Bastille la corneille

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La journée se termine, je sors d’un rendez-vous et consulte le fil de Face de bouc. V. cherche de l’aide pour une corneille à Bastille depuis le milieu d’après-midi. Je lui envoie un message pour savoir si c’est toujours d’actualité, je suis tout près, je peux passer. Elle me rappelle de suite et m’explique la situation : une corneille juvénile est au sol, depuis quelques jours, nourrie par ses parents dans un environnement pas très favorable pour qu’elle puisse rester là. V. a besoin d’une photo pour évaluer l’âge de ce jeune et décider quoi faire. En chemin elle me donne plus de détails sur le lieu, sur les corneilles, sur comment attraper un corvidé etc. En route je fais les poubelles pour trouver un carton. Victoire ma quête est fructueuse Gare de Lyon. Sur place, je suis accueillie comme le messie salvateur même si quelques personnes ont très peur que je sois là pour tuer l’oiseau. Un homme m’accompagne jusqu’à la courette où est installée le jeune d’un beau noir qui semble respirer la santé. Pas de parents à l’horizon. Je fais connaissance avec ce monsieur qui semble très préoccupé par l’oiseau, très en défense. J’évalue les lieux et les modalités de protection vis à vis des parents qui ne manqueront pas de faire un piqué sur moi si je tente de voler leur gros bébé. En voyant le juvénile, je ris intérieurement, mon carton était idéal pour un pigeonneau mais ridicule pour une corneille. Je demande au chevalier servant de la corneille s’il peut me trouver un carton plus grand. Pendant ce temps-là je papote avec les gens qui passent ; l’oiseau me regarde bien dans les yeux. Avec l’intensité d’un videur de boite de nuit pour être sur de ne pas oublier mon visage.

Je n’ai guère d’expérience avec les oiseaux, j’ai dû attraper au sol deux merles, un pigeon, deux pigeonneaux, deux oisillons chardonnerets, un martinet (lui il est vraiment laissé volontairement attraper c’était impressionnant) au bureau et des canards à la campagne. Après j’ai aussi ramassé et mis à l’abri des oiseaux groggy par le choc avec une vitre : grives, merles, mésanges, pic-épeiche. Et l’an dernier je me suis laissée apprivoiser par une pigeonne handicapée, Rosita 🙂

Je rappelle V. Il est clair que l’idéal serait de laisser l’oiseau là. Il est nourri par les parents. Il vole assez pour se percher sur un vélo mais pas assez pour rejoindre ses parents sur leur arbre élancé. A défaut ce serait bien de pouvoir le garder là dans une pièce au calme et continuer à le nourrir jusqu’à ce qu’il vole, ce qui est sans doute l’affaire de deux ou trois jours et le libérer sur place. Oui mais voilà cet endroit accueille du public de tous âges et les piqués des parents font peur à tout le monde. Et les salariés du lieu ne sont pas là assez longtemps pour nourrir l’ado.

Je dis à V. que les parents ne sont pas en garde rapprochée et que j’ai un carton, alors elle me dit de ne pas hésiter. J’ai des lunettes, une casquette, je suis parée pour les vols d’intimidation éventuels. Je ne suis pas très rassurée mais je sais qu’il fait que j’agisse de manière déterminée et rapide. Je me rapproche de l’oiseau perché sur le vélo et referme mes mains sur lui. Il proteste et se débat un peu en croassant. Je fais demi tour et file vers le carton. Trop tard, je sens arriver derrière moi une masse qui passe en rase motte au dessus de ma tête sans me faire mal mais en croassant vivement. Hop j’enferme le jeune. L’adulte se pose tout près de moi et continue son intimidation. Qu’il est gros ! Moi qui avais trouvé Bastille beau bébé joufflu, un petit pigeon quoi, je découvre avec stupeur qu’il est vraiment plus petit que l’adulte, et d’un noir moins profond. Mais beaucoup plus petit. Le tiers peut être de la taille de l’adulte qui me semble immense en comparaison.

L’adulte ne renonce pas. Ailes semi-déployées faisant un bruit d’enfer, il s’efforce de me faire quitter les lieux. Je le repousse doucement à trois reprises. Il finit par accepter de reculer non sans montrer sa franche désapprobation. Dans le carton le bébé s’est tu. L’adulte se perche sur le vélo et commence une attaque en règle. Tout y passe la sonnette, les câbles, les poignées, la selle. Personne ne songe à le chasser de là. Il a les nerfs… et le cœur brisé, il est très très très fâché. A aucun moment pourtant il ne se montre menaçant ou dangereux pour les autres humains qui sont là à présent, attirés par le bruit et l’agitation. Je remercie tout le monde et je pars avec Bastille dans un carton un peu trop grand. Je l’entends glisser. J’appréhende un peu de me faire repérer par les parents dans la rue alors je modifie ma tenue vestimentaire. J’enlève casquette et foulard coloré. Et je demande mentalement à Bastille de rester silencieux. Ce qu’il fera. Certains humains ne sont pas ravis que j’emporte l’oiseau, il y a celui qui dit qu’il faut le laisser aux parents, il y a celle qui me dit mais si vous l’emmenez je lui ai fait un nid pour rien, etc, etc. C’est stupéfiant comment le « care » vient réveiller chez chacun une figure parentale singulière.

