Ses pattes sont emmêlées dans les herbes. Je tire très très doucement et le dégage des végétaux. Je le pose très doucement sur le plateau, il ne proteste pas, les ailes restent fixes. Je mets le plateau en hauteur, à l’ombre et à l’abri du vent et de la pluie.Je cale le plateau à peu près droit pour ne pas que l’oiseau risque de culbuter sous son poids et je le dégage très doucement de l’écharpe. Je le laisse posé dessus ; tout son corps est dégagé. Pas de tache nucale rouge, c’est une dame. Son œil est toujours à demi ouvert et elle halète toujours autant, des gouttes de liquide perlent de son bec, goutte à goutte sur le sopalin. Je reste avec elle. Dehors les merles font le tapage. Une buse en chasse miaule tant et plus. Zut, zut, zut. C’est le soleil couchant dans les fenestrons qui l’a trompée. Je voulais acheter des autocollants à la LPO et je ne l’ai pas encore fait. Urgent, à rajouter sur la to do list. Je lui parle, lui parle tout proche sans la toucher. Je lui présente mes excuses et je lui promets de rester avec elle. Je me sens partagée entre la partie de moi qui n’aspire qu’à la voir reprendre son envol, et la partie de moi qui doute en la voyant plonger de plus en plus la tête. Elle est maintenant en appui sur l’une des pointes de son bec. Je m’attends à la voir basculer sur le côté à tout moment. Il pleut dehors à petites gouttes à présent, son bec ne coule plus, et je suis bien contente de l’avoir mise à l’abri. Elle a l’œil complétement fermé maintenant, le bec presque aussi. Elle est agitée de spasmes, de tremblements, puis se remet à haleter. Et puis un drôle de calme s’installe qui dure longtemps, comme un avant-gout d’éternité. Seuls les muscles de ses ailes semblent encore vivants. Un pic voisin se met à marteler le vieux noyer encore plus fort. Un son qu’elle connait mieux que nul autre. Mes larmes coulent. Rien, pas de réaction. Son corps s’immobilise mais elle tient toujours en équilibre. Cela fait une heure que nous sommes dehors ensemble, les yeux dans les yeux. Je n’y crois plus. Mes mains brûlent, mes pieds brûlent, mes yeux brûlent. J’ai l’impression que je vais rentrer sous terre. Elle ouvre un œil. Quelle intensité. Elle me regarde. Je pleure pour de bon cette fois. Elle s’accroche au bord du volet un peu paniquée et d’un grand battement d’ailes, elle s’envole. Je suis sa course des yeux. Elle ne fléchit pas, son vol est impeccable. Relâchement pour moi, joie et gratitude. Merci la vie d’avoir continué ton cours malgré ces maudites fenêtres.