Dans le métro il tremble comme une feuille, comme mes chats dans leur caisse de transport. Je pose le carton dans le salon et je file lui acheter de quoi manger, du steak haché à bien humidifier avant de lui en proposer, juste pour ce soir. Je l’installe dans une caisse de transport, la porte ouvrant sur la fenêtre d’où il peut voir et entendre les oiseaux du dehors. Je lui pose des boulettes à manger et je le laisse tranquille. Il va bientôt faire nuit, il ne mangera plus quand il fait sombre. Et vu ce qui tombe comme eau dehors je me dis qu’il est bien là au chaud et au sec. Il est couché dans la caisse sur la taie en flanelle de coton douce et chaude, et sans fils qui dépassent à tirer. La fenêtre est ouverte, l’air frais et les chants d’oiseaux peuvent le rejoindre.

A six heures du matin, la colonie de corneilles dehors me réveille de ses chants. Et puis j’entends une voix fluette dans la pièce à côté. C’est Bastille qui appelle doucement. Quand les corneilles seront parties, il appellera beaucoup plus fort et vigoureusement. Il est bien réveillé ce matin, l’oeil alerte, fait les 100 pas dans sa cage. Quelle profondeur dans le regard de ces oiseaux. Je lui repropose des boulettes de viande à la main, il s’éloigne le plus possible de ma main et garde le bec bien clos. Alors j’essaie à la cuiller, il ne va même pas voir. C’est frustrant de vouloir nourrir et ne pas réussir à trouver la bonne façon. Je n’ose pas y aller franchement à la main comme V me l’a expliqué. Je n’arrive pas à vaincre mon appréhension. Alors je pense aux baguettes, et là miracle il ouvre le bec timidement d’abord puis franchement non sans répandre un peu partout de nourriture autour de lui. Il mange de bon appétit sa ration et se désintéresse aussi vite de la nourriture quand il a son content. Difficile aussi pour limiter l’imprégnation, de ne pas parler à l’oiseau, cela demande une vraie discipline. Une fois rassasié, il n’a qu’une envie : sortir de là, et c’est d’ailleurs nécessaire pour qu’il s’entraîne à voler. A nouveau il se réfugie le plus loin possible de moi et je vois bien qu’il cherche un endroit où se percher. Il n’est pas content d’être à plat.

Quelques heures plus tard c’est le temps du départ, j’ouvre la caisse pour le transférer dans un carton, direction le CEDAF. C’est quand je l’attrape qu’il ouvre son bec le plus grand. Paradoxe. Il n’essaie pas de me piquer la main. Il n’a eu aucun comportement agressif à mon égard. Juste de la méfiance normale. J’ai trouvé ce matin un carton plus adapté à sa taille pour ne pas trop le bringuebaler. J’hésite à mettre des copeaux de chanvre pour augmenter le confort. Et nous voilà reparti tous les deux pour 45 minutes de métro. Que c’est bruyant ces engins ! Il est sage comme une image, beaucoup plus calme que dans le carton d’hier soir. L’école vétérinaire c’est immense. Je trouve non sans mal la porte du CEDAF. Nous sommes quatre avec un oiseau, deux juvéniles, deux adultes. Je remplis le document d’admission et hop, je confie Bastille à la vétérinaire qui arrive à point nommé. La pièce assez grande est remplies de « cages » adaptés pour les animaux. Il y a les caisses de transport chient chat qui conviennent pour la majorité des animaux. Des cages spéciales pour les fouines. Des boites spéciales pour les chauve souris. Des box vitrés pour les cervidés uniquement. C’est impressionnant la diversité des animaux qui passent par ce lieu. Insoupçonnable.

De retour à la maison je n’entends plus que deux chants d’oiseaux : les merles et leur mélopée incroyable et les discussions de corneille. Je ne comprends rien à ce qu’elles se disent mais j’entends bien toutes les variations notamment d’intensité et d’accentuation. Et quand je ferme les yeux je vois Bastille au sol et ses beaux yeux noirs, le bec grand ouvert pour manger.

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Aneigissage

Paris est recouvert ce matin d’un épais vêtement blanc moelleux, scintillant et léger. 15 centimètres, pas loin, recouvrent la couvertine du balcon. Imposante barrière naturelle. Les mésanges après quelques hésitations, se sont posées le plus naturellement pour aller à la mangeoire au toit blanc. A peine une trace à la surface de la neige tant elles sont légères. J’ai nettoyé leurs perchoirs de la neige pour qu’elles puissent s’installer et déchiqueter les graines de tournesol.

Les pigeons ont fait quelques mouvements d’approche mais sont restés prudemment à distance. Ils sont installés en dortoir sur les rebords de trois fenêtres de l’immeuble d’en face, le plus protégé des vents, et dont les couvertines sont restées immaculées. Peut être y fait-il aussi plus chaud. Les deux pigeons plus familiers, Joli cœur et sa nouvelle compagne, se sont posés pour voir de plus près. La neige les accueille dans une jolie corbeille. Ils flottent à la surface de la neige, comme un canard sur l’eau, comme une poule qui couve, les plumes légèrement ébouriffées. J’imagine leurs pattes profondément enfoncées, je ne les vois pas. Ils ne semblent pas gênés du tout. Toutefois ils ne prennent pas le risque d’un aneigissage au sol….

Immersion

C’est l’avant petit matin à Melbourne. La nuit commence doucement à tirer sur son filet pour que le soleil puisse égrainer ses couleurs. Mais avant c’est l’heure des oiseaux. Melbourne est une ville d’oiseaux : moineaux domestique à profusion (j’en ai eu des bouffées de tendresse), Merles, Cygnes, Mouettes (Silver Gull), Canard brun australien, Yellow-tailed Black-Cockatoo (Cacatoès funèbre), Crimson Rosella (Perruche de Pennant), Rainbow lorikeet (Loriquet Arc en ciel), Sulphur-crested Cockatoo (Cacatoès à huppe jaune), Spotted Dove (Tourterelle tigrine), Crested pigeon (Colombe lophote), Noisy Miner (Méliphage bruyant), Common Myna (Martin Triste), Superb Fairy-wren (Malure superbe), Galah (Cacatoès rosalbin), Australian Magpie (Cassican flûteur), New Holland Honeyeater (Méliphage de Nouvelle-Hollande), Pied Currawong (Grand Réveilleur ou Calibé pie), Magpie lark (Gralline d’Australie). Des oiseaux, beaucoup de gros oiseaux, qui fabriquent chaque jour une bande son unique et dépaysante pour mes oreilles, parfaitement audible malgré le bruit incessant de la ville et de ses voitures.

Jour après jour les sons façonnent l’espace et la perception que j’en ai. La vie quotidienne ce sont les Noisy Miner (grisâtre) et les Common Myna (brun) ; insatiables bavards qui commentent tout, te répondent, sont très curieux mais pas au point de se laisser photographier. Ils ont même un art consommé de l’esquive quand je sors un appareil photo. Ils sont partout. Les moineaux aussi sont très nombreux hormis dans la partie très neuve de Melbourne où ils n’ont pas d’endroit pour nicher. Ils savent parfaitement aller boire aux fontaines à eau, ils picorent les gouttes d’eau à travers les grilles.

Dès que tu te rapproches d’un espace boisé, le son augmente sensiblement. Si tu as de la chance tu verras la trainée blanche du Kookaburra (Martin-pêcheur géant), mais tu as plus de chance de l’entendre seulement (son nom aborigène c’est Laughing kookaburra). Tu imagines un martin pêcheur au corps tout blanc à part des lunettes brunes, des ailes bleu-noir et une queue rayée bleu-noir et blanc. Bref un martin en smoking et gonflé à l’Hélium (500 grammes),  7 à 8 fois plus gros que le martin et doté d’un rire rauque digne des films d’horreurs : voilà ! Sinon tu verras le bal des loriquets, perruches et cacatoès qui s’interpellent et traversent le ciel de leurs ailes incroyablement colorées, semant au passage leurs notes personnelles.

Je ne suis pas restée assez longtemps pour déterminer l’ordre dans lequel les oiseaux commencent à chanter, mais suffisamment pour savoir qu’à Sydney ce n’est pas le même hymne matinal, ni même dans l’état de Victoria un peu plus loin à l’intérieur des terres. L’état de Victoria où est Melbourne, compte à lui seul plus de 500 espèces d’oiseaux…. En forêt tu lèves le nez, tu écoutes, et parfois tu vois. Je dis parois parce que les arbres (Eucalyptus en tous genres, Melaleuca, Leptospermum…) sont très hauts, une bonne cinquantaine de mètres. Et un oiseau de 10 grammes à 50 mètres, c’est un peu petit. Jumelles impératives pour voir les sourcils, le poitrail et les détails qui vont te permettre de dire oh un blue wren (magnifique de chez magnifique), oh un Eastern Spinebill à bec de colibri, oh un red robin (rouge vif le poitrail !) ou un golden whistler (version jaune de nos mésanges en gros). Et comme en plus certains imitent les autres… pour protéger leurs nids, tu as de quoi y perdre tes neurones mais enchanter tes oreilles.

Un garde-manger bien rempli

Bonjour vous êtes sur Radio-Loirs, c’est Edouarde au micro. Ce matin reportage sur notre garde-manger. Je vais aussi vous parler un peu de Morricee, la deux-pattes qui squatte de temps en temps en temps dans le verger. Oui je l’ai baptisée Morricee parce qu’elle pousse le bouchon de la nasse un peu trop loin, j’y reviendrai.
Alors cette vallée est un petit trésor tout à fait adapté aux loirs, aux écureuils, aux renards, aux chevreuils, aux martres, aux souris des champs, aux souris plus grosses et à bon nombre d’oiseaux : geais, mésanges, pic épeiche, merles, troglodytes, pigeons (si si), rouges queue, pinson des arbres, j’en passe et des pires (buses, faucons, chouettes…). Je vous ai cité à peu près tout le beau monde que vous pouvez trouver près du verger en dehors des insectes, des invertébrés et des reptiles. Nous n’avons pas de hérisson ni de taupe et en sommes fort tristes. En revanche nous avons des guêpes et des frelons et on s’en passerait bien parce qu’ils nous piquent nos fruits.
Nous autres loirs passons six mois dehors, six mois au chaud en hibernation. Autant dire que quand nous sommes dehors, pour manger, nous ne sommes pas en reste. Morricee râle parce que nous commençons à déguster les pêches quand elles sont encore vertes.