Méditer avec Rosita

Ce soir je suis rentrée d’une journée de travail, le cerveau d’un côté qui bouillait à petit feu, et moi de l’autre qui essayais de rester avec lui. Pas toujours facile. Ni le thé thaï, ni les attentions délicates de ma fille ne m’ont permis de vraiment remettre tout le monde ensemble au même rythme. J’avais besoin d’air. Un impérieux besoin de sentir de l’air frais sur ma tête. Alors je suis sortie sur le balcon, la porte ouverte pour continuer à babiller joyeusement avec ma fille.
Rosita a aussitôt pensé que je venais remplir sa gamelle, et elle s’est posée, est allée voir la gamelle vide, s’est rapprochée de moi et m’a regardée de toutes les façons possibles. Joli cœur est arrivé dans son frou frou habituel, à savante distance de moi. Ils ne comprenaient visiblement pas de ne pas me voir à la hauteur habituelle, et de dos de surcroît. J’avais brutalement rapetissé. Etait-ce un piège pour eux ou un terrible sortilège pour moi ? Rosita marchait d’un côté à l’autre du balcon en évitant quand même de me frôler, elle s’envolait pour se poser vingt centimètres plus loin. J’ai regretté de ne pas être allée m’asseoir avec mon appareil photo, j’aurais pu faire de portraits plus intéressants des deux tourtereaux. Joli cœur avait visiblement décidé de jouer les hardis et de marcher de bout en bout sans passer par la case envol, et puis au dernier moment, l’instinct de survie a pris le dessus et il a imité Rosita. Sauf que lui s’est lassé et est parti se promener. Elle non. Elle essayait de m’hypnotiser par l’arrière. Alors moi aussi j’ai craqué, lasse de me tordre le cou pour suivre ses allées et venues. J’ai changé la chaise de place et me suis assise face à elle.
Intense face à face, œil à œil. Elle naviguait de la gamelle à mon aplomb, de mon aplomb à la jardinière d’où elle matait la gamelle pleine des mésanges. Je me suis demandée longtemps si elle allait oser descendre au sol pour jouer les aspirateurs, moi sur le balcon. Elle aussi visiblement vu le nombre de fois où elle a étudié les trajectoires possibles, s’est tordu le cou comme un périscope savant. Elle a renoncé, oui mais pas à me faire passer le message. Elle est allée picorer les fleurs. Je picore une fleur, je te regarde, je picore une fleur, je te regarde. Et là j’ai pris la parole. Chère Rosita, j’ai bien compris le message mais ce n’est pas une raison pour saccager mes plantations. Elle a arrêté. S’est tassée sur sa jambe valide et est passé sur le mode séduction. Pigeon qui fait la roue comme un paon. Elle fait cela très bien. Je l’admire, je la félicite. Elle doit bien sentir l’énergie de joie. J’ai eu le droit à trois pigeons-paon en peu de temps. Sublime ! alors évidemment j’ai craqué et je suis allée chercher des graines. Joli cœur a surgi de nulle part comme par enchantement. Fin du spectacle.
Je n’ai pas quitté ma chaise et je les ai regardés manger de très très près, 60 à 80 cm. Rosita près d moi, Joli cœur un peu plus loin. Elle n’était pas trop rassurée. Je mange un grain. Je lève la tête, pendant ce temps-là Joli cœur jouait au pic vert, il mitraillait la gamelle de ses coups de bec. Elle finit par se rasséréner et s’est mise à manger avec moins de suspicion. Puis vient le moment de la gamelle vide. Joli cœur a fait volte face, flexion de jambes et hop envol. Mais pas Rosita. Retour de Joli cœur, même posture, même flexion et un coup d’œil pour regarder Rosita qui n’avait d’yeux que pour moi. Joli cœur marche d’un pas décidé vers Rosita qui le regarde, genre, tu veux quoi, et hop il s’envole. Elle s’en fiche comme d’une guigne. Il revient, me regarde, la regarde, va vérifier le contenu de la gamelle, retourne la voir, tente un bécot et renonce. Il plie ses petites pattes et hop bye bye, vos histoires de fille je n’y comprends rien.
Nous sommes restées là un moment, silencieuses, immobiles, à nous zyeuter, à chercher des réponses à nos questions muettes, et puis nous nous sommes apaisées, détendues ; elle s’est gonflée comme une poule qui couve, s’est tassée sur elle-même et a commencé à somnoler. Je suis rentrée quand le soleil a décidé d’arrêter de chauffer la scène. Elle s’est envolée.