IMG_20170725_110126 Elle trouve que c’est du gaspillage mais je pense qu’elle a compris plus tard en août que nous sommes obligés de commencer avant les frelons sinon nous pourrions tout au plus y goûter. Quand les pêches sont vraiment bonnes, je suis d’accord avec elle, ben faut jouer des coudes avec les frelons. Je ne sais pas si tu t’es déjà fait piquer par un frelon mais cela fait très mal. Ils ne sont pas agressifs du tout si tu ne leur piques pas leur bouffe, mais je ne te conseille pas de les déloger quand ils mangent. Note ils sont réglos, ils n’essaient pas de nous déloger non plus. L’ennui c’est que nous ne sortons que de 21h30 à 5h30, alors qu’eux font bombance toute la journée ou presque. Et nous faisons pareil pour les figues, pour les poires, pour les cerises, pour les prunes, pour le raisin. Pour les noisettes et les noix, c’est la course de vitesse avec les écureuils et je crois que cette année nous avons perdu. Il y a vraiment très très peu de noix mais Bajingan a été très très rapide. Il a vite compris que Morricee ne ferait rien contre lui. Elle s’esbaudit de ses pirouettes de ses bonds, de ses clowneries, de sa manière de décalotter les noix.

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Elle a un parti pris trop favorable. D’ailleurs je lui ai dit et elle m’a rétorqué que les écureuils, eux, ne détruisaient pas l’isolation des maisons. Cela fait une grosse différence. Je ne comprends pas pourquoi elle s’énerve autant pour son toit vu qu’elle ne vient jamais au grenier. Mais bon.
Le verger est déjà bien pour subvenir à nos besoins, mais le nectar des dieux c’est le pêcher qui n’est pas au verger mais planté le long du mur de la maison, entre deux pieds de vignes (pas fameux le raisin, d’ailleurs Morricee n’a laissé murir que deux ou trois grappes.

 

 

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Elle leur a fait le coup de la glycine). Le pêcher il n’est pas d’époque m’ont dit les anciens, c’est le précédent deux-pattes à cheveux blancs et au drôle d’accent qui l’avait planté là. Ron qu’il s’appelait m’a dit Valladolid. Et il n’aimait pas les loirs. C’est lui qui a acheté les premiers pièges et les machines à ultra son pour faire fuir les souris et les loirs (ahahahahahah bonne blague). L’ennui du pêcher donc c’est qu’il est isolé, pas moyen d’aller de branche en branche jusqu’à lui. Il faut descendre le mur de la maison à découvert, tourner à découvert et atterrir dans l’arbre. Autant te dire que les oiseaux de nuit ils ont largement le temps de nous voir. Nous attraper c’est plus difficile mais faisable. Pas plus tard que la semaine dernière il y en a un qui s’est fait zigouiller. Cela a fait un peu de raffut dans les feuilles de vigne au passage. Cela étant je dois rendre hommage à Morricee parce qu’avec ses neurones de deux-pattes, elle a eu une idée de génie, faire courir une des branches de la vigne le long du mur et aller enlacer une des branches du pêcher. Le pied ! Elle nous a fait un pont de loirs pour nous aider à aller manger les pêches. Trop bien. Et en plus elle a accroché d’autres branches de la vigne qui obscurcisse un muret sur lequel nous pouvons aller manger en nous planquant derrière les feuilles. C’est rapidement devenu un cimetière de noyaux.

IMG_20170818_194757 Elle a dit qu’elle allait essayer d’en stratifier quelques-uns. Moi je suis d’accord pour qu’elle plante d’autre pêchers dans le terrain. C’est joli au printemps et savoureux en été. Et pas besoin de le greffer, nous les pêches pas greffées on les trouve fameuses. Donc le vieux pied de vigne qui lui date de la maison, elle l’a chouchouté gentiment et il lui a obligeamment fourni quelques branches utiles pour elle et surtout pour nous. Il est si vieux qu’il ne fait plus de raisins, mais ce n’est pas grave, il nous fait un parfait rideau de camouflage.

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Quand Morricee a installé sa nasse avec un gros morceau d’abricot, on s’est demandé ce qu’elle faisait. Soit elle nous prenait pour des idiots, soit elle essayait de stratifier un noyau d’abricot d’une drôle de façon. On est poli, on est allé renifler mais alors franchement on sentait bien qu’il n’était pas d’ici l’abricot. Donc on n’y a pas touché. Ben oui avec tout ce qu’on entend à la télé, peut-être qu’il était empoisonné aux pesticides. Morricee, elle était trop déçue le lendemain. Elle le trouvait super bon son abricot. Ben oui peut être mais il ne pousse pas ici, on ne connait pas le gout et on a assez de bonnes choses pour ne pas se disperser. Quand elle a jeté le morceau d’abricot au compost, j’en connais qui ne se sont pas fait prier pour aller y goûter le danger passé. Le lendemain elle a essayé avec une tranche de melon. Encore un râteau pour elle, mais pas pour Souricette est allée s’empiffrer, elle s’en fiche, elle est trop légère pour déclencher la trappe. Quand Morricee est allé relever la trappe, elle a vu une peau de melons et une nuée de fourmis. Elle était déçue, mais déçue, déçue. Non mais elle croyait quoi ? Qu’on allait lui sauter dans les mains ? Elle était d’autant plus déçue que chaque matin elle trouvait un certain nombre de cadavres de pêches au sol, plus ou moins bien mangées.

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Valladolid, le jour où elle a installé la trappe, nous a tout expliqué. C’est le plus vieux, il va avoir 7 ans et la trappe il l’a déjà vue, et elle lui déjà piqué des frères et sœurs alors cela lui frise les moustaches de la revoir. Lui sait comment cela marche, ce qu’il faut faire, ne pas faire. Il maitrise, il sait aller manger un morceau sans se faire attraper. Il nous a expliqué mais ce n’est pas trop facile parce qu’il ne faut pas être gourmand sinon tu es fichu. Valladolid nous a dit que le mieux c’était de ne pas s’occuper de la trappe et d’aller manger les pêches tranquillou pendant qu’il en était encore temps. On peut sauter, danser sur la trappe, ou autour, ce n’est pas dangereux, mais pas rentrer dedans. Non, non, non.
Comme elle n’attrapait personne, elle a changé de technique et de lieu. Elle a rangé la grande trappe et installé des petites nasses à rat sur le muret près du pêcher. Si elle avait pu, je crois qu’elle aurait carrément installé ses nasses dans le pêcher. Nous on se marrait de la voir l’installer. On faisait les fous dans le pêcher, elle nous voyait, cela la faisait rigoler. Elle nous répétait toujours qu’on était mimi mais trop nombreux. Ses nouveaux pièges étaient beaucoup plus petits et pas possible de tricher, pas possible d’aller manger un morceau sans se faire prendre. Enfin en principe. C’est tante Peluche qui s’est faite attraper la première, avec une belle noix de l’an dernier, décortiquée et tout. Quand elle a eu fini de manger, elle a essayé de sortir mais elle ne pouvait pas. Ni en marche avant, ni en marche arrière. Elle commençait à s’énerver quand Morricee est arrivée. Elle l’a remerciée de s’être laissée attraper, a recouvert la nasse d’un grand torchon couleur de ciel et a rentré la boite.

1502259549652 Tante Peluche ne voyait plus rien, mais elle a bien compris qu’elle était prisonnière. Elle n’avait plus qu’à attendre pour voir ce qui allait se passer. Nous on a soigneusement évité la deuxième nasse et on est rentré à la queue leu leu à l’abri dans le grenier bien avant le retour du jour.
On a fait un conseil de famille. Valladolid a rappelé que Morricee avait compté six loirs qui rentraient l’autre matin, et que donc elle s’attendait à attraper cinq ou six loirs, y compris Peluche. Ce n’était pas gai. Et on ne savait pas ce qui allait se passer. Valla nous a demandé » d’être patient, d’autres loirs des environs allaient passer casser la croute et se ferait attraper à notre place. Morricee n’y verrait que du feu. Après, il est sorti pour tenter d’établir un contact avec Peluche. Ils ont échangé quelques informations et nous nous sommes endormis.

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Je dormais encore quand Morricee a emmené au petit matin Peluche loin, à un kilomètre de la maison. Elle l’a relâchée au pied d’un petit chêne, en lui disant qu’elle était désolée de la relâcher seule, elles n’étaient pas très loin des ânes qu’on entend parfois braire dans la journée. Peluche a hésité à sortir, elle se demandait ce qui allait lui arriver et puis elle s’est élancée et a grimpé le plus haut possible avant de s’immobiliser. Quand Morricee est partie, Peluche n’avait pas bougé une moustache, elle ne voulait pas se faire repérer le temps qu’elle analyse la situation et trouve un endroit plus protégé avant que la chaleur ne monte trop. Elle n’était jamais venue dans ce coin là de la forêt parce qu’il n’y avait pas beaucoup de fruits mais elle savait qu’elle n’était pas à des milliers de kilomètres de la maison. Elle se trouvait bien seule et un peu effrayée. Elle avait hâte que la nuit arrive pour pouvoir nous appeler et essayer de nous retrouver.

Edouarde

 Edouarde

Salut c’est Edouarde ! J’habite à la campagne dans un coin super tranquille. De temps en temps selon le vent il monte de drôles de bruits de la vallée ou dans le ciel, un peu comme les jours d’orage quand cela tonne et cela éclaire. Notre feu d’artifice écologique. Je ne sais pas trop ce que c’est et je n’ai pas envie de savoir, ou pas envie de me taper la marche à pieds jusqu’à la vallée pour tirer cette histoire au clair. Et ne pas savoir me va très bien.