Fred Aster

Depuis quelques temps un pigeon qui ressemble comme deux gouttes d’eau au boy friend de Rosita fréquente le balcon. Il m’a déjà fait le coup de n’a-qu’une-patte aussi. Je me suis trompée et puis en regardant attentivement ses plumes arrière, non ce n’est pas l’amoureux. Il a un signe distinctif très particulier, il ne marche pas, il danse. Et les bruit de ses griffes sur la couvertine ressemble à des claquettes assourdies. D’où le nom dont je l’ai affublé. Mais à l’arrêt je ne le distingue pas d’un autre pigeon.
Il est parfaitement effronté, ne s’envole pas quand je me rapproche, il se déplace en dansant et serait capable je crois de rentrer dans le salon. Je ne croyais pas si bien dire… Tu vois pendant que j’écris un pigeon a passé la tête par la fenêtre, c’est Rosita en fait, mais je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Elle venait demander où donc avait disparu sa gamelle. Je vais bientôt me retrouver avec des fientes dedans si je ne fais pas attention….
Revenons à Fred Astaire. j’ai remarqué qu’il venait souvent juste après que Rosita se soit envolée. il a du repérer que c’était le bon moment pour ne pas se faire chasser et pour récupérer les graines éparpillées autour de la gamelle. Oui mais un pigeon de plus sur le balcon c’est trop. Nettoyer les fientes de pigeon n’est pas mon activité préférée loin de là ! Donc nous jouons à cache cache, il s’accroche au balcon comme si sa survie en dépendait. Il simule la chute fatale du balcon. Il glisse, essaie de se rattraper et finit par tomber, mais à la différence de feu la chatoune, lui a des ailes. N’empêche, il doit aimer les sensations fortes, une vocation contrariée de cascadeur.
Ce matin je me retrouve oeil à oeil avec son oeil orange. Oui figure toi qu’il a presque le même oeil que Rosita pour me confusionner un peu plus. Je lui rappelle qu’il n’est pas le bienvenu là, il se tasse un peu et arrive un gros pigeon roucoulant. Mes yeux vont de l’un à l’autre. Oui le gros pigeon est bien en train de faire la cour à Fred Astaire qui lui fait les yeux doux, et qui s’envole d’un coté et de l’autre du moteur à roucoulements. Je chasse donc les deux pigeons. Fred Astaire s’envole au tout dernier moment pour se reposer quelques centimètres plus loin. Cinq fois je l’ai chassée avant qu’elle ne capitule. Me voilà bien embêtée, je l’appelle comment maintenant que je sais que c’est une fille ?

Rosita

Début février, il faisait froid et la pitance était maigre. Un beau matin, je vois un merle posé sur le balcon. La première fois depuis que je vis là. Autant dire la crue du siècle. Joie immense, j’adore les merles. Il attaquait la gaulthérie couchée qui a de jolies baies rouges. Cela ne lui a pas trop plu finalement. Alors je lui ai mis des trognons de pommes, de poires… Ce n’est pas lui qui les a mangés, mais un matin j’ai vu une merlette dans l’assiette. Les mésanges lui ont emboîté l’aile et sont venues inspecter le balcon. J’ai dégainé mes graines de tournesol. Et hop elles se sont empiffrées. Mode mésange hein ! dix graines et elles sont repues. Alors sont arrivés les pigeons, nos éboueurs urbains que j’ai chassés parce qu’ils ont déjà tenté de nidifier dans les pots vides de fleurs. Et qu’un nid de pigeons c’est un cauchemar. Le merle n’est pas revenu pendant deux mois, il s’est pointé il y a quelques jours, suivi de moineaux qui passaient eux aussi pour la première fois. J’habite au 5 étage, cela explique sans doute. L’an dernier une dame pinson était venue mourir sur la chaise où je lis. Etrange découverte.

Entre temps, j’ai installé une planche en bois sur la rambarde (une couvertine ne zinc pour être précise), tu sais une planche de caisse à vin toute pourrie, et en dessous sur le porte-jardinière, j’ai installé de l’eau avec un peu d’alcool cet hiver pour ne pas que cela gèle. Pas mal d’oiseaux sont venus boire.

Les mésanges sont venues, les pigeons aussi. Boire et manger. Et les pigeons sont des éboueurs aspirateurs. Cela ne pouvait pas durer. J’ai donc installé la mangeoire à mésanges dans un château fort uniquement accessible aux mésanges, avec de grandes herses pour les pigeons qui se sont battus quatre jours jusqu’à ce que mon installation soit robuste. Et puis ils ont capitulé. Tous sauf une. Rosita. Elle se perchait droit devant moi sur la planche et me regardait de côté. Quand je la regardais, elle sautait au sol pour récupérer les restes des mésanges en me fixant de son oeil orangé. Elle m’a fait son cirque plusieurs fois. J’ai craqué, je suis allée acheter des graines à pigeons et je lui en ai donné. Et je lui en ai donné à peu près deux fois par jour.

Un jour débarque un autre pigeon que je chasse, il revient, je le chasse, il revient, je le chasse, il revient, me regarde et se met à marcher sur une seule patte. Comique. Je le chasse encore en le traitant d’affabulateur. Je t’explique : Rosita est handicapée, elle a une patte normale et un moignon de patte (il lui manque tous les doigts). Et lui ce pigeon culotté tentait de se faire passer pour Rosita, mais ils n’ont pas du tout la même couleur. Je ne suis pas spécialiste es pigeons mais elle est assez spéciale, tandis que lui ressemble vraiment à un pigeon standard.

Un fois l’intrus chassé, arrive Rosita à qui je donne des graines, et qui je vois arriver ? Le comique de service qui joue deux pattes, une patte. Et Rosita le laisse manger dans la gamelle alors qu’elle chasse toutes les autres pigeons. Ah, l’affaire se corse, Rosita a un boy friend, mon stock de graines va descendre deux fois plus vite. Pour bien faire passer le message, sitôt les graines avalées, Rosita entreprend de bécoter copieusement son amoureux. Ok, ok, message reçu, c’est ton copain et je ne dois pas le chasser. Oui mais comment le reconnaître lui, lui ai-je demandé à Rosita.

Quand il est tout seul, il tente le numéro de séduction sur une patte. A ce moment là, je le regarde attentivement pour voir si c’est vraiment lui (ben oui parce que je me suis fait flouer déjà une autre fois). Maintenant c’est devenu plus facile, je le reconnais, il a les plumes de queue très abîmées comme si elles avaient été collées et qu’il avait arraché ses plumes en force d’un truc collant (j’ai vu depuis que certaines personnes mettent des pièges à colle pour les pigeons, je ne serai pas étonnée que cela soit ce qui lui est arrivé, mais je ne connais pas le cycle de vie des rectrices donc je ne sais pas quand elles repousseront). Pour l’instant son bord de queue est et dentelé au lieu d’être parfaitement gris et arrondi, ce qui ne l’empêche pas de très bien voler.

Avec le temps Rosita s’est familiarisée, elle me reconnaît, et ne s’envole plus quand je sors sur le balcon lui verser des graines ou de l’eau. Le matin je n’ai pas le temps d’ouvrir la porte-fenêtre qu’elle est déjà posée, près de l’écuelle, prête à attaquer le petit déjeuner. Depuis début avril j’ai décidé de réduire les portions et de ne lui donner que le matin, les premiers jours elle a fait la comédie des miettes de mésange, et puis maintenant elle s’est résignée. Elle passe dans l’après midi, se pose sur le balcon fasse à moi, me fixe et sonde ma résolution. Elle a une manière unique de tourner et bouger la tête pour tenter de lire dans mes pensées ou dans mes gestes ! Après un moment elle repart. Mais si j’ouvre la porte-fenêtre, elle arrive dans un froufrou de plumes en moins de cinq minutes. Quant à son pigeon préféré, c’est beaucoup plus aléatoire, il s’envole, il a bien compris que je ne le distinguais pas bien et qu’il n’était que toléré.  S’il arrive avant Rosita, il se poste entre mon balcon et celui du voisin et attend. Visiblement c’est elle qui mène la danse…

 