En avril dernier, je me faisais bronzer les moustaches dans la glycine, à me shooter aux effluves des grappes de fleur violette quand je vois arrive un drôle d’animal à deux pattes. Sang chaud. Odeur corporelle. Plein de couleurs comme un bouquet de fleurs. Et elle se met à parler, oui c’est une fille, à odeur c’est facile à savoir si c’est un garçon ou une fille ! Et je crois bien que c’est à moi qu’elle parle parce qu’elle me regarde dans les yeux et que je comprends à peu près ce qu’elle me raconte. On ne parle pas la même langue mais l’essentiel cela passe toujours. Je vois bien qu‘elle est à la fois ravie et contrariée. Je ne sais pas comme elle réussit cela, moi je n’y arrive pas, pourtant je m’entraine. Ravie de me voir, d’ailleurs elle me dit que suis très belle, mais me traite de crapule au passage et m’explique que bon ben il faudrait que je bouge parce qu’elle va faire sa coupe de printemps à la glycine. Oui mais moi je ne suis pas d’accord parce que qui dit coupe de printemps, dit disparition de ces grappes violettes enivrantes. Et cela pas question, déjà que la saison ne dure pas très longtemps, alors non on ne raccourcit pas la glycine. Elle tient des ciseaux très impressionnants dans ses mains, un taille-haie me dit-elle devant ma moue dubitative. Elle insiste, et me dit que je serai avisée de bouger parce qu’elle va tailler et que si je reste là je risque de tomber. J’aimerais bien garder les fleurs mais elle est intraitable. Non les grappes sont toutes dans le passage, et avec toutes les abeilles et les bourdons, ce n’est plus possible de passer. Là c’est trop, elle veut bien laisser les grappes du haut mais c’est tout. Bon ben alors je sauve quelques grappes du carnage, mais cela me fait mal au cœur. Et puis elle me regarde et me dit que je suis bizarre à ne pas m’enfuir et à rester là tranquille. Ben pourquoi je m’enfuirais ? M’enfuir de chez moi ! Bonne blague hein ! Bon d’accord chez elle aussi sans doute vu que son odeur est dans la maison, elle dort quelque part sous mon nid dans un grand machin rectangulaire avec juste un morceau de tissu. Il n’a pas l’air très confortable. La pauvre je la plains, le mien il est top : des branchages, des grandes feuilles sèches, des morceaux de papier, des morceaux de polystyrène vert (trop beau comme couleur !), des grandes herbes sèches et de la mousse, cela c’est merveille. Cela sent bon et cela chatouille quand on se glisse dedans. L’intérieur est tapissé de poils, de plumes (merci les chats et les oiseaux) et d’herbes douces. Un paradis.

Elle a quand même ratiboisé la glycine, si, si, super dégarnie au pied, taillée de partout et attachée pour qu’elle monte sur la façade. Mais la glycine c’est une rebelle, dès que l’animale est partie, elle s’est détachée pour refaire sa vie comme elle aime de sauvageonne. Elle pousse en épaissuer la glycine, elle s’en fout des envies de hauteur de la deux pattes.

Je ne vous dis pas la semaine dernière (oui bon deux mois plu tard) la tête de la deux-pattes quand elle est revenue et qu’elle a vu la glycine. Elle ne pouvait même pas ouvrir le volet ! Je me demande à quoi cela lui sert. Moi je rentre et je sors par la charpente du toit, pas de glycine, pas d’ennui, c’est toujours ouvert. Pratique ! Bref, ni une ni deux elle a retaillé la glycine. Je n’ai rien dit vu que les fleurs il n’y en avait plus depuis longtemps.

L’autre jour j’entends des grands bruits en bas de la maison, alors ni une ni deux je sors du toit, je me faufile sur la poutre, je descends le mur et je vais me poster en embuscade près du spot, heureusement il était froid. Faut se méfier parce que cela peut être brûlant ces trucs-là. Et je me tords la tête et le cou pour essayer de voir ce qu’elle fait. Peine perdue, mais je tente de me rapprocher et elle me découvre sur mon perchoir. Elle éclate de rire : ah et bien tu ne manques pas d’air toi, on peut dire que tu n’es pas farouche du tout ! Oui oui pas farouche mais il ne faudrait pas qu’elle se rapproche de trop quand même. Je la laisse faire une photo, cela a l’air de beaucoup l’amuser mais après quand elle se rapproche, pschitt, je cours ventre à terre jusqu’au mur que j’escalade. Pas de chance je rate une prise et je dévisse. Ouille cela fait mal. Bon elle n’en profite pas, elle me plaint un peu. Je reprends l’ascension du mur et je me tapis tout en haut. Là à trois mètres du sol, cela va mieux, je peux la regarder à mon tour. Elle refait une photo et là elle m’explique qu’elle a un problème avec moi. Moi la plus délicate des loirs (glis glis en latin c’est beau…) ! Elle râle parce que je fais un boucan d’enfer la nuit, que je cours partout, que je mets des fientes partout et que je pousse des cris dignes d’un film d’horreur sans compter que je bouffe l’isolant du toit. Elle m’a parlé d’amiante aussi mais là je n’ai pas compris si elle me reprochait d’en manger ou pas. Bon évidemment je comprenais bien ce qu’elle m’expliquait. Et en même temps moi je ne râle pas quand elle écoute sa musique à l’heure où je dors, ou pire quand elle passe l’aspirateur. Je suis polie, je ne dis rien. Bon bon je lui dis. Je vais voir ce que je peux peut faire. A ce moment-là elle remarque Valladolid sur la poutre qui suit la conversation. Lui il est là depuis plus longtemps que moi. Les deux pattes il s’en tient à distance. Valladolid je l’avais vu depuis le début mais motus et bouche cousue je n’ai rien dit. Alors les deux pattes se met à parler aussi à Valladolid qui écoute poliment deux minutes et basta, il repart sous le toit la plantant-là. Cela ne peut plus durer qu’elle me dit (et j’ai envie de dire Maurice ! mais je sais qu’elle ne s’appelle pas Maurice). Elle finit par reculer et j’entreprends alors de rentrer chez moi mais je suis arrivée par un nouveau chemin alors je ne reconnais pas très bien le passage. Cela me prend un peu de temps mais je réussi à regagner la poutre centrale et hop je disparais dans le toit.