Zébrures

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Je te l’ai peut être déjà raconté, un matin d’hiver, je croise une femme en haut des marches que j’arpente tous les matins. Ce matin comme tous les matins d’hiver elle est là, emmitouflée sous des couches de vêtement. Parfois je lui donne quelque chose à manger, parfois quelques sous, souvent juste des mots. Et puis ce matin-là je me suis arrêtée un peu plus longtemps. Je lui ai demandé de quoi elle avait le plus besoin. Elle m’a regardée, surprise et m’a demandé de répéter, alors j’ai changé ma phrase et je lui ai demandé qu’est-ce qui vous manque le plus là, qu’est-ce qui vous serait le plus utile. Son visage s’est éclairé et elle m’a dit : un pantalon chaud. D’accord je lui réponds. Vous faites quelle taille ? Elle me regarde comme si je lui avais parlé tibétain. Quoi ? Quelle taille pour le pantalon ? Elle éclate de rire. Ah la taille du pantalon ? facile ! Elle ouvre les bras, tourne sur elle-même et me dit : Voilà tu as vu, maintenant tu sais !

A l’intérieur de moi quelque chose a fait glong. Entre surprise et sidération. La simplicité de sa réponse venait attaquer la falaise de mes questions. A chaque fois que je me demandais quelle taille elle pouvait bien faire, je la revoyais virevoltant devant moi sous ses couches de vêtements. J’avais peur de me tromper, peur de prendre trop petit, trop grand, de lui faire injure. Tout se bousculait en moi pour me mettre dans d’incroyables empêchements alors que tout ce qu’elle demandait, elle, c’était un vêtement chaud pour moins subir la morsure du froid. Et elle s’en fichait si c’était sa taille ou non, cela pouvait changer selon les couches déjà portées. Elle me parlait d’un monde inconnu, celui du présent, du maintenant, du avoir chaud là, tout de suite.

L’autre matin, celui du café suspendu, cela a refait glong.  Glong quand il m’a demandé de l’aide pour un café, glong quand je l’ai vu rassembler ses sacs, glong quand j’ai senti son odeur, glong quand j’ai senti l’hostilité des serveurs du café, glong quand j’ai senti son malaise à lui dans ce lieu. Il me faisait penser à ces chats errants qui font tout pour se faire oublier, devenir transparents invisibles, indétectables. Nous étions seuls dans le café, l’heure était matinale, et il a passé un long moment à chercher où poser ses sacs. Où les poser pour ne pas gêner le passage. Où les poser pour ne pas les perdre de vue. Où les poser pour qu’on les oublie parce que plus tout ces sacs disent où il vit. J’ai compris qu’il ne pouvait pas baisser la garde, jamais, même avec moi, même le temps d’un café. Non pas que je sois dangereuse, je pense qu’il a développé un flair suffisant pour sentir les gens de l’intérieur, et savoir que non ; mais il devait rester vigilant parce que dans mon inconscience je pouvais le mettre en danger. Et peut être l’ai-je fait en rentrant dans le café plutôt qu’en restant dehors. Longtemps après je me suis demandé si ce café offert dans ce lieu où il n’était pas bienvenu  n’était pas en fait une violence de plus que je lui faisais. Et cette somme de violences minuscules, quotidiennes, et bien je crois qu’elle fait vieillir vite, très vite, parce que tu ne peux jamais vraiment te poser et te reposer.

Et quand je suis dans ma grotte perchée sur la colline, que je regarde les mésanges venir dévorer les graines de tournesol que je leur donne, les pigeons essayer tous les stratagèmes possibles pour atteindre ces graines, je pense à lui. Je me dis que nous vivons très différemment, et en même temps nous avons peut être cela en commun, une déchirure dans la journée, pouvoir regarder les oiseaux voler dans le ciel, sans bagage physique ou psychique pour les alourdir. S’émerveiller. Pouvoir nous réjouir d’être des humains en vie.

Et je me dis aussi, tu as raison Laure, que c’est bien difficile parfois de rejoindre l’autre, juste le rejoindre quand on partage « seulement » notre humanité. Cela nous permet quoi ?