Bon pendant quelques jours avec Valladolid, on a évité de faire trop de glissades effrénées la nuit. On s’autorise juste quand les lumières sont allumées mais dès qu’elle éteint, on arrête ou alors on sort. Là je sais qu’on fait du raffut mais bon c’est dehors, et dehors elle a dit qu’elle n’avait rien à dire même si elle n’aime pas nos cris et grondements. Et puis on n’est pas les seuls à faire du boucan, il y a aussi les hulottes que je n’aime pas du tout personnellement. Quand je les entends mon sang se glace.

Hier après-midi j’avais envie de me dégourdir les pattes, il ne faisait pas trop chaud, je me suis dit qu’un peu de voltige sur poutre serait agréable. Ni une ni deux me voilà sur la poutre, oui mais je glisse et badaboum je tombe par terre. Je l’entends sursauter à côté, et s’écrier non mais ce n’est pas possible qu’est-ce que vous fichez les loirs (elle sait que je suis un loir, au début elle m’avait confondu avec un lérot, mais nous les loirs on est beaucoup plus beau !). Et là voilà qui arrive dans le salon, elle regarde sur le spot, on je n’y suis pas, je suis maline quand même, mais elle écoute et m’entend bouger alors elle lève les yeux et me voit installé sur l’accoudoir du fauteuil en osier (non je ne l’ai jamais mangé lui, pas vrai, pas de fausse accusation je vous prie). Elle vient à ma rencontre, j’ai un peu peur mais je ne me démonte pas, je tends mon nez vers elle. Elle s’arrête. Je pourrais presque t’attraper, te prendre par la peau du coup elle me dit. Dommage que je n’aie pas la cage avec moi. Et là elle me dévoile son plan démoniaque, nous attraper avec Valla et nous relâcher à plus d’un km. J’ai objecté que c’était cruel, elle m’a dit moins que de mettre du poison et puis que c’est encore le bon temps pour faire un nid, en septembre elle est d’accord ce serait un peu tard. Oui mais moi je n’ai pas du tout envie de déménager tu comprends. Et là elle m’explique que la maison va être en travaux bientôt, qu’il n’y aura plus de portes et de fenêtres, qu’ils vont démonter les cloisons (mais où est-ce que je vais me planquer moi ?) et peut être plus de toit, ah zut non cela ne va pas, et que ce n’est pas possible de rester là. Je trouve que c’est un peu exagéré comme réponse à nos glissades et cris nocturnes. Mais elle me dit que cela n’a rien à voir, les loirs cela vit dehors mais pas dedans, pas dans les maisons, ni dans les toits des maisons, que ma place c’est dans les houppiers des arbres pas entre deux poutres en pins. Je n’ai rien dit mais je ne sais pas si elle sait qu’il y a des fourmis là-haut aussi je ne sais pas comment elle compte les attraper elles ! Je suis contrariée elle avait l’air très sérieuse. Tellement sérieuse que le soir même elle a installé une nasse pour essayer de nous capturer. Alors je boude. Là elle est entrain de taper sur des touches bleues, je suis sortie sur la plateforme pour lui dire que j’étais toujours là. Elle a mis un temps à me sentir mais elle est venue me dire bonjour, bon quand même, elle est polie. Je verrai bien si la nasse avec l’abricot tentant est toujours là dehors. Je vous tiens au courant.

Maitre Goupil

Crédit photo : Roeselien Raimond

Cela faisait trois jours qu’il laissait des cadeaux odorants en des endroits stratégiques : à l’angle de la maison est, puis ouest, à l’angle du chemin d’accès. Je me demandais qui il était pour avoir autant de noyaux de cerises dans ses selles, autant de vers, et surtout autant de graines de … je me demande d »ailleurs encore bien des graines de quoi. J’avais bien pensé au renard mais depuis un an, il était parfaitement invisible à la différence de nombre d’autres habitants sauvages de ce coin de terre. Ce ne pouvait être le beau chat haret roux, pas les lérots non plus, ni les chevreuils, pas un chien errant, pas un blaireau, pas un humain. Et puis un beau matin, j’ai levé le nez et je l’ai vu par pur hasard à la lisère de la forêt. J’ai même d’abord cru à un loup tant je le trouvais grand et pas très roux. J’ai filé chercher mes jumelles à oiseaux, je me suis calée à l’abri et je l’ai suivi du regard tout le long de son inspection matinale. Il vérifiait de ci de là quelques odeurs, mais surtout il relevait le museau fréquemment histoire de contrôler visuellement les informations du radar olfactif. Je n’avais jamais vu si gros renard, avec une tête massive. Je me suis dit que c’était sans doute un mâle. Il s’est arrêté plusieurs fois pour se gratter avec les pattes arrières, la tête toujours en alerte. A l’angle de la prairie, il s’est assis un instant, embrassant son territoire du regard puis il a repris sa déambulation au pas jusqu’au chemin d’accès. Je m’étais accroupie là, à trente mètres, à couvert des arbres en espérant bien qu’il passe dans la zone dégagée. Le vent soufflait de lui vers moi me protégeant un peu. Il s’est arrêté au bout du chemin, s’est assis, puis nos regards se sont croisés. Intimidant. Je m’attendais à ce qu’il détale, mais non. Il est resté là tranquillement sans me quitter des yeux, puis il est reparti paisiblement en trottinant, droit sur la forêt. Il est revenu le lendemain vers la même heure, mais cette fois il est venu dans le jardin, il s’est assis dans l’herbe à l’aplomb de la fenêtre où la pic épeiche s’est assommée quelques jours plus tard. J’imagine qu’il a laissé dans les hautes herbes de cette zone un autre cadeau parfumé de sa composition. Je l’ai revu une troisième fois en fin de journée, juste après la chute du soleil, à nouveau dans le champ en direction de la forêt. Quelques minutes plus tard, un brocard et une chevrette se sont présentés en lisière de forêt, quasiment au même endroit que lui, là où je l’avais aperçu la première fois. Ils ne sont pas restés longtemps. C’était jour de fête. La nuit qui suivit fut moins festive, mais c’est une autre histoire.

Maudites fenêtres

 

Crédit photo : Noushka (http://1000-pattes.blogspot.fr)

Frayeur du jour. J’étais en train de travailler près de la fenêtre quand j’entends un grand bing. Je me dis oh non un oiseau vient de cogner dans une vitre très très très fort. Bruit d’enfance qui remonte brutalement. Ces grives qui venaient s’assommer dans les baies vitrées. Je sors de suite, une écharpe à la main, je regarde à droite à l’aplomb des fenêtres. Rien. Je regarde à gauche et là, je le vois là, couché au sol l’œil à demi fermé dans le tapis d’herbe. Un pic épeiche. Je m’approche très doucement, il ne me quitte pas des yeux mais il ne bouge pas, sinon son bec grand ouvert comme s’il haletait. Mauvais signe. Je pose doucement l’écharpe sur lui. Pas de mouvement. Je le soulève doucement, il se met à battre des ailes. Zut je ne l’ai pas bien attrapé mais au moins il n’a pas la colonne vertébrale brisée. Je le repose au sol. Il tombe sur le côté et se remet debout, les pattes tordues sous lui. Je le recouvre de l’écharpe et je vais chercher une boite pour le mettre à l’abri en hauteur, sur le rebord de fenêtre, près de là où il s’est cogné. Je ne trouve pas de boite. J’attrape un plateau, je mets du sopalin dedans et je retourne dehors. Je resserre doucement mes mains autour de lui. Je lui explique ce que je vais faire. Je glisse bien mes doigts sous son poitrail et je tire doucement. Ses pattes sont emmêlées dans les herbes. Je tire très très doucement et le dégage des végétaux. Je le pose très doucement sur le plateau, il ne proteste pas, les ailes restent fixes. Je mets le plateau en hauteur, à l’ombre et à l’abri du vent et de la pluie.Je cale le plateau à peu près droit pour ne pas que l’oiseau risque de culbuter sous son poids et je le dégage très doucement de l’écharpe. Je le laisse posé dessus ; tout son corps est dégagé. Pas de tache nucale rouge, c’est une dame. Son œil est toujours à demi ouvert et elle halète toujours autant, des gouttes de liquide perlent de son bec, goutte à goutte sur le sopalin. Je reste avec elle. Dehors les merles font le tapage. Une buse en chasse miaule tant et plus. Zut, zut, zut. C’est le soleil couchant dans les fenestrons qui l’a trompée. Je voulais acheter des autocollants à la LPO et je ne l’ai pas encore fait. Urgent, à rajouter sur la to do list. Je lui parle, lui parle tout proche sans la toucher. Je lui présente mes excuses et je lui promets de rester avec elle. Je me sens partagée entre la partie de moi qui n’aspire qu’à la voir reprendre son envol, et la partie de moi qui doute en la voyant plonger de plus en plus la tête. Elle est maintenant en appui sur l’une des pointes de son bec. Je m’attends à la voir basculer sur le côté à tout moment. Il pleut dehors à petites gouttes à présent, son bec ne coule plus, et je suis bien contente de l’avoir mise à l’abri. Elle a l’œil complétement fermé maintenant, le bec presque aussi. Elle est agitée de spasmes, de tremblements, puis se remet à haleter. Et puis un drôle de calme s’installe qui dure longtemps, comme un avant-gout d’éternité. Seuls les muscles de ses ailes semblent encore vivants. Un pic voisin se met à marteler le vieux noyer encore plus fort. Un son qu’elle connait mieux que nul autre. Mes larmes coulent. Rien, pas de réaction. Son corps s’immobilise mais elle tient toujours en équilibre. Cela fait une heure que nous sommes dehors ensemble, les yeux dans les yeux. Je n’y crois plus. Mes mains brûlent, mes pieds brûlent, mes yeux brûlent. J’ai l’impression que je vais rentrer sous terre. Elle ouvre un œil. Quelle intensité. Elle me regarde. Je pleure pour de bon cette fois. Elle s’accroche au bord du volet un peu paniquée et d’un grand battement d’ailes, elle s’envole. Je suis sa course des yeux. Elle ne fléchit pas, son vol est impeccable. Relâchement pour moi, joie et gratitude. Merci la vie d’avoir continué ton cours malgré ces maudites fenêtres.